Producteur agricole depuis 37 ans, Marcel Mailhot fabrique avec son propre maïs le premier gin certifié bio au Québec.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

On peut se poser trois questions face à une initiative comme celle-là. La première : est-ce bon pour la planète ? La deuxième : est-ce un bon gin ? La troisième : est-ce bon pour les ventes ?

Commençons par la plus importante pour cette rubrique qui porte sur les idées vertes. La réponse est certainement positive quand on connaît les conditions particulières de ce producteur maraîcher de la municipalité de Saint-Jacques, dans Lanaudière, dont 50 % des légumes cultivés sont biologiques. M. Mailhot, pour se conformer aux normes de production bio, est obligé de cultiver des céréales pour lesquelles il n’avait pas de débouchés. Avec le gin, il a trouvé une façon de les utiliser.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le maïs bio cultivé dans les champs de M. Mailhot est utilisé pour produire un alcool neutre qui entre dans la fabrication de son gin.

« Nous, on fait des rotations de culture parce que dans des régies biologiques, on n’a pas le choix de le faire, avec des rotations qui sont de quatre ou cinq ans. Un exemple de c’est quoi une rotation : 2020, c’est du brocoli ; 2021, du maïs ; 2022, ça va être des haricots ; 2023, ça va être une jachère, explique-t-il. On roule de même et on revient au brocoli. Ça nous amène à faire du grain, de l’orge ou du maïs, qu’on ne faisait pas avant. Mes brocolis, je les transforme sur place et je les vends transformés. Mais je me suis dit, le maïs, il va falloir que je fasse quelque chose avec ça. »

C’est le neveu de Marcel Mailhot qui lui a donné l’idée de bâtir une distillerie pour utiliser ce maïs bio. Une bonne solution sur le plan environnemental et un bel exemple d’économie circulaire.

« On est sensible à la santé et à l’écologie, ajoute le producteur de 60 ans. Je suis peut-être un vieux, mais j’ai compris depuis longtemps que notre santé dépendait de ce qu’on mangeait. Donc, en faisant la distillerie, ça pouvait nous donner l’occasion de vendre nos produits et d’en faire une valeur ajoutée. On a monté le projet pendant un an et demi. Et là, on est sur les tablettes. Ça s’appelle Saga. »

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Ce gin, appelé Saga, est le premier certifié bio par la SAQ.

Du grain à la bouteille

Mais, deuxième question, le fait que ce gin soit bio en fait-il un meilleur produit ?

La Presse a posé la question à Rose Simard, experte dans l’art des cocktails et coauteure du livre L’apéro au Québec.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Rose Simard, experte dans l’art des cocktails et coauteure du livre L’apéro au Québec

Non, il n’y a pas de différence au goût du fait que c’est bio, mais il y en a une du fait que c’est du grain à la bouteille.

Rose Simard, experte dans l’art des cocktails

L’expression du « grain à la bouteille » décrit le fait que les fabricants produisent eux-mêmes leur alcool avec des ingrédients locaux, plutôt que d’acheter de l’alcool industriel à des fournisseurs canadiens ou américains.

« Ils partent du grain pour produire un alcool autour de 90 %, précise Rose Simard. Ils vont le couper avec de l’eau, ils vont redistiller, et mettre des aromates et leur mélange d’ingrédients. Ils sont peu à le faire au Québec parce que ça prend des équipements spécifiques qui demandent un investissement supérieur. Après ça, ça prend un peu plus de savoir-faire et ça coûte plus cher à produire. »

Mais ça ne marche que si le procédé de distillation est bien fait et que la recette d’herbes et d’aromates est bonne.

« D’autres achètent de l’alcool neutre, à 90 %, généralement fait à base de grains, en Ontario ou aux États-Unis. Cette base ne goûte rien, elle est forte, c’est de l’alcool. Ils vont mettre cette base dans les alambics, la faire distiller. Ils vont seulement faire la partie où ils ajoutent les aromates pour donner le goût spécifique de leur gin. La plupart des distilleries québécoises fonctionnent comme ça pour le gin. »

Le gin Saga est-il bon ? « J’ai trouvé que la texture en bouche était vraiment super agréable. Puis que le gin était bien balancé, note Mme Simard. Quand on le boit, on ne sent pas l’éthanol, ce n’est pas chaud, ça ne monte pas au nez. Ça se boit super bien. Je ne bois pas beaucoup les gins sur glace. J’aime bien les mettre en cocktails, vu que c’est ça que je fais dans la vie. Mais il se boit bien juste comme ça, comme on dégusterait un whisky, par exemple. »

Un argument de vente

Mais, rappelons-le, si ce gin avait été fait avec des grains non bios, le résultat ne serait pas différent.

Ce qui est différent, c’est le goût et l’importance pour le consommateur de savoir que le gin qu’il apprécie a été fait d’une façon respectueuse de la nature. Ça devient donc un argument de vente, surtout dans un marché encombré. Au Québec, on recense plus de 90 permis de distillation.

« Ce n’est pas parce qu’il y a plus de distilleries qu’un moment donné, tout le monde va avoir 50 bouteilles de gin chez eux, illustre Rose Simard. Donc, d’avoir des distilleries qui font des produits bios cultivés au Québec, ça permet de se démarquer dans un bassin d’une centaine de gins. »

Le gin Saga a au moins deux éléments distinctifs : le concept du grain à la bouteille et ses ingrédients entièrement bios. Et ça fonctionne. La preuve ? C’est pour ces deux raisons qu’on parle de lui dans La Presse.

Consultez le site de la Distillerie Grand Dérangement