Ils portent des noms comme vanadium, lutécium, antimoine, cobalt ou lanthane. Ces métaux rares font fonctionner autant nos téléphones mobiles que les batteries des voitures électriques, les panneaux solaires et les éoliennes. Dans un livre intitulé La guerre des métaux rares – La face cachée de la transition énergétique et numérique, le journaliste français Guillaume Pitron braque les projecteurs sur la position dominante de la Chine dans ce marché… et sur les dommages environnementaux qui en découlent. Entretien.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

La Presse : La recherche pour votre livre vous a amené dans une douzaine de pays pour y décrire l’extraction des métaux rares, y compris dans plusieurs régions de la Chine. Pourquoi tout ce travail de terrain ?

Guillaume Pitron : Je suis comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. La différence que nous, journalistes, pouvons faire est de montrer les choses. J’ai voulu décrire l’aspect écologique, social, sanitaire et humain de l’extraction des métaux rares. À Baotou, en Mongolie intérieure [en Chine], on voit des lacs de rejets acides… C’est dystopique, c’est le cadre d’un scénario de science-fiction en 2089. C’est une réalité que je voulais montrer.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Le journaliste français Guillaume Pitron

LP : Comment avez-vous eu accès à ces endroits ?

GP : Le droit de visite, on ne vous le donne pas, il faut se le donner soi-même. Les mines sont des lieux dont on n’est jamais fier. Même les mines les plus respectueuses et responsables sont entourées d’une certaine gêne, alors imaginez quand on est au fin fond de la Chine. J’ai pris des risques calculés, j’ai été dans des situations assez incroyables, mais j’ai réussi à ne pas me faire arrêter.

LP : Votre livre montre que la Chine domine le marché d’un grand nombre de ces métaux cruciaux autant pour l’industrie électronique que pour les technologies vertes et l’armement militaire. Pourtant, vous affirmez que ce n’est pas uniquement parce que la nature a concentré ces ressources dans le sous-sol chinois.

GP : On pourrait très bien extraire ces minéraux sur nos territoires, mais cette extraction est extrêmement polluante. Pour obtenir 1 kg de lutécium, par exemple, il faut 1250 tonnes de roche. Il faut broyer les cailloux, puis utiliser des réactifs chimiques. Or, nos sociétés sont devenues extrêmement réfractaires au risque écologique. Alors ce risque écologique, on l’a tout simplement délocalisé. On ne veut pas de cette pollution, alors que la Chine l’accepte.

LP : Plusieurs de ces métaux rares entrent dans la fabrication des voitures électriques, des panneaux solaires et des éoliennes – des machines pourtant censées être « vertes ». Y voyez-vous une hypocrisie ?

GP : L’hypocrisie est totale. En France, on parle beaucoup de transition « écologique et solidaire ». Mais qu’est-ce qu’il y a de solidaire à laisser les plus pauvres se dégueulasser pour extraire du sol les minerais de nos iPhone à 1000 $ et de nos voitures électriques ? Il faut se regarder en face. On a cru un peu trop facilement à cette chimère verte. On a gobé un message politique, industriel, marketing, qui a été corroboré par les organisations environnementales.

LP : Vous remettez en question la pertinence de la transition énergétique ?

GP : Non, mais je pense que la transition énergétique va exiger de nous des efforts beaucoup plus difficiles que le simple fait de dire : on va changer nos types de bagnoles et on va mettre des panneaux solaires sur nos toits. Une transition écologique ne peut pas être seulement une transition technique. Il faut aussi se poser des questions sur nos modes de consommation.

LP : On peut ressentir un certain pessimisme en réalisant que les solutions qu’on pensait vertes ne le sont pas vraiment…

GP : C’est vrai que le public peut être assez effaré parce qu’il pensait que c’était la solution. Mais il y a quand même des solutions – et ça, je ne l’évoque pas assez dans mon livre. Assumer le fardeau écologique de l’extraction chez nous, par exemple, est un scénario optimiste. Il va y avoir un impact environnemental, mais on peut le mitiger tout en créant des emplois et se dire : c’est mieux que de laisser les Chinois le faire. Je pense que d’autres solutions se trouvent dans la recherche, la science des matériaux. Remplacer tel matériau par tel autre peut permettre des économies de matière et d’énergie. Il faut aussi dire que la Chine elle-même est obligée d’évoluer vers une économie plus verte. Aujourd’hui, la première cause de troubles sociaux en Chine, ce sont les manifestations pour l’environnement. Ça devient un enjeu pour le Parti communiste. Nos performances écologiques vont s’améliorer à mesure que la Chine va s’améliorer.

LP : Votre livre montre que la Chine tire un avantage géopolitique énorme de sa domination du marché de substances aussi critiques.

GP : Je pense que la question de la sécurité des approvisionnements va revenir dans l’actualité. À ce sujet, on peut penser ce qu’on veut de Trump – peut-être à raison – mais il a une lecture très souverainiste de tout ça. Il dit : on ne peut plus produire quoi que ce soit du début à la fin chez nous, en plus on dépend d’un pays qui nous casse les pieds, c’est un risque. Je pense que sa lecture est très visionnaire et que c’est un flair politique extraordinaire. Il est en train de poser le cadre de réflexion des 10, 20, 30 prochaines années.

- Note : Ces propos ont été édités et condensés pour en faciliter la lecture.
- Guillaume Pitron prononcera jeudi une conférence organisée par le Cœur des sciences de l’UQAM. 

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La guerre des métaux rares – La face cachée de la transition énergétique et numérique