Nouvelle illustration des enjeux qui frappent l’industrie de la récupération, au moment même où le gouvernement Legault en annonce la réforme : 25 conteneurs de matières recyclables ont récemment été renvoyés au Québec car ils ont été jugés impropres, a appris La Presse.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Ces conteneurs ont été interceptés en Belgique, alors qu’ils voguaient vers l’Inde, et été renvoyés au port de Montréal en novembre dernier, a indiqué Environnement et Changement climatique Canada.

Dix-neuf de ces conteneurs provenaient des centres de tri de Tricentris de Terrebonne et de Gatineau, a confirmé à La Presse le directeur général de l’organisation à but non lucratif, Frédéric Potvin, précisant qu’ils transportaient des fibres de papier.

Ils auraient été renvoyés à l’expéditeur en raison de leur forte teneur en humidité, en novembre.

La traversée de l’océan sous le soleil fait en sorte qu’il se forme de la condensation, et des micro-organismes se développent dans les conteneurs transportant des matières humides, ce qui génère « des odeurs pas très alléchantes », explique M. Potvin.

On n’était pas de mauvaise foi, c’était de la matière recyclable.

Frédéric Potvin, de Tricentris

PHOTO VINCENT THIAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La Malaisie avait annoncé en janvier avoir renvoyé 150 conteneurs totalisant plus de 3700 tonnes de « déchets de plastiques illégaux ; » dans une douzaine de pays, à leurs frais, dont 11 au Canada.

Mais cette matière arrive souvent mouillée dans les centres de tri, ce qui fait de l’humidité un enjeu important pour l’industrie, affirme M. Potvin, qui indique que l’été dernier a été pluvieux.

« Quand il pleut, ça fait une chute quand le camion se vide », déplore-t-il, ajoutant que l’hiver, la neige le force à avoir des employés « qui pellettent à temps plein ».

Crise mondiale

Ce renvoi de 25 conteneurs au Québec survient alors que les problèmes s’accumulent pour l’industrie de la récupération, qui doit composer avec la fermeture des marchés asiatiques aux matières recyclables occidentales, notamment les papiers et plastiques.

La Chine avait lancé le bal en 2018 en restreignant sévèrement ses importations, ce qui a eu pour effet de détourner ces matières vers d’autres pays asiatiques, qui commencent eux aussi à sévir, refusant de devenir la poubelle de la planète.

Dernière en date, en décembre, l’Inde a significativement restreint ses importations de papier mixte en abaissant de manière importante le taux de contaminants accepté pour cette catégorie de matières.

La valeur des matières a d’ailleurs chuté, ce qui a entraîné des réouvertures de contrats entre les villes et les centres de tri, qui ont demandé des fonds supplémentaires pour poursuivre leurs activités.

La multinationale française TIRU, qui appartient à Électricité de France (EDF), une entreprise détenue principalement par l’État français, a d’ailleurs annoncé son intention de mettre fin à ses activités au Québec et placé ses filiales québécoises à l’abri de leurs créanciers, attribuant ses déboires à la difficulté de trouver preneur pour certaines matières et à la chute draconienne de leur valeur.

TIRU est responsable de la cueillette des matières résiduelles dans près d’une centaine de municipalités au Québec et gère quatre centres de tri, soit les deux de Montréal ainsi que ceux de Saguenay et de Châteauguay.

Le gouvernement de François Legault doit annoncer ce mardi d’importants changements qui toucheront l’industrie du recyclage, comme le révélait La Presse lundi.

Québec prévoit donner une plus grande responsabilité aux entreprises mettant en marché les matières qui aboutissent dans les centres de tri en leur transférant la responsabilité de ces établissements, tout en exigeant une hausse de la qualité de la matière qui en ressort.

Retriés et réexpédiés

Seuls 5 des 19 conteneurs renvoyés à Tricentris posaient problème, affirme Frédéric Potvin, mais c’est l’ensemble du chargement qui a été retourné, comme le veut la pratique en pareilles circonstances.

Tricentris a repris les conteneurs à son centre de tri de Terrebonne, les a retriés en y incorporant davantage de matière sèche, afin d’avoir un taux d’humidité plus bas, puis les a réexpédiés à l’étranger.

L’organisation dit ne pas avoir été mise à l’amende par Environnement et Changement climatique Canada.

Ils ont bien vu qu’on n’a pas envoyé délibérément des déchets à l’étranger.

Frédéric Potvin, de Tricentris

M. Potvin assure que c’est la première fois que son organisation se fait renvoyer des conteneurs de matières recyclables.

Ces 19 conteneurs représentent une mince proportion des expéditions de Tricentris, dont les trois centres de tri génèrent chaque semaine une centaine de conteneurs de fibres de papier d’environ 25 tonnes.

La Presse n’a pas pu déterminer la provenance des six autres conteneurs, qui sont arrivés le 24 janvier au port de Montréal.

20 conteneurs à Vancouver

Des conteneurs de matières recyclables destinés à des pays asiatiques ont aussi été renvoyés au port de Vancouver dans les derniers mois.

La Malaisie avait annoncé en janvier avoir renvoyé 150 conteneurs totalisant plus de 3700 tonnes de « déchets de plastiques illégaux » dans une douzaine de pays, à leurs frais, dont 11 au Canada.

Neuf de ces conteneurs sont arrivés au port de Vancouver le 2 décembre dernier, a confirmé à La Presse l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC).

[Ils contenaient des] déchets non dangereux, principalement des produits recyclables en plastique originaire du Canada.

Louis-Carl Brissette Lesage, porte-parole de l’ASFC 

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Des conteneurs de matières recyclables destinés à des pays asiatiques ont aussi été renvoyés au port de Vancouver dans les derniers mois.

Huit conteneurs de matières recyclables ont aussi été renvoyés du Viêtnam au port de Vancouver et devraient arriver « plus tard en février », a indiqué à La Presse Environnement et Changement climatique Canada, qui n’a toutefois pas précisé leur contenu.

Ni l’ASFC ni Environnement et Changement climatique Canada n’ont indiqué la provenance d’origine de ces matières et ce qu’il en était advenu à leur retour au pays.

Enquête en cours

Trois conteneurs sont présentement en route vers le port de Vancouver en provenance de Hong Kong, a indiqué à La Presse Environnement et Changement climatique Canada.

La Malaisie s’apprête aussi à renvoyer 15 autres conteneurs au Canada, indiquait à la fin de janvier dans un courriel à La Presse l’attachée de presse de la ministre malaisienne de l’Énergie, de la Science, de la Technologie, de l’Environnement et des Changements climatiques, Yeo Bee Yin, mais n’a pas précisé leur port de destination.

PHOTO VINCENT THIAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La ministre malaisienne Yeo Bee Yin

Des conteneurs pourraient aussi être renvoyés de l’Inde, où les autorités douanières de Mundra ont découvert en décembre des chargements – dont certains provenant du Canada – de papier mixte fortement contaminé par des « déchets plastiques, des couches, des canettes de boissons gazeuses en aluminium [et] des matières en putréfaction ».

Le bureau du commissaire principal des douanes de Mundra a indiqué la semaine dernière à La Presse être sur le point de conclure son enquête à ce sujet.

Bientôt des débouchés « locaux » pour le papier

L’ouverture dans la prochaine année de deux usines de recyclage de fibres de papier dans le nord-est des États-Unis devrait représenter une solution à l’enjeu de l’humidité des matières recyclables, croit le directeur général de Tricentris, Frédéric Potvin. La première usine doit ouvrir au milieu de l’été et l’autre, en décembre ou en janvier, dit-il. « Tricentris a été identifié comme le plus gros fournisseur » dans le second cas, une usine située dans le Maine, affirme M. Potvin. Le transport des matières sera ainsi significativement écourté, ce qui empêchera l’apparition des problèmes qui ont occasionné le récent renvoi de conteneurs destinés à l’Inde. Cela pourrait aussi créer une demande et augmenter la valeur du papier mixte, pense Frédéric Potvin. « Je prétends que quand ces deux moulins-là vont ouvrir, les centres de tri vont redevenir rentables. »