Signe que la pandémie a des impacts sur nos habitudes de consommation, l’idée d’interdire les plastiques à usage unique est aujourd’hui beaucoup moins populaire chez les Canadiens, selon une nouvelle étude obtenue par La Presse. Une situation inquiétante pour bon nombre d’écologistes, qui avaient prévenu dans les dernières semaines des dérives potentielles motivées par la COVID-19.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« L’an passé, à pareille date, on avait un quasi-consensus, statistiquement. Aujourd’hui, on constate assez rapidement qu’on n’est plus du tout là. C’est préoccupant, parce que le marché change et que les intérêts des citoyens fluctuent avec lui », explique le professeur de l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois, qui est l’un des quatre chercheurs du rapport, réalisé avec l’aide de 2000 répondants sur deux ans.

En 2019, tout près de 74 % des Canadiens se disaient « plutôt ou tout à fait d’accord » avec le bannissement des plastiques à usage unique. Cette année, ce chiffre a chuté de plus de 15 points, pour atteindre 58 %. Environ 27 % des citoyens se disent maintenant en « désaccord » avec la mesure, alors qu’ils n’étaient que 10 % à l’être l’an dernier.

Cette crise a affecté nos perceptions sur le plastique. On doit comprendre que les gens ne s’y opposent pas nécessairement à long terme, mais qu’avec la possibilité d’une deuxième vague, ils ne veulent pas que les autorités aillent trop vite.

Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie

Un citoyen sur deux (52 %) estime en effet que la nouvelle réglementation fédérale sur les emballages à usage unique « devrait attendre » que la pandémie soit « totalement résolue ». Près du tiers des répondants (29 %) reconnaissent aussi qu’ils achètent plus de plastiques depuis le début de la crise, alors qu’une majorité d’entre eux se disent « davantage préoccupés » par la salubrité (55 %) et le prix (50 %) des aliments.

Une tendance « très préoccupante »

Ces nouvelles données tombent alors que dans les dernières semaines, plusieurs écologistes ont déploré que l’industrie du plastique et du pétrole tente de profiter de la pandémie pour favoriser ses intérêts.

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Le ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, a déjà reconnu que l’interdiction des articles à usage unique — d’abord prévue en 2021 — pourrait être reportée. Il dit vouloir procéder « dès qu’il sera raisonnable de le faire ». Aux États-Unis, la Californie a aussi levé en juin l’interdiction des sacs à usage unique sur son territoire pendant deux mois.

Aux yeux d’Emmanuel Rondia, du Conseil régional de l’environnement de Montréal (CRE-MTL), la tendance actuelle est « très préoccupante ». « Il faut que Montréal garde le cap si on veut atteindre le zéro déchet […]. Ça passe entre autres par des encadrements réglementaires pour réduire l’utilisation des articles à usage unique et la promotion de solutions alternatives, notamment par les systèmes de consignation », indique-t-il.

Agnès Le Rouzic, de Greenpeace Québec, abonde dans le même sens. « Les conclusions de cette étude sont peut-être le résultat de la large campagne de désinformation de l’industrie du plastique qui clame, malgré l’avis des experts, que le plastique jetable est l’option la plus sécuritaire », dénonce-t-elle.

Cette désinformation a eu un impact certain sur les consommateurs et consommatrices ainsi que sur les décideurs, les détaillants et les grandes chaînes de café en particulier.

Agnès Le Rouzic, Greenpeace Québec

Il y a deux mois, une centaine de scientifiques signaient une lettre ouverte pour déboulonner certains mythes au sujet du réutilisable. « Il est clair que son usage peut se faire en toute sécurité en respectant les règles d’hygiène de base. […] Le virus se propage essentiellement par l’inhalation de gouttelettes aérosolisées, plutôt que par contact avec des surfaces », écrivaient-ils.

Montréal « n’a rien abandonné »

En avril 2019, l’administration Plante annonçait son intention d’interdire les articles à usage unique à Montréal. Le Service de l’environnement de la Ville avait alors été chargé de développer un cadre réglementaire, en vue de l’adoption d’un règlement au printemps suivant. Mais la pandémie a ralenti le processus.

« C’est sûr qu’on est en retard sur ce qu’on avait annoncé. Mais on n’a pas l’intention de laisser tomber. Il y a des gens qui rédigent le règlement depuis quelques mois déjà », dit la responsable de la transition écologique, Laurence Lavigne-Lalonde, qui aimerait concrétiser cette promesse « d’ici la fin de l’année ». L’élue demeure toutefois réaliste : il faudra travailler encore plus fort sur la sensibilisation.

Ça va être pour nous un enjeu d’opinion publique. On doit bien expliquer que cette crise est entre autres due à celle des changements climatiques. Si on arrête de gérer une crise pour une autre, on s’en va tout droit vers un mur.

Laurence Lavigne-Lalonde, responsable de la transition écologique à la Ville de Montréal

Mme Lavigne-Lalonde promet par ailleurs que des solutions de rechange seront offertes aux commerçants. « On ne demandera pas aux restaurateurs, par exemple, de ne plus vendre pour emporter. C’est simplement que les matières utilisées seront moins dommageables », conclut la conseillère.