(Québec) Le CAA-Québec et l’Association canadienne des carburants craignent que la mesure soit difficilement applicable d’ici 2025

Martin Croteau Martin Croteau
La Presse

Sitôt dévoilée, la proposition du gouvernement Legault de tripler la teneur en éthanol dans le carburant pourrait se buter à un obstacle de taille. Nombre de groupes craignent que des voitures et des camions soient endommagés par l’utilisation de cette essence plus verte.

Comme La Presse l’a rapporté hier, le gouvernement Legault veut faire en sorte que chaque litre d’essence distribué au Québec contienne 15 % d’éthanol d’ici 2025. C’est trois fois plus élevé que la norme fédérale actuellement en vigueur.

Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, calcule que cette mesure entraînerait des réductions de gaz à effet de serre (GES) importantes. Elle équivaudrait au retrait de 500 000 voitures.

Québec espère que la mesure donnera un élan à l’industrie québécoise de l’éthanol, dont le développement s’est ralenti dans la dernière décennie.

Sauf qu’il y a un os. De nombreux constructeurs automobiles prescrivent une concentration maximale de 10 % d’éthanol dans le carburant. La raison : une concentration supérieure risque d’endommager le moteur.

« Dans l’éthanol, il y a beaucoup plus d’eau », explique la porte-parole de CAA-Québec, Annie Gauthier. « Et l’eau, plus elle est en grande quantité, plus elle peut entraîner de la corrosion, ce qui peut être nuisible aux pièces et au fonctionnement du véhicule. »

Même si la nouvelle norme n’entrerait en vigueur que dans six ans, c’est une période relativement courte pour permettre aux constructeurs d’adapter leurs véhicules, dit-elle. Et des milliers de voitures et de camions plus anciens risquent d’être toujours en circulation en 2025.

« Difficilement applicable »

L’Association canadienne des carburants abonde dans le même sens. Selon elle, le seuil de 15 % est « difficilement applicable » dans un délai aussi court.

Même si les ventes de véhicules compatibles augmentent dans les cinq prochaines années, le rythme de renouvellement de la flotte automobile ferait en sorte que seulement la moitié des véhicules seraient en mesure d’utiliser du carburant E15 en 2025.

Peter Boag, président de l’Association canadienne des carburants

La réglementation québécoise pose un autre problème, ajoute-t-il : l’échéance de 2025 laisse peu de temps aux raffineries pour planifier la transition. Elles devront engager des travaux importants à fort coût pour adapter leur production.

David Adams, président de Constructeurs mondiaux d’automobiles du Canada, croit toutefois qu’il est « faisable » pour l’industrie automobile de répondre aux nouvelles exigences de Québec.

« La plupart des constructeurs automobiles peuvent accommoder une concentration allant jusqu’à 15 % dans le carburant, dit-il. Mais ça devient un problème avec d’autres moteurs, par exemple les tondeuses ou les bateaux. Ce sont des moteurs qui ne sont pas construits pour accommoder ces carburants. »

Pas d’obstacle, dit Québec

Au cabinet du ministre Julien, on assure que la très vaste majorité des voitures qui seront sur les routes en 2025 pourront utiliser du carburant avec de plus fortes teneurs en éthanol. Le gouvernement fédéral a en effet mené une batterie de tests et conclu qu’il n’existait aucun obstacle à la nouvelle norme.

Ils ont fait des essais sur les réservoirs, sur les pompes à essence,
les infrastructures connexes, la compatibilité des matériaux.
Il n’y a aucun problème irrésolu ou obstacle insurmontable.

Claude Potvin, porte-parole du ministre Julien

Quant aux rares véhicules – par exemple des voitures de collection – qui seront toujours sur la route en 2025, il sera possible d’installer des adaptateurs pour utiliser de l’éthanol.

Incohérence

Le Parti québécois se montre perplexe devant la stratégie du gouvernement Legault. Le député Sylvain Gaudreault rappelle qu’il y a quelques jours à peine, le ministre de l’Environnement se trouvait à New York pour rejoindre l’initiative « Drive to Zero », qui vise l’électrification des transports.

« Le ministre de l’Environnement s’en va dans cette direction en participant à l’évènement, note M. Gaudreault. Et de l’autre côté, il y a le ministre de l’Énergie qui est dans une logique purement de production énergétique et il fait un règlement sur l’éthanol qui n’est pas arrimé avec la stratégie en environnement. »

Selon lui, les nouvelles normes sur l’éthanol ne permettront pas de réduire les émissions de GES si Québec ne prend pas aussi des mesures pour réduire la consommation de carburant.