C’est une véritable bataille rangée que se livreront partisans et opposants à l’élargissement de la consigne, à compter d’aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la commission parlementaire portant sur le recyclage et la valorisation du verre.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Dans le coin des acteurs favorables à la consigne, majoritaires, on trouve des organisations environnementales comme Équiterre et la Fondation David Suzuki (FDS), la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) et la Communauté métropolitaine de Montréal, dont les 82 municipalités abritent la moitié de la population du Québec.

Alors que la majeure partie du verre issu du bac de récupération des ménages québécois n’est pas recyclé, ces intervenants appelleront Québec à moderniser une fois pour toutes son système de consigne des contenants de boisson, vieux de 35 ans, afin d’inverser la tendance.

Dans le camp opposé, Éco Entreprises Québec (EEQ), qui représente les 3400 entreprises mettant en marché emballages et contenants, de même que l’Association des marchands dépanneurs et épiciers du Québec. Tous deux martèleront que la consigne du verre n’est pas la voie à suivre et qu’il faut plutôt moderniser les centres de tri.

Partisans et opposants à la consigne s’entendent toutefois sur plusieurs points, comme la nécessité de cesser d’enfouir le verre. EEQ, Équiterre et la Fondation David Suzuki appellent dans leurs mémoires à interdire l’utilisation du verre comme matériau de recouvrement dans les sites d’enfouissement.

La FDS et EEQ déplorent également qu’il n’y ait ni traçabilité ni contrôle de la qualité des matières sortant des centres de tri, appelant le gouvernement à rendre obligatoire l’atteinte de résultats.

La SAQ veut réduire l’enfouissement

Une trentaine d’intervenants s’adresseront aux parlementaires d’ici jeudi. La SAQ, qui s’est par le passé opposée vigoureusement à l’instauration d’une consigne sur les 200 millions de bouteilles de vin et spiritueux qu’elle met en marché chaque année, sera l’une des premières à s’adresser aux parlementaires.

« Nous avons bien entendu les préoccupations des Québécois quant au rôle que devrait jouer la SAQ dans le dossier du verre et nous partageons leur souci d’en réduire l’enfouissement », a déclaré à La Presse la vice-présidente aux affaires publiques et communications de la société d’État, Marie-Hélène Lagacé.

Prônant la modernisation du système de consigne, la FTQ – qui représente le personnel de la seule fonderie de verre du Québec, de même que certains employés de la SAQ et des services de collectes des matières résiduelles – suggère quant à elle dans son mémoire, obtenu par La Presse, d’en confier la gestion à la SAQ, dont l’infrastructure « est toute désignée » pour cela.

« Actuellement, les camions de livraison de la société d’État n’optimisent pas leurs activités, puisqu’une fois les produits livrés, ils ne comblent pas nécessairement leur cargaison et circulent à vide, en tout ou en partie », écrit la centrale syndicale.

Une experte plaide pour la consigne

La tendance mondiale est à la consigne, signe de son efficacité inégalée pour assurer un véritable recyclage des contenants, viendra affirmer demain Clarissa Morawski, figure respectée à l’échelle mondiale dans le domaine du recyclage.

La Québécoise, qui vit aujourd’hui en Espagne, dirige Reloop et CM Consulting, organisations spécialisées dans la recherche, l’analyse et les services-conseils en gestion des matières résiduelles et en économie circulaire, un concept qui vise à maximiser la réutilisation des ressources. « Partout dans le monde, ce sont toujours les trois mêmes groupes d’industries qui bataillent ensemble contre la modernisation de la consigne », a-t-elle déclaré dans une entrevue à La Presse, évoquant les détaillants, les producteurs et les centres de tri.

Chaque fois qu’il a été question de moderniser la consigne, au Québec comme ailleurs dans le monde, ces groupes ont riposté en proposant d’améliorer le tri. 

PHOTO FOURNIE PAR CLARISSA MORAWSKI

La Québécoise Clarissa Morawsi, directrice générale de Reloop et directrice de CM Consulting, spécialiste de l’économie circulaire et de la réduction des déchets

« On a essayé [d’améliorer le tri], on a donné des chances aux centres de tri depuis 15 ans, et ça n’a pas marché. »

Clarissa Morawski

La collecte sélective demeure nécessaire pour les autres matières et doit être améliorée, précise-t-elle, affirmant qu’un « système hybride » est le plus efficace.

Les organisations environnementales recommandent également à Québec de mettre l’accent sur la réduction des déchets à la source et de favoriser le réemploi, notamment l’utilisation de contenants à usages multiples, comme c’est le cas actuellement avec la consigne des bouteilles de bière.

Une « fausse bonne idée »

Toutefois, Éco Entreprises Québec n’en démord pas : la consigne est une « fausse bonne idée », affirme l’organisation dans le mémoire qu’elle a soumis à la Commission et que La Presse a obtenu.

« EEQ est défavorable à l’élargissement du système de consigne, qui viendrait fragiliser encore davantage le système de collecte sélective, au lieu de contribuer à l’optimiser. »

Extrait du mémoire d’Éco Entreprises Québec

Les projets pilotes menés par EEQ dans le cadre de son plan « Verre l’innovation », dont l’objectif est de faire passer le taux de pureté du verre à la sortie des centres de tri à plus de 95 %, démontrent selon elle que la modernisation des centres de tri est la véritable solution.

EEQ craint que la consigne ne rende plus difficile la mise en place de ces « solutions efficientes et économiquement viables », puisqu’elle entraînerait une réduction draconienne du volume de verre acheminé dans les centres de tri.

Il faut revoir le modèle de la collecte sélective, reconnaît EEQ, précisant que les entreprises qu’elle représente sont prêtes à y jouer un rôle accru.

Projets décevants, selon la fonderie

Les projets pilotes du plan Verre l’innovation ont toutefois bien déçu l’entreprise Owens-Illinois, la seule fonderie de verre au Québec. « Ça n’a pas fonctionné », tranche le directeur d’usine François Carrier, dans un entretien avec La Presse, expliquant que le verre n’était pas utilisable, car il restait trop contaminé.

« Si ça avait fonctionné, je serais content, mais il faut dire les vraies affaires », affirme M. Carrier.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

L’entreprise Owens-Illinois est la seule fonderie de verre au Québec.

L'entreprise — qui sera aussi entendue par la Commission — se dit ouverte à utiliser ce verre si la qualité s’améliorait significativement, mais elle souligne dans son mémoire qu'elle ne reçoit pour l’instant « aucun verre du système de collecte sélective » et qu'elle s'approvisionne plutôt auprès du système québécois de consigne des bouteilles de bière ainsi que de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick, « où un système de consigne a été instauré pour tous les types de verre ».

La fonderie affirme qu’elle pourrait acheter la totalité des bouteilles de verre provenant du marché québécois si la qualité était au rendez-vous ; elle pourrait ainsi utiliser plus de 80 % de verre recyclé dans sa production, une proportion qui n’est à l’heure actuelle que de 33 % à 54 %, selon le produit fabriqué.

Refonte ou ajout ?

Éco Entreprises Québec affirme que la refonte du verre n’est pas la seule avenue possible, que le matériau peut être utilisé comme ajout cimentaire, abrasif, isolant, remblai, ou comme agent de filtration.

Les groupes environnementaux ne sont pas d’accord, rappelant que le verre est recyclable à l’infini et que sa refonte requiert moins d’énergie que le recours à de la matière vierge, ce qui réduit considérablement les émissions de gaz à effet de serre (GES) des fonderies.

Même en tenant compte des grandes distances du Québec, le transport des bouteilles vides en vue de leur véritable recyclage serait plus avantageux, estime Clarissa Morawski.

Elle ajoute qu’en plus de détourner les contenants de boisson des sites d’enfouissement, le système de consigne permet de réduire la quantité de déchets sauvages dans la nature, en donnant une valeur à ces contenants et il évite l’extraction, le transport et le traitement de la matière vierge requise pour fabriquer de nouveaux contenants.

L’Europe impose des cibles sur le plastique

PHOTO JOEL SAGET, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’Union européenne a adopté en juin une directive prévoyant que 90 % des plastiques à usage unique devront être recyclés d’ici 2029.

Dans le cadre de son offensive contre les déchets de plastique, l’Union européenne (EU) a adopté en juin une directive prévoyant que 90 % des plastiques à usage unique devront être recyclés d’ici 2029 et que les fabricants de contenants de plastique devront intégrer au moins 30 % de matières recyclées dans leurs produits d’ici 2030. Ces incitatifs sont fondamentaux pour améliorer le recyclage des matières résiduelles, affirme Clarissa Morawski, qui qualifie la directive européenne de point de bascule. « Tous les pays d’Europe savent qu’ils ne peuvent pas atteindre de tels taux sans système de consigne », dit-elle, ce qui explique pourquoi plusieurs d’entre eux ont entrepris d’en créer ou de moderniser ceux qui existent, du Royaume-Uni à la Lituanie, en passant par le Portugal. Même les entreprises du secteur des boissons « ont changé d’avis » et voient maintenant la consigne d’un bon œil, ajoute-t-elle, s’étonnant de recevoir depuis peu, pour la première fois de sa carrière, des appels de « haut placés » de grandes entreprises du secteur.