Apporter ses sacs à l’épicerie ou utiliser des pailles de papier, c’est bien. Mais il ne faudrait pas croire que seul le changement de comportement des individus limitera le réchauffement de la planète, insiste la journaliste américaine Tatiana Schlossberg. Dans son livre Inconspicuous Conspicuous : The Environmental Impacts You Don’t Know You Have, lancé aux États-Unis cette semaine, cette ancienne reporter au New York Times explique pourquoi la bataille passe surtout par les élus et les grandes entreprises. Nous l’avons jointe la semaine dernière à New York.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

On ne trouve pas dans votre livre de conseils précis sur les gestes à faire pour réduire nos impacts environnementaux. Quelle est votre approche ?

C’est un livre sur l’impact de notre consommation personnelle, mais je ne suggère pas que chacun de nous, en tant qu’individu, est responsable des changements climatiques. Le discours selon lequel la situation a été causée par nos comportements individuels, et qu’elle peut être réglée par un changement de ces comportements, est destructeur. Il y a des entités qui sont responsables. Des entreprises, des autorités, des politiciens qui bloquent la lutte contre le réchauffement climatique. Je ne veux pas que les gens pensent que je leur dis ce qu’ils ont fait de mal, et qu’ils doivent se sentir coupables. Le sentiment de culpabilité n’aide personne. Nous ne sommes pas individuellement coupables, mais collectivement responsables de régler ce problème.

PHOTO FOURNIE PAR GRAND CENTRAL PUBLISHING

Tatiana Schlossberg, auteure d’Inconspicuous Conspicuous : The Environmental Impacts You Don’t Know You Have.

Alors, vous ne nous dites pas d’arrêter de regarder Netflix parce que ses serveurs consomment énormément d’électricité polluante…

Non ! (rires)

Que voulez-vous nous dire alors ?

Je pense qu’il est très facile pour nous d’être déconnectés de l’impact que nous avons. Je pourrais penser que regarder Netflix, ça ne concerne que moi dans mon appartement de New York. Mais en fait, ça engendre une consommation d’électricité, produite possiblement par de l’énergie fossile. Peut-être devrait-on regarder moins de séries sur Netflix ? Ou peut-être que Netflix et Amazon, dont les serveurs hébergent Netflix, devraient en faire plus pour qu’il utilise l’énergie renouvelable, ou pour faire pression sur leur fournisseur d’électricité pour utiliser de l’énergie renouvelable ? J’espère que les lecteurs, en tant que consommateurs, auront envie d’en demander plus aux entreprises, et de voter pour porter au pouvoir des gens qui s’engagent à faire une transition vers une énergie plus propre plus rapidement.

On insiste pourtant beaucoup sur ce que peuvent faire les individus. Par exemple, ne pas utiliser de sacs de plastique ou de pailles de plastique jetables…

Je pense que, parfois, nous voulons faire des choses simples qui auront un impact visible. On a beaucoup parlé des pailles de plastique, du fait qu’elles sont souvent superflues, qu’elles ne peuvent être recyclées, et tout le monde a vu ces photos de tortues avec des pailles dans le nez… Mais, vous savez, les pailles ne représentent que 0,3 % de tout le plastique dans les océans. Aux États-Unis, la plupart des pailles ne finissent même pas dans l’océan. Bien sûr, on n’a pas besoin de pailles, et on n’a pas besoin d’utiliser tout ce plastique pour les fabriquer. Le plastique dans les océans est un enjeu important, mais il vient pour la moitié de l’équipement de pêche utilisé surtout dans les pays asiatiques – Chine, Philippines, Sri Lanka, Indonésie, Viêtnam… Une meilleure collecte du plastique dans ces pays aurait un plus grand impact que de ne pas utiliser de paille quand je vais chez Starbucks.

Vous répétez à quelques reprises qu’il y a une limite à ce que peut faire le consommateur seul. Par exemple, vous dites que ça ne devrait pas être la responsabilité du consommateur de savoir quel poisson acheter pour éviter les espèces en voie d’extinction, ou quels tissus sont faits de matière polluante ou pas. Alors, qu’est-ce que les individus peuvent faire ?

On peut demander un meilleur programme de collecte des matières recyclables pour éviter de les envoyer dans d’autres pays. On peut demander aux entreprises de trouver des solutions de rechange au plastique, ou d’utiliser du plastique recyclable. Une partie du plastique dans les océans vient des fibres de nos vêtements en polyester – il faut donc demander aux fabricants d’utiliser d’autres tissus, ou d’améliorer la performance de nos machines à laver. Il y a plusieurs façons de faire pression pour régler le problème. Mais il ne faut pas mettre trop l’accent sur des choses faciles qui nous permettent de nous sentir bien, comme refuser de boire avec une paille en plastique. Ce n’est pas suffisant.

On doit en demander plus à nos gouvernements ?

Il faut utiliser la démocratie et élire des gens qui seront capables de prendre des décisions difficiles. De nous dire la vérité sur ces problèmes. Il faut aussi tenir les industries responsables, faire pression sur elles.

Sommes-nous prêts ?

Eh bien, je ne pense pas que nous ayons le choix ! Ce n’est pas un message facile à livrer, mais il n’y a pas d’autre option. La façon dont nous avons vécu jusqu’à maintenant, comment nous avons augmenté nos émissions de carbone, ce n’est pas soutenable. Et si on veut vivre dans un monde qui a de l’eau et de l’air propres, et qui n’est pas constamment secoué par des catastrophes météo, il faut vraiment agir rapidement.

Exemples de grands gestes

INTERNET
Qu’il s’agisse de « googler » le nom d’un acteur ou de regarder les trois saisons de sa plus récente série télé préférée, l’utilisation du réseau internet nécessite de l’électricité pour alimenter les appareils qui servent à l’utiliser et les serveurs qui stockent l’information. Plusieurs centres de données sont situés dans des États – comme l’Ohio ou la Virginie – qui utilisent de l’énergie fossile pour produire de l’énergie. D’autres entreprises alimentent leurs serveurs avec des génératrices au diesel. Même si le secteur des technos n’est pas le plus gros producteur de carbone, indique Mme Schlossberg, « il faut surveiller comment il se développe ».

COMMERCE EN LIGNE
Déjà qu’il engendre plus d’émissions polluantes en raison des camions de livraison, le commerce en ligne engendre aussi plus de déchets à grande échelle. Illustration frappante : en 2017, le recyclage de carton ondulé a chuté de 300 000 tonnes par rapport à l’année précédente, même si la consommation de ce produit a grimpé de 3,5 %. Tout ce carton est désormais livré directement aux consommateurs, rappelle Tatiana Schlossberg, au lieu d’aboutir dans un magasin où la matière est davantage recyclée grâce à des incitations financières.

NOURRITURE
On le sait, une bonne partie de la nourriture produite est gaspillée à la maison, et chacun doit faire son effort pour mieux planifier ses repas afin d’éviter que les aliments finissent à la poubelle, écrit Mme Schlossberg. « Mais les experts avancent qu’il serait beaucoup plus efficace d’arrêter de gaspiller à la source : en faisant pousser moins de nourriture et en ne la gaspillant pas. » Selon l’Agence américaine de l’agriculture (USDA), 4 % des fruits et légumes cultivés aux États-Unis ne sont jamais récoltés, et 35 % de ce qui est récolté sera jeté par les épiceries et les consommateurs avant d’être consommé…