Le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel Énergie Saguenay engendrerait au moins 15 millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES), affirme un chercheur. C’est plus du double des 7 millions de tonnes avancées par le promoteur GNL Québec.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Les prétentions de GNL Québec font fi de la science et du génie géologique, soutient le docteur ingénieur en géologie et géotechnique Marc Durand.

L’entreprise se base sur des taux de fuites de méthane – aussi appelées émissions fugitives – irréalistes et ne tient pas compte des fuites qui se poursuivront au-delà de la durée de vie du projet, affirme ce professeur retraité de l’Université du Québec à Montréal, qui témoignera ce lundi lors des audiences du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur le projet Énergie Saguenay.

Énergie Saguenay affirme que le taux d’émissions fugitives « a été estimé à moins de 1 % sur l’ensemble de la chaîne du gaz naturel » de son projet, qui serait essentiellement alimenté par des exploitations dites non conventionnelles, comme la fracturation hydraulique.

Or, « il y a minimalement 4 % de tout le gaz qui est extrait qui s’échappe dans l’atmosphère » dans ces exploitations, écrit le chercheur Marc Durand dans son mémoire, que La Presse a pu consulter.

Étant donné que le méthane affiche un potentiel de réchauffement global nettement plus élevé lorsqu’il n’est pas brûlé que lorsqu’il brûle et devient du dioxyde de carbone (CO2), les fuites ont un impact environnemental encore plus grand.

Au taux de 4 %, les fuites de méthane liées au projet Énergie Saguenay généreraient des émissions de GES de 14,96 millions de tonnes (Mt), un chiffre qui ne tient pas compte des autres émissions, comme celles de la machinerie, calcule le chercheur Marc Durand.

C’est donc plus du double des émissions de 7,1 Mt calculées dans l’analyse de cycle de vie du projet, réalisée par le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) pour le compte de GNL Québec ; un calcul qui comprend toutes les émissions de GES et pas seulement celles liées aux fuites de méthane.

À 14,96 Mt de GES par année, Énergie Saguenay engendrerait donc 19 % des émissions totales du Québec, d’après les plus récentes données provinciales disponibles, celles de 2017.

Mais certaines études avancent que les taux d’émissions fugitives peuvent atteindre 9 %, ce qui porterait les émissions annuelles de GES du projet Énergie Saguenay à 33,6 millions de tonnes, ajoute le chercheur Marc Durand, soit 43 % des émissions totales du Québec de 2017.

Des fuites pendant des siècles

« Il y a une réalité géologique : le méthane va continuer à fuir » lorsque l’entreprise cessera ses activités, écrit Marc Durand.

La fracturation hydraulique permet d’extraire tout au plus 15 % du gaz d’un gisement, explique le chercheur.

« Il en reste beaucoup dans le roc quand on ferme les puits », poursuit-il, ajoutant que les puits, même scellés, vont continuer d’émettre du méthane pendant des décennies, voire des siècles.

Mais l’analyse de cycle de vie préparée par le CIRAIG pour GNL Québec calcule les fuites de méthane sur 20 ans.

Cela donne des analyses totalement biaisées, car incomplètes.

Marc Durand, docteur ingénieur en géologie et géotechnique

Selon le chercheur, une telle approche équivaudrait à prétendre que du combustible nucléaire ne serait plus radioactif après le démantèlement de la centrale qui l’a utilisé.

Cette façon de calculer les émissions fugitives « sert l’industrie qui n’a aucun intérêt à voir des évaluations complètes contredire ses prétentions officielles selon lesquelles le gaz est une solution de transition, [ce qui est] un très gros mensonge », affirme le chercheur.

Car ces fuites annulent rapidement l’avantage théorique du gaz sur le charbon ou le mazout, soutient-il.

Le CIRAIG lui-même affirme que « les conclusions avantageuses obtenues pour le [gaz naturel liquéfié] du Saguenay peuvent toutefois être inversées si les émissions fugitives s’avèrent plus élevées que ce qui a été considéré dans le cadre de [son] rapport ».

Audiences incomplètes

Le chercheur Marc Durand critique sévèrement le « tronçonnage » du projet devant le BAPE, qui se penche uniquement sur l’usine de liquéfaction, sans égard au mode d’extraction du gaz qui y sera liquéfié ni à la construction du gazoduc qui l’y acheminera, soit le projet Gazoduq, qui est aussi porté par GNL Québec.

Il caricature cette approche en la comparant à un hypothétique projet forestier qui reposerait sur des coupes à blanc, mais dont seule la scierie qui fabriquerait les planches serait étudiée par le BAPE.

Il est urgent que le ministre [de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette] réoriente la commission vers un examen complet de la pertinence de contribuer au Québec à l’expansion de la production canadienne de gaz non conventionnel.

Marc Durand, docteur ingénieur en géologie et géotechnique

Les audiences du BAPE entrent ce lundi dans leur deuxième phase avec la présentation des mémoires qui ont été soumis, ce qui devrait durer jusqu’au milieu de la semaine prochaine.

Le rapport du BAPE devra ensuite être remis au plus tard le 13 janvier au ministre Benoit Charette, qui n’est pas tenu d’en suivre les conclusions, et rendu public deux semaines plus tard.

D’autres dénonciations du projet

Qui paiera en cas de faillite ?

Une « faille » dans la législation québécoise et canadienne fait en sorte que ce sont les contribuables qui devraient payer le démantèlement et la décontamination de l’usine Énergie Saguenay en cas de faillite, affirme la Fondation David Suzuki dans son mémoire. Aucune loi n’impose de garantie financière pour ce type d’infrastructure et les assurances en cas de sinistre ne s’appliquent pas lors d’une faillite, précise l’organisation écologiste, qui exhorte le ministre de l’Environnement à user de son pouvoir discrétionnaire pour en exiger une.

« Un frigidaire à gaz sale électrifié »

Dans une charge à fond de train contre ce qu’elle qualifie de « frigidaire à gaz sale électrifié », l’Action boréale déplore le fait que l’électricité nécessaire au fonctionnement de l’usine de liquéfaction correspondra aux deux tiers de toute la production générée par le complexe hydroélectrique de la rivière Romaine. « Jamais il n’avait été question de se servir de cette rivière sacrifiée au bénéfice d’une compagnie étatsunienne », écrit dans son mémoire l’organisation écologiste, qui regrette « l’héritage pourri pour les générations futures » que le projet laissera.

Un rabais de 3,5 milliards de dollars

Grâce au tarif industriel d’Hydro-Québec, l’usine de liquéfaction Énergie Saguenay épargnerait au moins 3,5 milliards de dollars durant les 25 années prévues de sa durée de vie, a calculé Jean Paradis, membre de la Coalition Fjord, qui s’oppose au projet. « Hydro-Québec se trouverait à être complice d’un projet d’une autre époque », écrit-il dans son mémoire, ajoutant que « ce serait proprement scandaleux et complètement contraire à son mandat ».