(Ottawa) Le Canada a concocté un plan environnemental de 15 milliards qui prévoit une hausse de la taxe sur le carbone et ouvre la voie à des cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES) plus ambitieuses.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Le document dévoilé vendredi par le gouvernement Trudeau vise à permettre à Ottawa de dépasser ses cibles de réduction de GES d’ici 2030 et d’ouvrir la voie vers la carboneutralité que l’on souhaite atteindre en 2050 au Canada.

Les libéraux ont conclu que pour arriver à bon port, le prix sur la pollution par le carbone devait augmenter. Dès 2023, le prix à la tonne grimpera ainsi de 15 $ par année pour s’établir 170 $ la tonne en 2030. À terme, le prix de l’essence à la pompe grimperait de 27,6 cents le litre, de l’avis de fonctionnaires du gouvernement.

On promet cependant dans le plan environnemental de 85 pages « que la majorité des ménages reçoivent des montants de remboursement plus élevés que ce qu’ils ont payé dans les administrations où le système fédéral s’applique ».

Le premier ministre a assuré qu’Ottawa n’avait pas l’intention de tarifer le carbone au Québec selon son modèle.

« Leur système [la Bourse du carbone] est très robuste et ambitieux. On n’a pas besoin d’imposer quoi que ce soit au Québec, parce que le leadership du Québec en matière de lutte contre les changements climatiques est bien évident », a-t-il plaidé en conférence de presse à l’arboretum du Dominion, dans la capitale fédérale.

Toutefois, il n’a pas précisé ce que ferait le gouvernement si la Cour suprême du Canada tranchait en faveur des provinces comme la Saskatchewan et l’Ontario, qui contestent la constitutionnalité de l’imposition de cette taxe sur le carbone.

« Malheureusement, certaines provinces ne saisissent toujours pas que la seule façon de bâtir une économie forte pour l’avenir est de protéger l’environnement. À certains endroits dans ce pays, on veut que la pollution redevienne gratuite. Eh bien, nous ne ferons pas cela », s’est borné à dire le premier ministre.

Le directeur parlementaire du budget a prévenu plus d’une fois le gouvernement qu’il raterait les cibles de Paris s’il ne donnait pas plus de muscle à sa tarification sur le carbone – et il parlait de celles que les libéraux ont héritées des conservateurs, et qu’ils avaient choisi de conserver.

Prochaine cible « entre 32 et 40 % »

Or, les libéraux ont promis de fixer des cibles plus ambitieuses.

En feuilletant le plan, on ne trouve rien à ce sujet, mais Justin Trudeau a accepté vendredi d’ouvrir son jeu en évoquant une cible de réduction « entre 32 et 40 % » des émissions en 2030 par rapport au niveau de 2005, au lieu de l’objectif actuel de 30 % pour la même période.

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

« Notre gouvernement a promis de dépasser les cibles annoncées à Paris il y a cinq ans, et avec ce plan, c’est ce que nous allons faire », a-t-il lancé, ajoutant qu’il comptait en discuter avec ses homologues des provinces et des territoires.

Sur les 15 milliards que le gouvernement veut injecter dans un premier temps dans ce plan, trois milliards iront au Fonds stratégique pour l’innovation (FSI), qui permettra la mise en œuvre de projets de décarbonation chez les grands émetteurs.

On réitère également dans le document l’ambition de planter deux milliards d’arbres au cours de la prochaine décennie, ainsi que celle de protéger 25 % du territoire et des océans, entre autres grâce à l’interdiction des plastiques à usage unique d’ici 2021.

Trop pour certains, pas assez pour d’autres

Sans surprise, le plan passe mal chez les conservateurs, qui l’ont déjà baptisé « le plan de Trudeau pour tripler la taxe sur le carbone » tout en réaffirmant que sous un gouvernement dirigé par Erin O’Toole, la tarification du carbone irait droit aux poubelles.

« L’environnement est un domaine de compétences partagées et les conservateurs du Canada vont respecter les compétences des provinces et des territoires en abolissant la taxe sur le carbone de Trudeau », a réagi le député Dan Albas.

Dans le camp bloquiste, on est satisfait d’en savoir « enfin » un peu plus, a déclaré Kristina Michaud. Elle voudrait cependant voir les nouvelles cibles enchâssées dans le projet de loi C-12 sur la carboneutralité. « Ça va être une priorité pour le Bloc québécois », a-t-elle affirmé en entrevue.

Le néo-démocrate Alexandre Boulerice, lui, a « de la misère à croire » aux futures cibles. Il décèle un « manque de cohérence » en ce qui a trait à la hausse du prix de la taxe carbone. « On a acheté Trans Mountain, on continue à subventionner les pétrolières et on veut que Keystone XL se réalise », a-t-il illustré.

Les environnementalistes assez satisfaits

Les principaux groupes environnementaux ont de leur côté plutôt bien accueilli le projet libéral.

« L’augmentation proposée du prix sur le carbone est une mesure audacieuse permettant d’appliquer le principe de pollueur-payeur, qui est un élément essentiel d’un plan climatique, au même titre que des réglementations strictes et des investissements dans les énergies propres », a-t-on estimé chez Greenpeace.

Même son de cloche du côté d’Équiterre : on y a applaudi le futur système de tarification bonifié qui permet de « refléter davantage les coûts réels de la pollution ». Toutefois, on note une bonne dose de scepticisme dans le communiqué.

« Est-ce que cette fois-ci sera la bonne ? […] Le Canada travaille toujours dans un scénario de réduction des émissions de 30 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2005, malgré sa nouvelle ambition de dépasser cette cible », a déclaré Marc-André Viau, directeur des relations gouvernementales.

Le gouvernement Trudeau a levé le voile sur son plan à la dernière journée des travaux de la Chambre des communes de 2020, mais à la veille du cinquième anniversaire de l’accord de Paris sur le climat, adopté le 12 décembre 2015 dans la capitale française.