Sans tambour ni trompette, le gouvernement Legault vient de proposer une mesure qui pourrait réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec de presque 3 %. Mais ce faisant, il relance une filière énergétique dont le développement a suscité la controverse au cours des dernières années, l’éthanol.

MARTIN CROTEAU MARTIN CROTEAU
La Presse

Un projet de règlement présenté cette semaine vise à imposer d’ici 2025 une teneur en éthanol minimale de 15 % dans chaque litre d’essence vendu au Québec. C’est trois fois plus que la norme canadienne actuelle.

Si la proposition est adoptée telle quelle, le ministre des Ressources naturelles, Jonatan Julien, prévoit des réductions majeures des émissions de GES au Québec.

« Passer de l’état actuel jusqu’à 15 %, on parle de 2 millions de tonnes de GES de réduction, a-t-il souligné. C’est l’équivalent de 500 000 voitures. »

***

79,6 millions
Nombre de tonnes de GES émises par le Québec, selon le dernier bilan officiel en 2016

43 %
Proportion des émissions québécoises produites par les voitures et les camions. C’est la plus importante source de pollution de la province.

***

Augmenter la teneur en éthanol dans le carburant permet de réduire les émissions de GES. En premier lieu, la combustion de cette substance est plus propre et plus complète que celle de l’essence. Mais surtout, les substances utilisées pour le fabriquer – plantes, résidus forestiers, ordures – ont absorbé du carbone au cours de leur croissance.

C’est le contraire des hydrocarbures, qui sont des molécules de carbone enfouies sous la terre depuis des millions d’années et rejetées dans l’atmosphère lorsqu’elles brûlent.

Filière abandonnée

La filière de l’éthanol s’annonçait prometteuse au début des années 2000. Le gouvernement de Jean Charest a autorisé la construction d’une première usine à Varennes, celle de la société Greenfield. Cette entreprise est toujours en activité.

Sauf qu’en 2007, Québec a donné un coup de frein. Le développement de l’industrie soulevait plusieurs questions. Les vertus écologiques de l’éthanol étaient remises en cause. Et certains craignaient que la production provoque une expansion tous azimuts de la culture du maïs, plus polluante, au détriment de la production maraîchère. On craignait que ce phénomène exerce une pression à la hausse sur le prix des aliments.

Ces risques sont désormais écartés, estime le ministre Julien.

On ne voit pas d’enjeu à cet effet. La production de maïs est un marché global en Amérique du Nord et il y a suffisamment de capacité actuellement pour répondre à ce besoin sans mettre en péril la production agricole.

Jonatan Julien, ministre des Ressources naturelles

Pour en avoir le cœur net, M. Julien mettra sur pied un « comité de veille » chargé de s’assurer que le développement de la filière de l’éthanol ne crée pas d’effets pervers sur l’agriculture.

Il mise d’ailleurs sur un autre type d’éthanol pour aider les raffineurs à se conformer à ses nouvelles normes, celui qui est produit à partir de résidus agricoles, de résidus forestiers et de déchets. Les producteurs de carburant seront particulièrement incités à utiliser cet éthanol, dit « cellulosique ».

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

En 2007, certains craignaient que la production d’éthanol provoque une expansion tous azimuts de la culture du maïs, plus polluante, au détriment de la production maraîchère.

« On veut que cet écosystème qui est novateur et qui est pro-environnement se développe au Québec », a résumé Jonatan Julien.

L’Association québécoise de production d’énergie renouvelable s’est réjouie des orientations du gouvernement Legault, même si elle aurait souhaité que Québec impose des seuils d’éthanol plus élevés pour le diesel.

« On pense que le Québec va se donner les moyens de réduire ses émissions, a indiqué son porte-parole, Jean-François Samret. La capacité industrielle face à une cible claire, dans un horizon connu, va être au rendez-vous. »

Il n’entrevoit aucun problème lié à une explosion de la culture du maïs, faisant valoir que la superficie consacrée à cette céréale a diminué depuis l’ouverture de l’usine d’éthanol de Varennes. De plus, il existe plusieurs autres manières de produire la substance, y compris avec de la betterave à sucre.

Des doutes sur la stratégie

La stratégie du gouvernement soulève cependant plusieurs doutes chez les experts et les environnementalistes.

Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, qualifie le projet de règlement d’« ambitieux », mais peut-être trop. Il note qu’à peine 2 % de l’éthanol consommé au Québec est produit localement et que le reste est importé.

« Ce règlement va faire augmenter les importations d’éthanol, essentiellement l’éthanol de maïs qui est la principale source en Amérique du Nord, a-t-il prévenu. Sur le cycle de vie de l’éthanol de maïs, on n’a pas de grands gains. Si on est pour importer cet éthanol, il n’y a pas non plus de gains technologiques et économiques au Québec. »

Patrick Bonin, de Greenpeace, doute que l’adoption à grande échelle de l’éthanol entraîne des réductions importantes de GES. Il craint que la mesure ne fasse qu’encourager le développement de l’éthanol-maïs, avec tous les problèmes écologiques que cela comporte.

Selon lui, Québec devrait plutôt miser sur l’électrification des transports.

« Il ne faut pas se lancer dans ce qui risque d’être une fausse solution qui risque d’étirer l’utilisation du pétrole et de maintenir les moteurs thermiques en place », a indiqué M. Bonin.