(Ottawa) Posez une question à Hugo Slim à propos de Greta Thunberg, la jeune activiste de la lutte contre le changement climatique, et une pensée lui vient à l’esprit: si seulement une jeune personne comme elle s’inquiétait autant pour les armes nucléaires.

Mike Blanchfield
La Presse canadienne

Hugo Slim est responsable de la Cellule politique humanitaire au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Genève. Il était récemment à Ottawa pour rencontrer des militants canadiens de la lutte contre les armes nucléaires.

Ces militants s’efforcent, souvent dans l’ombre, de persuader le premier ministre Justin Trudeau de traiter de la possibilité de l’abolition des armes nucléaires avec autant de sérieux que la lutte au changement climatique.

Ils exhortent Justin Trudeau à mettre de la pression sur les alliés du Canada à l’OTAN, qui se réunissent mardi à Londres. Ils voudraient que les alliés de l’OTAN commencent à discuter avec des États nucléaires non membres de l’OTAN de la possibilité de se débarrasser un jour de leurs armes atomiques.

Le Canada ne possède pas d’armes nucléaires, mais son appartenance à l’OTAN signifie qu’il adhère à la politique de dissuasion nucléaire de l’alliance militaire de 29 pays, à savoir que, tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN restera une alliance nucléaire.

Hugo Slim travaille pour une organisation qui s’oppose aux armes nucléaires et qui est réputée pour sa neutralité. Il ne s’attend donc pas à ce que le gouvernement de Justin Trudeau rejette soudainement les armes nucléaires. Mais il souhaiterait que quelqu’un comme Greta Thunberg vienne éveiller les consciences et mette de la pression sur les dirigeants qui possèdent ou soutiennent les armes nucléaires.

Convaincre les plus jeunes

«Il existe actuellement deux grands problèmes existentiels concernant l’espèce humaine : le changement climatique et les armes nucléaires. Le changement climatique a vraiment mobilisé les jeunes du monde entier. Les armes nucléaires semblent être considérées comme un enjeu important davantage chez les personnes plus âgées. C’est difficile de convaincre les plus jeunes du risque», a déclaré Hugo Slim dans une récente entrevue.

AFP

Greta Thunberg a mis le cap sur l’Europe à bord du catamaran La Vagabonde, le 13 novembre de Hampton, en Virginie.

«Si vous regardez de manière démographique, à travers l’histoire, vous remarquerez une chose à propos du changement politique: que ce sont toujours les jeunes qui amorcent le changement politique», a ajouté Hugo Slim.

Le Comité international de la Croix-Rouge tente de mobiliser un soutien à un nouveau traité visant à interdire les armes nucléaires, qui a été négocié en 2017. Plus de 120 pays appuient le traité et M. Slim espère que 50 pays l’auront ratifié d’ici l’an prochain, ce qui permettra son entrée en vigueur. Mais il ne bénéficie d’aucun soutien de la part des pays dotés d’armes nucléaires, y compris les États-Unis et leurs alliés, dont le Canada.

Le Canada a des antécédents fiables en matière de « diplomatie de l’armement », en partie grâce au fait qu’il a contribué aux efforts internationaux menés dans les années 1990, qui ont abouti à un traité interdisant l’utilisation de mines antipersonnel, a déclaré Hugo Slim.

L’accord iranien

Hugo Slim a souligné ce que beaucoup considèrent comme une régression inquiétante dans les accords internationaux visant à freiner la prolifération nucléaire: la décision du gouvernement Trump de retirer les États-Unis de l’accord nucléaire iranien qui inclut désormais la Grande-Bretagne, la France, la Chine, la Russie et l’Allemagne.

La fin du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire entre les États-Unis et la Russie constitue également une régression inquiétante selon Hugo Slim.

Le Canada devrait utiliser son siège à la table de l’OTAN pour au moins encourager les premiers pas vers un monde non nucléaire, a déclaré Earl Turcotte, président du Réseau canadien pour l’abolition des armes nucléaires, une coalition d’organisations non gouvernementales qui s’est formée à la fin des années 1990.

Reconnaissant que les alliés de l’OTAN ne vont pas déposer leurs armes nucléaires dans un proche avenir, Earl Turcotte a déclaré que l’alliance devrait au moins commencer à discuter d’un avenir sans armes avec les États dotés de l’arme nucléaire.

L’organisation d’Earl Turcotte a envoyé deux lettres à Justin Trudeau — la plus récente remonte à environ deux semaines — lui demandant de défendre le désarmement nucléaire comme son père, Pierre Elliott Trudeau, avait tenté de le faire lors de son mandat de premier ministre au début des années 1980.

Nouvelle course aux armements

Une menace pèse sur le monde depuis que des décennies de mesures de désarmement nucléaire progressives ont été annulées entre les États-Unis et la Russie, selon Earl Turcotte.

L’actuel Traité de réduction des armements stratégiques entre les États-Unis et la Russie (START) expire en 2021 et aucun des deux pays n’a montré la volonté qu’un autre traité le remplace, a souligné le président du Réseau canadien pour l’abolition des armes nucléaires.

En outre, une nouvelle course aux armements nucléaires est en cours. Les États-Unis se sont engagés à dépenser 1500 milliards pour moderniser leur arsenal nucléaire au cours des 30 prochaines années, tandis que huit autres États dotés de l’arme nucléaire sont en train de mettre à jour et de développer leurs technologies, a-t-il déclaré.

«Nous avançons rapidement et nous demandons littéralement au premier ministre de faire ce qu’il peut faire personnellement pour engager nos alliés, comme son père l’avait fait au début des années 1980.»

PC

Peggy Mason

Peggy Mason, présidente du groupe de réflexion Institut Rideau, établi à Ottawa, et ancienne ambassadrice canadienne du désarmement auprès de l’ONU, a déclaré que le Canada devait œuvrer au sein de l’OTAN pour au moins entamer la discussion sur le désarmement.

«Initier un dialogue peut être de commencer à parler avec des pays dans les coulisses», a déclaré Peggy Mason lors d’une conférence sur la politique étrangère organisée à Ottawa par Le Conseil canadien pour la coopération internationale.

Quelques instants après le discours de Peggy Mason, la menace du changement climatique a immédiatement repris le dessus dans le panel auquel elle participait.

Au cours de la récente campagne fédérale, Justin Trudeau a rencontré Greta Thunberg à son arrivée au Canada. La jeune militante est au cœur de la mobilisation de millions de jeunes qui sont descendus dans la rue pour demander que des mesures soient prises pour lutter contre les changements climatiques.

Les militants antinucléaires, comme Hugo Slim et Earl Turcotte, ne désapprouvent pas ce mouvement, mais ils se demandent ce qu’il faudra faire pour trouver leur propre égérie.