Les risques que la planète dépasse un point de non-retour climatique sont sous-estimés, selon une nouvelle étude internationale. En fait, il existerait plusieurs de ces seuils irréversibles, qui sont interreliés : si l’un d’eux est atteint, la probabilité qu’un autre soit franchi augmente.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Catastrophes en cascades

Timothy Lenton, de l’Université d’Exeter, a introduit le concept de « point de non-retour climatique » dans une étude en 2008. « Il s’agit de points qui, s’ils sont atteints, mèneront à des changements irréversibles, par exemple la fonte des glaciers antarctiques, explique M. Lenton en entrevue téléphonique. Dix ans plus tard, je voulais voir où on en était. Il y a eu beaucoup d’études sur ce sujet. Nous avons regroupé plusieurs spécialistes des différents points de non-retour. Ce qui est clair, c’est qu’il y a des liens entre les différents points de non-retour. Si l’un d’entre eux est atteint, d’autres suivront en cascade. » Ces points de non-retour sont souvent catastrophiques : la fonte du glacier du Groenland, par exemple, augmenterait le niveau des mers de sept mètres d’ici quelques milliers d’années.

Le Gulf Stream ralenti

La circulation dans l’Atlantique Nord, dont fait partie le Gulf Stream, est un bon exemple des cascades de points de non-retour. Son ralentissement est lié à l’apport en eau douce de la banquise arctique et des glaciers du Groenland. Si la circulation océanique atlantique ralentit, cela pourrait entraîner des sécheresses dans le Sahel et l’Amazonie, ce qui augmenterait la déforestation amazonienne, et provoquer l’accumulation d’eau chaude en Antarctique, ce qui accélérerait la fonte des glaciers.

Géo-ingénierie et dépassement

Nombre d’études sur les mesures à prendre pour ne pas dépasser 1,5 degré de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle mentionnent qu’il faudra des technologies de capture du CO2 atmosphérique, qui font partie de la géo-ingénierie. Or, la méfiance de la géo-ingénierie est grande parmi les militants du climat, qui voient une tentative d’éviter les sacrifices. « Je trouve que les technologies actuelles sont surestimées, mais je pense qu’on en aura besoin », affirme le chercheur. Croit-il voir de son vivant la température atteindre un plafond ? « En 2050, j’aurai 77 ans et je pense que la température sera au moins 1,5 degré plus chaude qu’à l’ère préindustrielle. Le mieux qu’on peut espérer est qu’on aura atteint un sommet de concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Il y aura un délai entre le pic de GES et le pic de température. »

Nier et être sceptique

Plusieurs militants aimeraient élargir la notion de déni climatique pour l’appliquer à ceux qui acceptent que la Terre se réchauffe et que c’est à cause des activités humaines, mais n’acceptent pas l’« urgence climatique ». Qu’en pense M. Lenton ? « Le problème, c’est qu’il faut tout de même un terme pour les gens qui nient même l’existence du réchauffement de la planète. »

Dix points de non-retour

1 • Glaciers du Groenland : leur fonte totale pourrait être irréversible si la température est 1,5 degré plus chaude qu’avant l’ère industrielle.

2 • Glaciers de l’Antarctique Ouest : leur fonte totale, qui risque d’augmenter le niveau des mers de trois mètres, pourrait déjà être irréversible.

3 • Glaciers de l’Antarctique Est : leur fonte totale pourrait survenir 10 fois moins rapidement si la hausse de la température est de 1,5 degré plutôt que 2 degrés.

4 • Forêt boréale : les incendies et les invasions de parasites méridionaux sont déjà en train de les dévaster, tournant cette région en source d’émissions de gaz à effet de serre plutôt qu’en puits.

5 • Forêt amazonienne : plus elle rétrécit, plus son climat devient sec, ce qui accélère la déforestation. Le point de non-retour serait entre 20 % et 40 % de déforestation par rapport à 1970. Le niveau de déforestation est actuellement de 17 %.

6 • Circulation océanique atlantique : son intensité a diminué de 15 % depuis 50 ans, ce qui a paradoxalement causé une anomalie froide, une zone où l’océan ne se réchauffe pas, au sud du Groenland.

7 • Banquise arctique : l’Arctique se réchauffe deux fois plus rapidement que le reste de la planète. L’eau libre attire davantage de rayons du Soleil que la glace blanche.

8 • Pergélisol russe : son dégel libère du méthane, ce qui accélère le réchauffement de la planète.

9 • Nuages : certains modèles prédisent que si la concentration de CO2 triple, les stratocumulus, des nuages de haute altitude, ne se formeront plus. Sans stratocumulus pour réfléchir une partie des rayons du Soleil, l’augmentation de température est encore plus grande.

10 • Récifs de coraux : près de 99 % de ces oasis de biodiversité pourraient disparaître si la température augmente de 2 degrés.