L’exploitation des sables bitumineux albertains est incompatible avec les engagements climatiques pris par le Canada pour 2030 et 2050, prévient l’Institut Pembina dans un rapport publié ce mercredi.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« Il y a un grand fossé entre les cibles et la direction dans laquelle les émissions du secteur se dirigent. Nous devons avoir une discussion factuelle sur la façon d’atteindre les cibles », fait valoir le directeur régional pour l’Alberta de l’Institut, Chris Severson-Baker, en entrevue téléphonique avec La Presse.

L’Institut Pembina est un groupe de réflexion établi à Calgary qui travaille sur les enjeux énergétiques. L’organisme le reconnaît d’emblée : les efforts des sociétés pétrolières leur ont permis de réduire significativement la quantité de gaz à effet de serre (GES) par baril produit à partir des sables bitumineux. Sauf que les émissions totales de cette production, elles, continuent d’augmenter, souligne l’organisme dans son rapport intitulé The Oilsands in a Carbon-Constrained Canada.

Dans le cadre de l’accord de Paris, le Canada s’est engagé à réduire, d’ici 2030, ses émissions de GES de 30 % par rapport à 2005, ce qui impose un plafond de 511 mégatonnes (Mt). Et en septembre dernier, les libéraux de Justin Trudeau ont promis de rendre le pays carboneutre d’ici 2050. Mais le secteur des sables bitumineux ne s’en va pas du tout dans cette direction.

Cette industrie représente la source d’émissions ayant augmenté le plus rapidement depuis 2005, et cela devrait continuer au moins jusqu’en 2030, prévoit le rapport.

Une approche budgétaire

Les émissions de cette industrie, qui étaient de 81 Mt en 2017, devraient atteindre 110 Mt en 2030, indique l’Institut Pembina en citant des chiffres du gouvernement fédéral. Il s’agit d’une augmentation de plus de 35 %. Et ce, dans un Canada qui, lui, devra réduire ses émissions totales de 28 % (de 716 Mt en 2017 à 511 Mt en 2030) pour respecter ses engagements.

À ce rythme, la part des émissions canadiennes attribuables aux sables bitumineux s’en trouvera carrément doublée, passant de 11 % à 22 % entre 2017 et 2030.

Les sables bitumineux se voient donner un chèque en blanc pendant qu’on demande aux autres secteurs de se serrer la ceinture.

Benjamin Israël, analyste responsable des carburants fossiles chez Pembina et auteur principal du rapport

L’Institut demande donc au gouvernement fédéral d’adopter une approche de type budgétaire pour l’ensemble du pays et par secteur, afin de ne pas défoncer son plafond de 511 Mt en 2030.

« Un budget force les autorités réglementaires de l’Alberta et du Canada à justifier les émissions, à se demander si elles valent la peine du point de vue de l’économie et de l’emploi », explique M. Severson-Baker.

La carotte et le bâton

Dans le cas des sables bitumineux, il faut imposer des cibles de réduction, et les augmenter tous les cinq ans, recommande l’Institut Pembina.

« C’est un peu une question de carotte et de bâton, dit Benjamain Israël. Si on veut atteindre nos objectifs climatiques de 2030 et 2050, on a besoin d’une industrie qui joue pleinement le jeu et qui commence à décarboniser radicalement ses activités. On ne parle plus du tout de réduire l’intensité carbone, mais de réduire les émissions absolues. Ça va demander un certain changement de logiciel pour les compagnies. »

L’organisme en appelle au développement de percées technologiques financées par l’industrie et par les fonds perçus dans le cadre de programmes de réduction des émissions. Mais il reconnaît qu’en l’absence d’incitatifs ou d’obligation de résultats, même les technologies offertes actuellement, comme les solutions de captage, d’utilisation et de stockage du carbone (CUSC), sont peu attrayantes pour les entreprises. « À moins que les gouvernements décident d’investir massivement, ou que le prix du carbone augmente significativement, il y a peu de chances que les CUSC jouent un rôle significatif dans la réduction des émissions », note le rapport.