Presque 20 ans après sa découverte en Amérique du Nord, l’agrile du frêne poursuit inexorablement sa progression au Canada et aux États-Unis, principalement en raison du transport illégal du bois de chauffage, surtout par les campeurs.

Pierre Gingras Pierre Gingras
Collaboration spéciale

Jamais n’a-t-on vu en Amérique du Nord un insecte forestier provoquant autant de dommages. Beaucoup plus que la maladie hollandaise de l’orme ou encore la brûlure du châtaignier, qui a presque éradiqué l’espèce sur le continent en tuant plus de 4 milliards d’arbres au début des années 1900.

Sur une population globale de 5 à 7,5 milliards d’arbres en Amérique du Nord totalisant 16 espèces de frêne, dont 3 au Québec, plusieurs centaines de millions sont déjà morts sous la dent de la larve de l’agrile. Pour sa part, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) estime que 2 milliard de frênes ont déjà rendu l’âme autour des Grands Lacs. Les ravages sont particulièrement perceptibles en milieu urbain, où des centaines de milliers d’arbres dans les parcs et en bordure de rue ont dû être abattus. Les arbres encore sains sont pour la plupart traités à grands frais, même si leur avenir est loin d’être assuré.

Guerre à Montréal et à Longueuil

En 2012, un an après son apparition à Montréal, l’agrile a été l’objet d’une guerre sans merci. « Nous sommes intervenus tôt, méthodiquement et de façon musclée, raconte l’entomologiste Anthony Daniel, un des responsables de la gestion de l’agrile du frêne dans la métropole. En agissant rapidement avec tous les moyens disponibles, on a évité une mortalité massive sur le territoire, contrairement à ce qui s’est passé sur la Rive-Sud ou à Laval. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Dégâts causés par l’agrile du frêne

Jusqu’à maintenant, Montréal a abattu 24 000 frênes de rue et de parcs et 40 000 autres doivent être éliminés d’ici 2 ans dans les grands parcs et parcs nature. Pas moins de 163 000 sont traités ou l’ont été, dont 56 000 depuis 24 mois. Le nombre d’arbres abattus, toutes espèces confondues, atteint 58 000 sur 135 000 plantations (en excluant 2019). Quant au budget global de la forêt urbaine, il a totalisé 50 millions, dont 19 millions spécifiquement contre le ravageur. On compte aussi 40 000 frênes sur des propriétés privées, dont 14 000 sont à abattre. Environ 9000 ont aussi été traités au TreeAzin, un insecticide bio utilisé tous les deux ans.

À Longueuil, on investira 11 millions au cours des trois prochaines années pour contrer l’insecte en incluant le verdissement. Mais on a cessé les traitements préventifs en raison de l’infestation majeure qui sévit, une infestation plus rapide qu’estimé à cause du grand nombre de frênaies naturelles sur le territoire, souligne Chantal Legault, porte-parole. Environ 5000 seront coupés l’an prochain, ce qui s’ajoutera aux 13 000 abattus.

Pour sa part, Anthony Daniel se dit confiant que la lutte biologique intégrée pourra peut-être assurer la survie à long terme des frênes sur l’île. Bonne nouvelle, la forêt urbaine montréalaise a même pris de l’ampleur avec la replantation massive, fait-il valoir. « Nous payons aujourd’hui pour les services que nous donnent nos frênes, d’autant plus que ce sont les plus beaux qui sont conservés. »

Une étude publiée récemment nous montre que les effets bénéfiques de la forêt urbaine de Montréal nous évitent chaque année plusieurs centaines de mortalités prématurées et nous font économiser 31 millions en frais de santé de toutes sortes.

Anthony Daniel, entomologiste

Difficile à combattre

De tous les insectes ravageurs sur le continent, l’agrile du frêne est un des plus difficiles à combattre, indique Robert Lavallée, chercheur au Service canadien des forêts. Selon le scientifique qui a travaillé à la mise au point d’une méthode de contrôle par un champignon pathogène, la détection de l’insecte est ardue. « Les premiers symptômes évidents apparaissent une fois que les larves ont commencé leurs ravages depuis un certain temps. Il existe encore peu de prédateurs naturels. Si l’efficacité de la lutte biologique reste difficile à mesurer, elle devrait donner des résultats seulement à long terme, quand la population d’agriles aura baissé. »

Les petites guêpes parasites importées d’Asie sont efficaces et suscitent beaucoup d’espoir, mais il faudra des années avant que leur population n’atteigne un niveau suffisant pour contrôler globalement le prédateur du frêne. D’ici là, tous les experts joints par La Presse sont unanimes : la majorité des frênes matures aura disparu. En milieu forestier, on a cependant constaté que certains arbres sont plus résistants et vivent plus longtemps que leurs congénères. D’autres ont même réussi à guérir d’une première attaque.

Comme l’explique Robert Rabaglia, entomologiste au Service des forêts du département américain de l’Agriculture (USDA), on ne s’attend pas à une éradication complète, notamment parce que les frênes donnent beaucoup de semences et que le tronc des arbres abattus produit de nombreux drageons. Mais les jeunes arbres qui poussent là où l’insecte avait fait des ravages il y a plusieurs années sont aussi attaqués à divers degrés. Rappelons que si la maladie hollandaise a décimé l’orme d’Amérique, de nombreux spécimens jeunes et vieux poussent toujours ici et là même si, tôt ou tard, ils disparaîtront inévitablement.

Le chercheur Robert Lavallée rappelle que la détection de l’agrile en 2002 a pris tout le monde par surprise.

Imaginez, quand [l’agrile] est apparue, il n’existait que deux publications scientifiques sur leur sujet en chinois. On en compte actuellement autour de 400. Cette fois, nous serons prêts lors d’une autre invasion.

 Robert Lavallée, chercheur

Transport illégal

En dépit des campagnes de sensibilisation de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA), les amateurs de camping sont encore responsables en grande partie de la progression de l’agrile du frêne au Canada, soutient Mireille Marcotte, gestionnaire nationale des enquêtes phytosanitaires à ACIA, l’organisme fédéral réglementant les territoires où l’insecte est présent.

Le campeur transporte souvent son propre bois de chauffage hors des territoires réglementés, soit pour épargner des sous, soit parce qu’il considère le bois vendu par les terrains de camping de piètre qualité. « Ce n’est pas grave parce que ce bois-là, je vais le brûler, disent-ils. Les bûches traînent sur le sol quelques jours, ce qui suffit à faire émerger des insectes adultes et contaminer un territoire où ils n’étaient pas présents. »

Depuis deux ans, les régions de Winnipeg, Québec, Halifax (avril 2019) et Moncton (août 2019) ont été envahies par l’agrile. En juillet dernier, on a découvert l’insecte à Saint-Jean-Port-Joli, dans Chaudière-Appalaches, à deux pas d’un grand terrain de camping.

À ce jour, six entreprises seulement, dont cinq du Québec, ont été sanctionnées pour transport illégal. L’agence a toutefois refusé de nous communiquer leurs noms. Les amendes ont varié de 2000 à 10 000 $. Par contre, aucun particulier n’a jamais été mis à l’amende. L’ACIA compte une trentaine d’inspecteurs au pays voués à la surveillance phytosanitaire.

La tordeuse

Les propriétaires forestiers du Québec sont beaucoup plus préoccupés par l’actuelle invasion de la tordeuse du bourgeon de l’épinette que par le sort du frêne. Les arbres qui meurent sont remplacés naturellement par d’autres essences, et le volume de bois ouvrable est limité, explique le biologiste Pierre Therrien, du Service de la gestion des ravageurs forestiers au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs. Ces arbres jouent cependant un rôle écologique important et risquent d’être remplacés éventuellement par des espèces invasives. Le frêne noir occupe par ailleurs une place importante pour les autochtones, pour des considérations tant artisanales que spirituelles.