Ne plus enfouir de déchets. Aucun. Nulle part. Et ce, sans polluer l’air. C’est l’objectif que commencent à envisager certaines municipalités, au Québec, en s’intéressant à une technologie utilisée notamment au Japon : la gazéification à haute température.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Louis Fleury n’a pas des mots très tendres pour décrire la gestion des déchets telle qu’on la connaît encore aujourd’hui.

« Les hommes de Cro-Magnon faisaient la même chose, sauf que nous, on met une bâche ! », lance-t-il en accompagnant les représentants de La Presse sur le site d’enfouissement de Saint-Lambert-de-Lauzon, dans la Chaudière-Appalaches, dont il est le directeur général.

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Louis Fleury, directeur général du site d’enfouissement de Saint-Lambert-de-Lauzon

Des papiers et des plastiques partent au vent, à l’extérieur de la zone de disposition ; une forte odeur de biogaz prend aux narines.

« On ne peut pas mettre le mot “avenir” là-dessus ! », s’exclame-t-il en montrant de la main le site de 100 hectares où s’accumulent depuis 1974 les déchets de la municipalité de 6700 habitants et, surtout, de Lévis.

L’avenir, au contraire, c’est le « zéro enfouissement », pense le maire de Saint-Lambert-de-Lauzon, Olivier Dumais.

Le conseil municipal a d’ailleurs adopté l’an dernier une résolution interdisant tout agrandissement du site d’enfouissement, qui devrait avoir atteint sa capacité maximale dans 10 à 15 ans, après des problèmes d’odeur qui ont « déclenché » les préoccupations des citoyens.

Transformer les déchets en ressources

Saint-Lambert-de-Lauzon s’intéresse à la gazéification à haute température, une solution qui consiste à chauffer les déchets à plus de 1200 oC.

L’opération permet de séparer les métaux et les minéraux, qui peuvent être revendus. Elle génère aussi un gaz de synthèse, qui peut être utilisé pour fabriquer différents combustibles.

Contrairement à l’incinération, la gazéification ne génère ni fumée ni cendres et résidus qui doivent être enfouis.

Le maire Dumais caresse l’idée d’une usine de gazéification qui prendrait en charge les déchets non seulement de sa municipalité et ceux de Lévis, mais encore de toute la région de la Chaudière-Appalaches, ce qui permettrait la fermeture de cinq sites d’enfouissement, ainsi que de l’incinérateur de Lévis.

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Olivier Dumais, maire de Saint-Lambert de Lauzon

Un tel projet empêcherait l’émission de 23 700 tonnes de gaz à effet de serre (GES) chaque année, calcule 3R Synergie, qui fait la promotion de cette technologie au Canada.

La chaleur générée par le processus pourrait même être récupérée pour alimenter des serres voisines, propose également l’entreprise.

La Régie intermunicipale de gestion des déchets des Chutes-de-la-Chaudière a mis sur pied un groupe de travail chargé d’examiner « toute autre solution que l’enfouissement », explique le maire Dumais.

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Le site d’enfouissement de Saint-Lambert-de-Lauzon devrait avoir atteint sa capacité maximale dans 10 à 15 ans.

Elle doit rendre son rapport à la fin de l’année 2020.

Le maire de Lévis, d’où provient la majorité des déchets disposés à Saint-Lambert-de-Lauzon, n’est pas contre la gazéification, mais estime qu’il est « prématuré de privilégier une option » plutôt qu’une autre, lui qui mise sur une importante « réduction à la source » dans les années à venir.

« Est-ce que ce qui restera à envoyer dans les usines de gazéification sera suffisant ? », s’interroge Gilles Lehouillier. Surtout, il s’inquiète des coûts de transport des déchets vers un seul emplacement, plutôt que les six actuels.

« Il faut que le groupe de travail regarde toutes les options possibles », a-t-il déclaré à La Presse.

D’autres projets au Québec

La gazéification à haute température intéresse aussi la ville de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, et celle de Bécancour, dans le Centre-du-Québec.

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Yves Montigny

On trouvait ça un peu flyé au début, mais on s’est rendu compte qu’il y avait là un projet porteur.

Yves Montigny, maire de Baie-Comeau

S’il apprécie l’idée de ne plus enfouir de déchets, c’est surtout l’énergie que pourrait générer une telle installation qui le séduit.

« On n’a pas de réseau de distribution de gaz naturel sur la Côte-Nord », rappelle le maire Montigny. Le gaz de synthèse permettrait ainsi de diminuer l’utilisation de diesel industriel et, par conséquent, les émissions de GES des entreprises de la région.

Le projet nord-côtier, entièrement privé, doit encore passer le test de l’étude de faisabilité, mais le maire Montigny se plaît à imaginer qu’il pourrait détourner de l’enfouissement les déchets de cette région industrielle, mais aussi ceux « provenant de l’océan, comme les plastiques ».

À Bécancour, l’ancien directeur général de la Ville, Gaston Bélanger, mène un projet visant à implanter une usine de gazéification dans la « zone d’innovation » que le premier ministre François Legault évoquait dans son Projet Saint-Laurent, qu’il détaillait dans son livre Cap sur un Québec gagnant, publié en 2013.

Pour lui, la technologie de gazéification à haute température est la meilleure solution possible pour disposer des déchets ultimes, mais il faut impérativement interdire ou fortement taxer l’enfouissement.

D’autant plus que le prix de l’enfouissement ne reflète pas son coût réel, fait-il valoir. Il cite en exemple l’ancien dépotoir Cook, à Gatineau, dont la gestion coûte encore 1 million de dollars par an aux contribuables, même s’il est fermé depuis… 1991.

Technologie bien établie

La gazéification des déchets à haute température est un « principe bien établi depuis plusieurs années », constate le professeur de Polytechnique Montréal Jamal Chaouki, un spécialiste de la question.

« Il y a au moins une cinquantaine d’unités dans le monde », affirme-t-il, dont sept au Japon qui utilisent le procédé Thermoselect que l’entreprise 3R Synergie promeut.

« L’immense avantage de la gazéification à haute température » réside dans la « valorisation extrêmement variée » que permet le gaz de synthèse qui en résulte, explique le professeur Chaouki, évoquant l’hydrogène ou différents hydrocarbures.

La gazéification à haute température est d’ailleurs, selon lui, plus efficace que celle à basse température, une technologie que propose l’entreprise québécoise Enerkem, qui possède pour l’instant une seule usine, en Alberta.

Par contre, son coût et sa consommation d’énergie sont plus élevés, reconnaît-il.

« C’est une technologie aride, il faut des matériaux qui résistent à ces températures », explique le professeur Chaouki, pour qui la « meilleure technologie pour disposer des déchets demeure d’en générer le moins possible ».

Il croit néanmoins que le Québec aurait avantage à se doter de cette technologie, surtout s’il peut recourir, ne serait-ce que partiellement, à l’électricité plutôt qu’à la combustion pour chauffer les déchets.

Cette fois est la bonne

Ce n’est pas la première fois que le Québec s’intéresse à la gazéification des déchets.

Une délégation d’une vingtaine d’élus et de fonctionnaires s’était rendue au Japon en 2008 pour la voir à l’œuvre, puis une autre, plus petite, en 2011.

À l’époque, la réduction des GES était loin d’être la préoccupation qu’elle est aujourd’hui, souligne Charles Moreau, président de 3R Synergie, et les coûts étaient plus élevés.

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Charles Moreau

Notre plan d’affaires n’est plus centré uniquement sur la partie traitement de déchets, il déborde largement de ça.

Charles Moreau, évoquant les revenus tirés de la revente des produits de la gazéification qui rendent l’aventure « plus abordable »

D’autant que les coûts de traitement des matières résiduelles augmentent ; l’enfouissement coûte maintenant 122,50 $ la tonne à Saint-Lambert-de-Lauzon.

« Nos scénarios ont été faits sur une base de 120 $ la tonne pour le projet de la Chaudière-Appalaches », affirme Charles Moreau, qui considère que la gazéification est maintenant concurrentielle.

La gazéification des déchets reçoit aussi une oreille attentive du gouvernement de la Coalition avenir Québec, des « gens de chiffres prêts à écouter les projets qui réunissent les considérations environnementales et économiques », dit Charles Moreau.

« Il s’agit d’une technologie intéressante [et] nous sommes ouverts à l’analyser davantage », a indiqué à La Presse Louis-Julien Dufresne, attaché de presse du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette.

La clé réside toutefois dans un approvisionnement stable à long terme de déchets pour assurer la viabilité économique d’un projet de gazéification, affirme Charles Moreau, déplorant au passage le « monopole de l’enfouissement ».

« Un peu mieux que l’enfouissement »

Les techniques de valorisation énergétique comme la gazéification à haute température « peuvent aider », croit Louise Hénault-Éthier, cheffe des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki.

« Il ne faut pas être complètement fermé à ça », dit-elle, prévenant qu’il doit s’agir uniquement d’une solution pour les déchets ultimes, non valorisables, qui demeureront une réalité.

« Même si on arrêtait demain matin de fabriquer des matières qui ne sont pas recyclables, on en aurait [à traiter] pendant des décennies », lâche-t-elle.

La gazéification est « un peu mieux que l’enfouissement » et représente « un énorme avantage par rapport à l’incinération », estime la chercheuse, qui note toutefois qu’elle n’est pas une solution pour les communautés isolées.

Mais le principal « danger » de la gazéification est le risque qu’elle nuise au recyclage et au compostage, s’inquiète Louise Hénault-Éthier.

Les partisans de la technologie se font rassurants, brandissant l’argument économique : le recyclage et le compostage demeurent nettement moins chers que la gazéification, il n’y a donc pas d’intérêt à tout y envoyer.