Au moment où les grandes hardes de caribous du Québec éprouvent des difficultés, l’énigmatique bœuf musqué est en pleine expansion, démontre un inventaire gouvernemental au nord-ouest de Kuujjuaq. Toutefois, les Inuits, qui vivent en symbiose depuis des siècles avec le caribou, considèrent souvent ce nouveau venu dans le Grand Nord québécois comme une nuisance. Explications.

Pierre Gingras Pierre Gingras
Collaboration spéciale

Un nouveau venu dans le Grand Nord québécois

Le bœuf musqué est une espèce introduite au Québec. En 1967, 13 femelles et 3 mâles sont capturés au Nunavut sur l’île d’Ellesmere, dans l’est de l’Arctique canadien, pour être élevés en enclos près des rives de la rivière Koksoak, en face de Kuujjuaq. L’objectif est de développer une industrie de la laine chez les Inuits. La domestication se déroule bien, mais le projet se transforme pour introduire l’animal dans la nature comme futur gibier. De 1973 à 1983, 54 bêtes sont relâchées à quatre endroits. Un groupe disparaît sans laisser de traces, alors que les autres déposés à l’est de Kuujjuaq prolifèrent depuis en plusieurs petites hardes. L’inventaire réalisé au printemps à l’est de la baie d’Ungava par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs démontre que la population est d’un peu plus de 4400 bœufs aujourd’hui, le double de ce qu’elle était en à 2003. « Une population en bonne santé », indique l’un des responsables de l’opération, le biologiste Vincent Brodeur. Une partie des hardes d’origine a même migré sur la côte de la baie d’Hudson. Ils seraient quelques centaines.

Une bête nordique

Le bœuf musqué n’a de bœuf que le nom. Il fait plutôt partie de la famille des chèvres (mouflon, chamois, chèvre de montagne). Il est confiné à la toundra nordique du globe. Bas sur pattes, il atteint un peu plus de 2 m de longueur, un poids de 500 à 700 kg et est recouvert d’une longue toison qui traîne souvent par terre, une laine considérée comme plus chaude que celle du mouton, plus douce que le cachemire, vendue à gros prix. Sa tête massive est recouverte de cornes impressionnantes. Sédentaire, vivant en petits groupes, rarement à plus de 20 km du rivage des baies d’Ungava ou d’Hudson, l’animal est farouche. Les adultes forment souvent un cercle autour des jeunes pour les protéger en cas de danger et les mâles n’hésitent pas à charger les intrus. La prédation par le loup et les prélèvements par la chasse autochtone semblent peu importants.

PHOTO VINCENT BRODEUR, MINISTÈRE DES FORÊTS, DE LA FAUNE ET DES PARCS

Les chercheurs de l’Université Laval et ceux du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs ont marqué plusieurs bœufs musqués depuis un an pour suivre leurs déplacements.

Les Inuits perplexes et inquiets

La présence du bœuf musqué dans le Grand Nord québécois ne fait pas l’unanimité chez les Inuits. Nombre d’entre eux estiment, principalement ceux de la baie d’Hudson, qu’il est de trop dans le paysage et n’hésitent pas à l’abattre pour l’éliminer. Plus présent dans le secteur de la baie d’Ungava, l’animal reste peu chassé jusqu’à maintenant. Billy Cain, maire du village de Tasiujaq au nord-est de Kuujjuaq, est aussi pourvoyeur sur la rivière aux Feuilles. Il voudrait bien que la chasse sportive soit permise pour que la communauté puisse tirer des revenus de chasseurs de trophées. Il a déjà abattu du bœuf musqué et apprécie beaucoup sa viande. Mais il explique que de nombreux Inuits le considèrent toujours comme une nuisance. « Le caribou n’aime pas l’odeur de ces animaux et a tendance à traverser rapidement leurs territoires. Comme le caribou reste moins longtemps sur place, cela nuit à nos chasseurs », dit-il. Le biologiste Steeve Côté de l’Université Laval, qui étudie cette espèce depuis des années, croit pour sa part que les deux espèces partagent rarement le même espace en raison de leurs comportements distincts. S’ils ont des régimes alimentaires similaires, on ignore pour l’instant dans quelle mesure il y a compétition.

170 000 têtes dans le monde, surtout au Canada

Le bœuf musqué préoccupe la communauté scientifique internationale en raison des répercussions déjà perceptibles des changements climatiques dans le Grand Nord. En mai dernier, la revue Ambio de l’Académie royale des sciences de Suède a publié un rapport sur la situation mondiale de l’espèce. La population globale compterait 55 troupeaux, soit environ 170 000 têtes, dont 109 000 au Canada. Près du quart de la population vit au Groenland et le reste est réparti en Russie, en Scandinavie et en Alaska. Soixante pour cent de la population est en croissance ou stable. Mais dans les Territoires du Nord-Ouest, les deux plus importants troupeaux au monde ont vu leurs effectifs baisser de 70 % depuis 20 ans en raison de maladies. Si le bœuf musqué a survécu à plusieurs variations du climat à travers les âges, les chercheurs craignent que les modifications de la végétation, une abondance d’insectes piqueurs, l’émergence de maladies et l’impact des activités humaines nuisent à son avenir.