C’était une marche historique, qui a réuni 500 000 personnes au centre-ville de Montréal. Le message était fort : il y a urgence. Il faut s’attaquer au réchauffement climatique. Maintenant.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

C’était le 27 septembre.

Une semaine plus tard, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs a déclaré très sérieusement que couper des arbres allait contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Trois jours après, le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a déclaré avec tout autant de sérieux qu’il n’avait pas besoin d’étude pour dire que le troisième lien était… un projet vert.

Chantal Poulin n’en croyait pas ses oreilles.

« Après la marche, 500 000 personnes à Montréal, je m’attendais à ce que le gouvernement dise : “ On vous a entendus, on va poser des actions. ” Ç’a été complètement l’inverse ! »

C’est là que l’enseignante de 40 ans a eu une idée.

« J’ai dit, O.K., les marches, c’est clair que ce n’est pas entendu, alors il va falloir que des gens fassent un petit peu plus pour essayer d’attirer l’attention. »

Un petit peu plus… comme escalader le pont Jacques-Cartier en pleine heure de pointe, par exemple.

Et c’est exactement ce qu’elle a fait.

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Chantal Poulin savait à quoi s’attendre.

Tous les militants écologistes qu’elle connaît l’avaient prévenue que s’il y a une infrastructure qu’il ne faut jamais viser à Montréal, c’est bien le pont Jacques-Cartier.

Ils avaient raison.

Chantal Poulin venait à peine de reposer les pieds au sol avec ses deux complices, mardi, qu’elle a senti venir une vague de fureur sur les réseaux sociaux.

On l’a traitée de tous les noms. Elle a reçu des menaces de mort. Des invitations au suicide. « Tu devrais te lancer en bas du pont », lui a-t-on écrit.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Chantal Poulin, du mouvement écologiste Extinction Rebellion

Les médias se sont montrés à peine plus tendres.

« Crétins », « imbéciles » et « exaltés » ont été les termes utilisés pour décrire les trois militants du pont Jacques-Cartier dans des chroniques du Journal de Montréal.

« Révolutionnaires d’opérette », a plutôt écrit un chroniqueur du Devoir, regrettant que « n’est pas Soljenitsyne qui veut ».

Chantal Poulin, elle, ne regrette rien.

J’ai des amis qui ont bloqué le pont Victoria, qui ont grimpé sur le Stade olympique, qui ont grimpé sur le parlement. Ils n’ont jamais eu cette visibilité-là.

Chantal Poulin

Elle voulait une tribune pour parler d’urgence climatique.

Elle a tellement reçu de demandes d’entrevue qu’elle s’est permis d’en refuser. Elle sera même à Tout le monde en parle, ce soir. « Je ne pensais pas faire ça un jour dans ma vie. »

Pour une imbécile, on peut dire qu’elle sait obtenir ce qu’elle veut.

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« Désolée de vous déranger, je tente de changer le monde pour le rendre habitable. »

C’est ainsi que Chantal Poulin se présente, sur Facebook.

Évidemment qu’elle dérange. Les embouteillages, les automobilistes coincés pendant des heures, les rendez-vous manqués avec le patron, avec le médecin, avec le client…

C’est dérangeant, c’est évident.

Mais Chantal Poulin pense au climat qui se dérègle à toute vitesse. Aux menaces d’inondations, de sécheresses, de famine, de migrations à grande échelle.

Pour elle, c’est pas mal plus dérangeant.

Elle sent que le temps manque. Et que, face à l’effondrement climatique annoncé, les gouvernements ne font rien.

Chantal Poulin fait partie d’un mouvement qui prend de l’ampleur dans le monde, et dont le nom veut tout dire : Extinction Rebellion (XR).

La popularité fulgurante de ce groupe, qui a mené des actions dans 60 villes de la planète ces derniers jours, montre bien que le mouvement écologiste se radicalise. XR prône la désobéissance civile pour sortir les élus de leur torpeur.

« Je commence à comprendre que les pétitions et les marches, ça ne donne rien. Ça va prendre des actions de plus grand éclat, il va falloir déranger un peu plus le quotidien des gens pour obliger le gouvernement à bouger. »

Oui, mais…

On le sait déjà, non, que ça va mal ?

On était 500 000 à le crier dans les rues de Montréal. A-t-on vraiment besoin de grimper aux ponts pour le répéter ?

Les défenseurs du climat ne risquent-ils pas de se faire du tort à eux-mêmes en cassant les pieds aux citoyens lambda ?

Peut-être. Ailleurs, pourtant, l’expérience semble montrer que ces tactiques fonctionnent.

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Le mouvement XR est né il y a à peine un an dans les rues de Londres. En novembre 2018, des militants ont bloqué non pas un, ni deux, mais… cinq ponts de la mégapole.

Depuis ce coup d’éclat, le palais de Westminster a déclaré l’urgence climatique et s’est engagé à réduire les émissions de GES à zéro d’ici 2050.

« Le cadre du débat a manifestement changé, comme il se doit, et une grande part du mérite revient à XR », a constaté The Guardian, jeudi, en éditorial.

« Bien sûr, [ces manifestations] sont un inconvénient », admet le quotidien. Mais la tâche de XR est d’être bien organisé, d’innover et d’être accrocheur pour que la crise climatique reste bien ancrée dans l’esprit du public et des politiciens.

On ne parle pas d’actions violentes. On parle de militants qui s’enchaînent à des immeubles, qui déversent du faux sang dans une fontaine, qui organisent des séances de yoga ou d’allaitement en pleine rue. Des actions qui frappent l’imaginaire.

Les fondateurs d’XR ont basé leur doctrine sur les travaux d’Erica Chenoweth. Cette politologue de l’Université Harvard a établi les « conditions gagnantes » de la résistance civile.

Les membres d’XR, a dit Erica Chenoweth à la BBC, « se heurtent à beaucoup d’inertie. Mais je pense qu’ils ont un noyau incroyablement réfléchi et stratégique ».

Ils sont dérangeants, ça oui. Mais crétins… pas tant que ça, finalement.

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En Grande-Bretagne, XR a reçu le soutien d’une centaine d’universitaires et même de l’archevêque Rowan Williams, ancien patron de l’Église d’Angleterre.

En France, les militants qui ont bloqué des rues de Paris ces derniers jours ont été appuyés par la maire Anne Hidalgo et par la ministre de la Transition écologique et solidaire, Élisabeth Borne.

Rien de tout cela au Québec. Ni la mairesse de Montréal ni les partis élus à l’Assemblée nationale — à l’exception de Québec solidaire — n’ont cautionné le geste de Chantal Poulin.

« Quel modèle cette enseignante offre-t-elle aux enfants ? », s’est plutôt indigné le premier ministre, François Legault.

« Si se battre pour l’avenir des enfants, c’est un mauvais modèle, on vit dans une drôle de société », réplique la militante.

C’est le principe même de la désobéissance civile. « Je comprends que désobéir à la loi puisse être un mauvais modèle, mais dans des situations où l’avenir des enfants est menacé… ce n’est pas légal, mais je pense que c’est moral. »

Elle assume entièrement les conséquences de ses actes. Elle comparaîtra au palais de justice de Montréal le 24 octobre, pour être accusée de méfait et de complot.

Je risque gros. On parle de peines lourdes d’emprisonnement.

Chantal Poulin

Mais elle ne craint pas tant de croupir dans une cellule que de perdre son brevet d’enseignement.

« Je suis une prof dévouée, je ne compte pas mes heures, j’adore ça. Je trouverais ça dommage. C’est sûr que si on veut m’enlever mon brevet, je vais me battre jusqu’au bout… »

Mais si elle perd cette bataille, elle l’assumera aussi. « Au pire du pire, c’est juste une job. » À ses yeux, il n’y a rien de plus important que le climat. « Il est minuit moins une. »

Si on ne fait rien, disent les scientifiques, on atteindra bientôt le point de non-retour. « Ça va prendre un courage politique énorme, dit Chantal Poulin. Je ne sais pas si on va y arriver. Ce que je sais, c’est que si on atteint le point de non-retour, j’ai envie de me regarder dans le miroir et de me dire : “ J’ai fait tout ce que j’ai pu ”. »