(TADOUSSAC) Si les mines ont leur canari, le fleuve a ses bélugas. Et le résidant le plus iconique du Saint-Laurent va mal. La Presse a passé deux jours sur le Bleuvet, la base flottante des scientifiques qui veillent sur ces fragiles cétacés blancs. Ainsi que sur l'étrange narval qui s’est intégré à l'un de leurs groupes.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Martin Tremblay Martin Tremblay
La Presse

Parmi les goélands marins et les cormorans, un drôle d’oiseau siffle au-dessus de l’eau. Un drone. 

C’est le dernier outil dans la trousse des biologistes qui s’intéressent à l’animal le plus iconique du Saint-Laurent : le béluga. L’un des plus menacés, aussi.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Au bout de la plateforme du Bleuvet, Timothée Perrero vient de lancer le drone qui permet à l’équipe scientifique de suivre le groupe de bélugas que l’on aperçoit ici tout juste sous la surface de l’eau.

Sous les hélices de l’appareil volant, les petites baleines blanches jouent, s’approchent du Bleuvet. Le navire sert de base aux scientifiques qui veillent au chevet de ce grand malade. La Presse les a accompagnés sur l’eau pendant deux jours.

(Tous les usagers du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent doivent maintenir une distance de 400 mètres des espèces en voie de disparition et menacées comme le béluga et le rorqual bleu. Les images prises avec l’équipe du GREMM ont été réalisées dans le cadre d’un permis de recherche scientifique.)

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On comptait des milliers de bélugas dans le Saint-Laurent au début du XXe siècle alors qu’on n’en recense plus que 900 aujourd’hui.

Le mammifère marin fait face à un lent déclin depuis des années, avec une population totale estimée à seulement 900 individus dans le fleuve. On en comptait plusieurs milliers au milieu du XXe siècle, au point qu’ils étaient considérés comme nuisibles. 

Plus inquiétant encore : parmi les carcasses échouées sur les rives, une proportion importante de bébés qui viennent de naître et même de mères en train d’accoucher.

« Je rêve aux bélugas »

La question obsède Robert Michaud, fondateur du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). L’organisation, établie à l’embouchure du Saguenay, à Tadoussac, fêtera ses 35 ans l’an prochain.

« Je pense, je dors, je rêve aux bélugas, avoue-t-il en riant. Ma blonde me le reproche et j’ai contaminé une partie de mes enfants. »

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Des chercheurs du GREMM à l’œuvre au centre d’interprétation du groupe, à Tadoussac

Au deuxième étage du centre d’interprétation du groupe, une petite armée vit au rythme des baleines. Un jeune homme, collier de bois au cou, se tient prêt à coordonner une éventuelle opération de sauvetage d’un mammifère marin échoué. Certains décrivent les dernières identifications de cétacés dans des infolettres destinées aux amateurs – les rorquals « Gaspar » et « Tic Tac Toe » jouissent d’une renommée enviable au sein de ce groupe. D’autres travaillent en laboratoire, à l’administration ou à la collecte des fonds.

Depuis quelques années, notamment en raison du déclin de la population, le GREMM s’est davantage tourné vers le béluga.

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Robert Michaud, fondateur du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins

On avait bien compris le système [des grandes baleines] et on pouvait faire dorénavant un suivi. Mais sur les bélugas, on a encore beaucoup de grandes questions.

Robert Michaud, fondateur du GREMM

« Moteur ! »

Sur le Bleuvet, Timothée Perrero tient le drone à bout de bras, la tête protégée par un casque de hockey et les mains, par des gants de soudeur. La piste de décollage et d’atterrissage du drone, c’est lui. Impossible de se poser sur un bateau qui tangue et qui roule.

« 1… 2… 3… Moteur ! », crie Michel Moisan, capitaine du bateau et pilote du drone. En quelques secondes, le petit hélicoptère téléguidé trouve des bêtes à suivre pendant quelques minutes. « Il y en a trois qui s’approchent du bateau », lance M. Moisan à l’endroit de Sophie Bédard, debout sur le toit de la cabine du Bleuvet avec un appareil photo à l’objectif impressionnant.

À quelques dizaines de centimètres du navire, les bêtes blanches et dodues nagent avec l’intrus de fibre de verre. Certains se tournent sur le côté, comme pour observer ce qui se passe à bord. Leur visage ressemble presque à celui d’un humain qu’un enfant aurait dessiné au feutre noir sur une feuille blanche.

« Album de famille »

Chacun de leur point de vue, Michel Moisan et Sophie Bédard tentent de photographier les mêmes animaux afin de faciliter leur identification en laboratoire. « C’est un projet qu’on surnomme notre album de famille », explique Robert Michaud. La moindre marque, la moindre cicatrice sur la peau blanche des bélugas peut aider les biologistes à les distinguer entre eux.

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Les chercheurs du GREMM disposent d’une riche banque de données qui leur permet d’identifier un bon nombre des cétacés qui parcourent le Saint-Laurent et le Saguenay.

Robert Michaud a plus d’un tiers des bélugas du Saint-Laurent dans son album de famille, dont « 150 qu’on connaît très bien », a-t-il expliqué. « Uapameku » et « Lula » y figurent. DL9071, DL9039 et DL2071 ont des noms un peu moins poétiques, mais ils y sont aussi.

Il ne s’agit pas seulement de souvenirs pour ses soirées d’hiver au coin du feu. L’équipe de M. Michaud peut tirer des constats de ces photos – tel béluga a enfanté, tel béluga semble demeurer dans un secteur particulier – et grâce à un programme informatique, elle peut même évaluer le tour de taille des animaux. Un quasi-suivi de grossesse à distance.

Biopsies

Le drone n’est pas le seul outil dans la trousse des médecins des bélugas. Un étrange objet – mi-carabine, mi-canne à pêche – en fait aussi partie : un fusil à biopsie. Le technicien projette un petit tube de métal aux bords coupants sur le béluga, avant de ramener le tube sur le bateau en moulinant. Il contiendra alors un petit échantillon de graisse.

PHOTO CHRISTIAN LAMONTAGNE, FOURNIE PAR LE GREMM

Le technicien Michel Moisan armé d’un fusil à biopsie utilisé pour prélever un échantillon de graisse

C’est Jonathan Verreault, professeur de biologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui utilisera ces échantillons. Le scientifique tente de comprendre si la contamination du fleuve par des produits chimiques pourrait avoir un rôle à jouer dans les morts prématurées de bélugas.

Dans sa ligne de mire, les produits utilisés comme retardateurs de flammes jusqu’au tournant du millénaire. Meubles, électronique, vêtements : ils se retrouvent dans à peu près tous les objets du quotidien.

Les contaminants ont potentiellement un rôle important dans le déclin des bélugas. Pourquoi on retrouve des veaux morts après seulement deux jours de vie ? Pourquoi on retrouve des femelles mortes avec un veau coincé dans le canal utérin ? On ne voyait pas ça avant.

Jonathan Verreault, professeur de biologie à l’UQAM

Le professeur soupçonne ces produits chimiques (particulièrement une catégorie d’entre eux baptisée PBDE) de perturber la glande thyroïde des bélugas, qui a un rôle à jouer dans l’accouchement.

Dans son laboratoire, le professeur Verreault analyse des dizaines d’échantillons de graisse chaque année afin d’en évaluer la concentration en contaminants. « Quelques microgrammes ou milligrammes de tissus nous permettent une foule d’analyses pour tenter de déterminer le statut de santé ou nutritionnel des animaux », a-t-il dit.

Quatre hypothèses

La contamination

C’est l’hypothèse étudiée par Jonathan Verreault grâce à ses échantillons de graisse de béluga. Comme ces petites baleines sont situées tout en haut de la chaîne alimentaire et qu’elles vivent aussi longtemps que les humains, leurs corps contiennent des traces d’à peu près tous les contaminants qui ont été déversés dans le fleuve au cours des dernières décennies.

La disparition des poissons

Différents facteurs – dont la surpêche et les changements climatiques – pourraient avoir eu un impact important sur les stocks de poissons qui servent de nourriture principale aux bélugas, notamment le hareng. C’est l’hypothèse sur laquelle travaille Véronique Lesage, de Pêches et Océans Canada. Elle reçoit un coup de pouce du GREMM. « On suit le tour de taille de femelles connues sur quelques années et on tente de suivre leur succès reproducteur », explique Robert Michaud.

Le dérangement

Les bélugas sont sensibles au bruit dans le fleuve Saint-Laurent. Et avec plus de 4000 immenses navires qui passent chaque année dans la Voie maritime, les animaux sont fréquemment dérangés. Ajoutez les navires d’excursions aux baleines et ceux des plaisanciers : ce cocktail de bruits et de perturbations pourrait-il nuire aux communications entre bélugas, et leur réponse à ces problèmes, épuiser leur précieuse énergie ?

Les changements climatiques

Avec le réchauffement climatique, le couvert de glace des eaux du golfe du Saint-Laurent pendant la période hivernale est moins épais, ce qui pourrait affecter les bélugas eux-mêmes ou leurs sources de nourriture. « On pense que la glace fait partie de l’habitat hivernal des bélugas », a expliqué M. Michaud. Avec moins de glace, « l’accès à la bouffe est moins facile, la protection contre les tempêtes est moins efficace, et ça les oblige peut-être à se déplacer plus loin ».

Le narval qui se prenait pour un béluga

Sur le Bleuvet, le cellulaire de Robert Michaud sonne. Le seul narval du Saint-Laurent, repéré pour la première fois en 2016 et chaque année depuis, vient d’être aperçu à l’est de Tadoussac. Une observation solide. « Ça sent bon », dit le biologiste à son interlocuteur. 
L’animal est à des milliers de kilomètres du Haut-Arctique, l’endroit où il devrait normalement se trouver en cette saison. Un caméraman du prestigieux magazine National Geographic trépigne : il navigue depuis plusieurs jours avec les scientifiques québécois dans l’espoir de croiser la route de l’animal, pour en capter des images.
Robert Michaud revient sur la présence de cette corne parmi les bélugas.

Comment s’est déroulée la première observation du narval ?

On est concentrés, les yeux dans les jumelles ou dans une caméra, et tout à coup, entre quatre, cinq dos blancs, on voit ce jeune narval avec sa défense. C’était une observation très inattendue. Dès la première rencontre, on a fait des photos des marques distinctives sur ses deux flancs et on a obtenu un petit morceau de peau dont on a extrait l’ADN.

Comment un animal de l’Arctique peut-il se retrouver dans le Saint-Laurent ?

En hiver, ils descendent le long du Groenland jusque dans la mer de Baffin. Quand ils sont dans l’extrémité sud de leur migration hivernale, s’il y en a un qui « tourne à gauche au lieu de tourner à droite », comme on dit, il peut perdre son groupe. S’il pousse un peu plus loin pour tenter de le retrouver… L’hypothèse la plus plausible, c’est qu’on a affaire à un jeune aventurier qui a fait quelques erreurs. On a d’ailleurs des bélugas du Saint-Laurent qui ont déjà nagé jusque dans la rivière Delaware, près de Philadelphie.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Robert Michaud, fondateur du Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins

Que sait-on de cet individu ?

On n’a pas d’estimation précise de son âge, mais si on le compare aux bélugas mâles avec lesquels il est observé, on peut le qualifier de jeune adulte. C’est un mâle. C’est très difficile de savoir précisément d’où il vient à partir de son ADN : la vie sociale de ces animaux fait en sorte qu’il y a peu de variabilité génétique entre les populations.

Les narvals sont-ils aussi rares et mystérieux qu’on le croit ?

C’est une espèce qui est assez abondante dans le Haut-Arctique. Elle est chassée par les Inuits du Canada et également au Groenland. Il y a des enjeux, mais il n’y a pas de catastrophe imminente sur ce plan. Toutefois, les changements climatiques modifient leur habitat de façon très marquée et la navigation s’en vient dans le passage du Nord-Ouest.

La présence de cet animal dans le Saint-Laurent est-elle significative ?

Au-delà de l’anecdote (parce que c’est bien cool d’avoir un narval dans le Saint-Laurent), la présence de cet animal est intéressante sur le plan scientifique. On tente de comprendre le comportement social des bélugas pour nous aider à comprendre la cause de leur déclin. Pour des biologistes, avoir accès à un groupe témoin, c’est toujours très intéressant. Sa présence pourrait mettre en relief des processus d’intégration sociale. Pour un biologiste comme moi, c’est une aubaine.

Justement, est-il intégré ?

On a vu l’année dernière qu’il recevait et qu’il donnait des poussées pelviennes, un comportement sociosexuel entre bélugas mâles. On tente d’observer si la défense peut lui nuire : est-ce que les autres bélugas tenteraient de s’en éloigner, est-ce que le narval risque de devenir le vilain petit canard de la bande ? C’est sûr que la question qui pointe, c’est de savoir s’il va aller jusqu’au bout de son intégration, jusqu’à la reproduction. On sait que les hybrides bélugas-narvals existent. Il y a un individu bien documenté dont le crâne est gardé au musée de Copenhague.

* Cette entrevue a été légèrement éditée pour en faciliter la lecture.

Rectificatif : Contrairement à ce que laissait entendre une version précédente de ce texte, «Ti-Croche» est un rorqual commun et non un béluga.