Un groupe environnemental invite le Canada à entreprendre dix chantiers dès maintenant s’il veut réussir à réduire à zéro les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

De la lutte à l’étalement urbain à l’utilisation des énergies renouvelables : les dix stratégies proposées dans un rapport soumis par la Fondation David Suzuki visent des bénéfices concrets pour la population et l’industrie, plutôt que seulement la diminution des émissions.

Étalement urbain

Parmi les dix stratégies avancées, le physicien Normand Mousseau et l’auteur du rapport publié cet été, l’économiste de Vancouver Tom Green, jugent que le réaménagement des collectivités est l'une des plus importantes. «Ce qui est important, c’est la vie quotidienne des gens, là où ils vivent, leurs déplacements, dit M. Green. Alors il faut lutter contre l’étalement urbain, densifier les villes et la banlieue, fournir plus de transports collectifs et favoriser les transports actifs.»

Et le ressentiment?

Les banlieusards qui tiennent à leur voiture ne risquent-ils pas de ne voir aucun bénéfice à ces changements? «Au début, il y a du ressentiment, dit M. Green. Il y a dix ans, quand on a aménagé la piste cyclable du pont Burrard à Vancouver, on prédisait un carmageddon, une apocalypse. Maintenant les automobilistes se sont rendus compte qu’une personne à vélo, c’est une voiture de moins sur la route, donc moins de congestion. Un autobus, c’est beaucoup de voitures de moins. L’important, pour les gens, c’est de ne pas avoir de congestion. Ce n’est pas de pouvoir se promener où on veut en voiture.»

Sables bitumineux

Le Canada aidera-t-il la planète à moins consommer de pétrole s’il ne construit pas d’oléoduc pour les sables bitumineux? «La priorité, c’est d’arrêter de subventionner l’industrie pétrolière et gazière, dit M. Mousseau. Et il faut que les coûts environnementaux soient assumés par l’industrie.»

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Un site d'exploitation de sables bitumineux près de Fort McMurray, en Alberta.

M. Green est plus radical : il estime que le Canada devrait montrer l’exemple au reste du monde en cessant l’exploitation du pétrole et du gaz. «Mais ce n’est pas pour demain la veille. Dans l’immédiat il faut cesser de subventionner l’industrie.»

Les subventions, comme l’achat de l’oléoduc Trans Mountain par le gouvernement fédéral, ne peuvent-ils pas être vus comme une compensation pour l’opposition idéologique à l’exploitation des sables bitumineux? «Non, il n’y a pas d’opposition idéologique, dit M. Mousseau. On parle de réglementations environnementales. Si une entreprise veut investir dans un produit qui n’aura plus d’acheteurs dans 20 ans, je n’y vois pas de problème.»

Autres bénéfices

Les deux environnementalistes lancent un avertissement. «Il est important de ne pas viser seulement la diminution des émissions de GES, mais aussi d’autres avantages plus immédiats», explique Normand Mousseau, physicien à l’Université de Montréal qui a été l’un des réviseurs scientifiques du rapport. 

«Sinon les programmes vont être adoptés puis abandonnés au fil des élections. Une bonne comparaison serait l’Obamacare, le système d’assurance médicale obligatoire appuyé par le gouvernement fédéral américain. Trump avait promis de l’éliminer mais la population y voyait trop d’avantages, alors l’Obamacare est resté.»

1,5 ou 2 degrés

Le rapport de la Fondation David Suzuki vise la décarbonisation du Canada pour 2050, conformément aux recommandations d’un récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) sur la marche à suivre pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5 degré Celsius. Pour limiter le réchauffement à 2 degrés Celsius, le GIEC préconise une décarbonisation d’ici 2070. 

«On devrait de toute façon viser 1,5 degré pour avoir du jeu si d’autres pays ont de la difficulté à atteindre la cible de 2 degrés, dit M. Green. Et aussi parce que le Canada est très bien placé pour la décarbonisation. Les ressources hydroélectriques du Québec et de la Colombie-Britannique peuvent servir de piles pour éviter les fluctuations de production d’énergie liées au solaire et à l’éolien. En Alberta et en Saskatchewan, il y a des ressources éoliennes et solaires très impressionnantes. Hier en Alberta a été annoncé le plus grand solaire au pays, 400 mégawatts.»

Accélérateur de transition

Pour mener à bien des projets concrets de réduction des émissions de GES qui ont d’autres bénéfices, une ONG pancanadienne, l’Accélérateur de transition, a été lancée au début de la semaine du 26 août. 

«Notre premier projet porte sur des camions alimentés en hydrogène en Alberta», dit M. Mousseau, qui est l’un des fondateurs de l’Accélérateur. «L’hydrogène peut être produit à partir de gaz naturels. Le processus produit du CO2, qu’on peut injecter dans de vieux puits pour le séquestrer et avoir zéro émission. Les camions à hydrogène ont un moteur électrique, ce qui facilite leur automatisation, et règle éventuellement le problème du manque de chauffeurs.»

Un autre projet, embryonnaire, vise le transport partagé aux îles de la Madeleine.

EN CHIFFRES

• 45% : diminution des émissions mondiales de GES d’ici 2030, pour limiter la hausse de température à 1,5 degré Celsius par rapport à 1800

• 25% : diminution des émissions mondiales de GES d’ici 2030, pour limiter la hausse de température à 2 degrés Celsius par rapport à 1800

• 0,8 degré Celsius : augmentation de la température moyenne de la planète en 2014, par rapport à 1800