(Napierville) Cultiver en utilisant moins de pesticides, c’est possible. Même chez les très gros producteurs. Mais ça exige de mieux connaître ses « ennemis » et leur comportement.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Hugo-Sébastien Aubert Hugo-Sébastien Aubert
La Presse

L’appareil blanc détonne avec le vert foncé du champ, mais il faut tout de même avoir l’œil pour l’apercevoir, au milieu des centaines de rangs d’échalotes d’un kilomètre de long.

Ce capteur de spores détecte la présence de trois champignons indésirables et permet au producteur d’utiliser des fongicides seulement lorsque c’est vraiment nécessaire.

« Sans ça, je traiterais chaque semaine », lance Yvon Van Winden, examinant une jeune échalote qu’il vient de cueillir, alors que le soleil plombe en cet après-midi de juillet.

L’homme de 60 ans est, avec cinq membres de sa famille, à la tête de Delfland, un important producteur maraîcher de Napierville, en Montérégie.

L’entreprise de 150 employés approvisionne en échalotes, oignons, carottes, laitues et radis chinois les principales chaînes de supermarchés de l’est de l’Amérique du Nord, ainsi que de nombreux transformateurs alimentaires.

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De 2005 à 2016, l’utilisation de capteurs de spores
a permis à Delfland de réduire de moitié l’utilisation de fongicide dans la culture des oignons et des échalotes.

À l’aide de petits bâtonnets rotatifs, l’appareil capte les spores de mildiou, de botrytis et de stemphylium, des champignons qui s’attaquent à l’oignon et à l’échalote.

La quantité de spores détectée dans l’air, combinée à des facteurs météorologiques comme le taux d’humidité, les températures nocturnes et diurnes, la rosée et les précipitations, permet de déterminer avec une grande certitude le risque que les champignons prolifèrent.

Il n’est donc pas forcément nécessaire d’épandre un fongicide après une pluie, même si c’est ce que recommande le fabricant du produit.

De 2005 à 2016, l’utilisation de capteurs de spores a permis à Delfland de réduire de moitié l’utilisation de fongicide dans la culture des oignons et des échalotes, affirme Yvon Van Winden, dont l’entreprise en possède maintenant trois.

L’importance de « connaître » ses champs

Le capteur de spores fait partie des outils dont Delfland s’est dotée pour réduire son utilisation de pesticides ; il lui permet d’améliorer le « dépistage » de ses cultures.

Cette technique, qui consiste à faire un suivi en continu des champs pour y repérer les ravageurs et les mauvaises herbes, est à la base du concept de lutte intégrée, qui a pour objectif de réduire au minimum nécessaire l’utilisation de pesticides, en les appliquant seulement là où c’est requis, lorsque c’est requis.

« Tout le reste découle de ça », tranche Yvon Van Winden, qui a commencé à faire du dépistage en… 1984.

À l’époque, ses plantations de carottes étaient attaquées par le charançon, un insecte ravageur, mais il voulait pouvoir le viser au bon endroit, au bon moment.

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Avec cinq membres de sa famille, Yvon Van Winden dirige le producteur maraîcher Delfland.

Si je mets un pesticide, je veux savoir pourquoi !

Yvon Van Winden, producteur maraîcher

Quelques années plus tard, il s’est mis à faire du dépistage dans ses champs de laitue, que les fabricants de pesticides recommandaient de traiter toutes les semaines, raconte-t-il.

« Maintenant, on fait un ou deux traitements par année », compare-t-il.

« Il y a des temps de l’année où on ne traite pas du tout », renchérit son neveu, Guillaume Cloutier, 28 ans, agronome et copropriétaire de l’entreprise.

La technique a l’avantage de diminuer les risques de résistance des ravageurs aux pesticides et de favoriser les pollinisateurs.

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Les champs de laitue de Delfland, que l’on voit ici être arrosés, sont traités avec des pesticides seulement une ou deux fois par année.

Un investissement « indispensable »

Utiliser le moins de pesticides possible et les pesticides les moins nocifs possible est une préoccupation de longue date chez Delfland, mais la « pression » des consommateurs pour des produits « plus sains » incite aussi l’entreprise à en faire davantage, reconnaît Yvon Van Winden.

Or, produire ainsi a un coût, explique Guillaume Cloutier : « C’est plus cher, c’est sûr. »

Par exemple, le dépistage des 1200 acres de cultures de Delfland – ce qui équivaut à six fois la superficie du parc Maisonneuve, à Montréal – n’est pas une mince tâche ; trois techniciens agricoles s’y affairent à temps plein.

Ils doivent parcourir l’ensemble de l’exploitation une ou deux fois par semaine, selon les cultures.

Dans les champs de laitue, ils doivent observer minutieusement 50 plants par « unité de dépistage », qui en compte quelque 125 000, à la recherche d’une douzaine de ravageurs, insectes ou champignons.

Et leur parcours n’est pas laissé au hasard.

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Un technicien agricole participant au dépistage prélève une feuille de laitue ainsi que l’insecte ravageur qui s’y trouve.

« Ils y vont en quinconce », en prenant bien soin d’aller des plus jeunes plants vers les plus vieux, afin de ne pas transporter un éventuel champignon vers de jeunes pousses, explique Guillaume Cloutier.

Les techniciens consignent dans un cahier ce qu’ils observent, puis transcrivent le tout dans un fichier informatique à la fin de la journée.

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Guillaume Cloutier, agronome et copropriétaire de Delfland

« C’est quand même un investissement », lâche Yvon Van Winden, qui s’empresse d’ajouter qu’il ne retournerait pas à une production sans dépistage.

« C’est indispensable », ajoute Guillaume Cloutier, expliquant que l’entreprise est en train de développer une application mobile pour accélérer le dépistage et le suivre en temps réel.

D’autres outils pour réduire l’utilisation de pesticides

Culture sous filet

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La culture sous filet consiste à recouvrir la plantation avec d’immenses moustiquaires, qui peuvent mesurer 300 m sur 12.

La meilleure façon d’empêcher les insectes de s’attaquer aux légumes, c’est en les empêchant de les atteindre ! La culture sous filet permet donc d’exclure les insectes aux moments où ils représentent une menace pour les cultures. Chez Delfland, elle a été combinée avec l’utilisation de mouches stériles, ce qui a été salvateur pour la culture du radis chinois, en empêchant les insectes d’aller pondre sur les plants. « Il y a cinq ans, on pensait lâcher », affirme Yvon Van Winden. Les pertes, qui pouvaient parfois atteindre 50 % de la production, sont maintenant marginales. Ces immenses moustiquaires, qui peuvent mesurer 300 m sur 12, ont aussi l’avantage d’atténuer les effets dévastateurs d’une grêle ou d’une forte pluie.

Biofongicides

Pour combattre le pythium, un champignon qui pouvait entraîner la perte de 30 à 80 % de la production de laitue en s’attaquant à leurs racines, Delfland s’est tournée vers un biofongicide. « C’est un autre champignon, qui colonise la racine de la laitue sans l’endommager », explique Guillaume Cloutier. Cet autre champignon est injecté directement sur la semence et est « donc présent dès que ça germe », enlevant ainsi toute chance au pythium de se développer. « C’est comme un imperméable », illustre le jeune agronome. La technique a été particulièrement efficace cette année : Delfland n’a pas eu de problème de pythium, malgré un printemps frais et humide qui aurait dû être favorable à son développement.