(HEMMINGFORD) Pourquoi tuer les insectes ravageurs quand on peut simplement les empêcher de se reproduire ? C’est ce que fait la technique de la confusion sexuelle, qui permet ainsi de réduire grandement l’utilisation de pesticides, dont les néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles ».

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Hubert Philion taille ses pommiers avec une scie mécanique électrique, récupère l’eau de pluie dans un gigantesque réservoir de 38 000 L pour irriguer ses vergers et s’apprête à convertir à l’électricité un vieux tracteur au diesel.

Mais sa principale contribution à la protection de l’environnement est beaucoup moins visible : il a réduit de presque la moitié son utilisation d’insecticides grâce à la confusion sexuelle des papillons.

La technique, qui consiste à désorienter l’insecte durant sa période d’accouplement, est notamment utilisée contre le carpocapse de la pomme.

« La vraie grosse larve dans la pomme, c’est lui ! », explique le pomiculteur et producteur de cidre propriétaire des Vergers écologiques Philion.

De discrets bâtonnets de plastique suspendus dans les arbres à intervalles réguliers diffusent la phéromone que dégage la femelle, semant ainsi la confusion chez les mâles qui ne trouvent pas de partenaire.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Des bâtonnets de plastique suspendus dans les arbres à intervalles réguliers diffusent la phéromone que dégage la femelle papillon, semant ainsi la confusion chez les mâles qui ne trouvent pas de partenaire.

L’équation est simple : « Pas d’accouplement, pas d’œuf, pas de larve, pas de dommages », résume Hubert Philion.

« J’en suis enchanté, ça fonctionne très bien », s’enthousiasme-t-il entre deux rangées de pommiers où croissent des Honeycrisp encore vertes, en ce matin de juillet.

« Ça fonctionne tout le temps, beau temps, mauvais temps », contrairement aux pesticides qu’il faut épandre à nouveau après la pluie, ajoute-t-il.

Il apprécie surtout le fait d’être beaucoup moins exposé aux insecticides qu’auparavant.

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Hubert Philion, pomiculteur et producteur de cidre, propriétaire des Vergers écologiques Philion

Quand je me promène dans le verger, j’ai bien plus peur du cancer de la peau [à cause de l’exposition au soleil] que du reste.

Hubert Philion, pomiculteur et producteur de cidre

Ce penchant écologique lui vient de son défunt père, agronome, qui était critique des gens épandant des pesticides « avec un calendrier », au lieu de chercher à savoir si les ravageurs qu’ils voulaient combattre étaient bel et bien présents.

Moins de travail

La confusion sexuelle des papillons, qu’Hubert Philion utilise depuis six ans pour lutter contre le carpocapse de la pomme, a fonctionné instantanément, sans transition.

Le producteur de cidre, qui reçoit le public à son verger d’Hemmingford et qui vend également une partie de ses pommes à des grossistes, s’est ensuite doté d’un autre type de diffuseur de phéromones, cette fois pour lutter contre la sésie du cornouiller.

« C’est la deuxième bibitte qui me causait le plus de problèmes », lance-t-il, expliquant que cet insecte s’attaque au bois de l’arbre, en pondant ses œufs à la jointure du pied et de la greffe.

« J’en vois de moins en moins », dit-il.

Hubert Philion estime que la confusion sexuelle des papillons a réduit sa charge de travail.

L’installation des diffuseurs dans ses cinq hectares de pommiers et de poiriers, avant l’éclosion des bourgeons, représente environ trois jours de travail, alors que l’utilisation d’insecticides nécessitait une « gestion constante », durant toute la saison, des inventaires et de la météo.

Et il n’avait jamais la certitude de l’efficacité de l’épandage, ce qui lui donnait l’impression d’avoir une « épée de Damoclès » au-dessus de la tête.

Par contre, même avec une subvention couvrant 70 % de son coût – elle peut atteindre 90 % à certaines conditions –, la technique demeure plus chère que l’utilisation d’insecticides, estime Hubert Philion.

Il déplore par ailleurs que les productions biologiques soient davantage subventionnées pour son utilisation.

La confusion sexuelle des papillons ne règle pas tous les problèmes ; il reste le charançon de la pomme, un « ravageur redoutable », la mouche de la pomme, le scarabée japonais et l’hoplocampe, ainsi que la tavelure de la pomme, un champignon.

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Le scarabée japonais s’attaque à plus de 300 espèces de plantes et d’arbres, dont les pommiers.

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Pour contrer la mouche de la pomme, Hubert Philion utilise un piège. 

N’empêche, Hubert Philion utilise le minimum de pesticides possible et se dit « bien plus tranquille » de croquer une de ses pommes que celles de l’épicerie.

De plus en plus utilisée

La confusion sexuelle des papillons est maintenant utilisée dans environ 30 % des vergers en production du Québec, soit quelque 1300 hectares, selon le Pôle d’excellence en lutte intégrée du Centre local de développement des Jardins de Napierville.

Son utilisation réduit de 70 à 75 % les risques pour la santé et l’environnement en remplaçant les spinosynes, pyréthroïdes, diamides, organophosphorés et néonicotinoïdes, qui sont liés à la mort des abeilles un peu partout dans le monde.

Son efficacité augmente lorsqu’elle est utilisée par plusieurs vergers dans un secteur donné.

Hubert Philion aimerait d’ailleurs voir davantage de producteurs, notamment les plus importants, recourir à la technique, se désolant que certains ne lui fassent pas confiance et continuent de recourir aux insecticides « pour ne pas prendre de chance ».

Il souligne qu’« anciennement, des agronomes du MAPAQ [le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec] venaient conseiller les producteurs » sur les moyens de lutter contre les ravageurs, une pratique aujourd’hui abandonnée.

Il existe bien des clubs-conseils en agroenvironnement – il est inscrit à l’un d’eux –, mais les gens doivent y adhérer sur une base volontaire et payer pour en être membres.

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