Du plomb à Montréal-Est, de l’arsenic dans le port, des hydrocarbures aromatiques polycycliques à Verdun et même des BPC près de l’aéroport. Les contaminants déversés dans la nature par les égouts de Montréal sont nombreux, démontre une enquête scientifique menée par des groupes environnementaux. Et leur technique permet de remonter à la source de la pollution.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Les surverses du réseau d’égout de Montréal ne rejettent pas que les eaux usées des ménages de l’île dans le fleuve Saint-Laurent et ses affluents ; un grand nombre de contaminants chimiques dangereux s’y retrouvent aussi.

Un échantillonnage des sédiments situés en aval et en amont d’une dizaine des 162 points de surverse de l’île de Montréal révèle que ceux-ci déversent des quantités importantes de métaux lourds, d’hydrocarbures et même de BPC dans un cas.

C’est ce que démontrent les résultats d’une enquête scientifique menée par la Société pour vaincre la pollution (SVP), en collaboration avec Eau secours et la Coalition verte, que La Presse a obtenus.

Cette étude, effectuée l’automne dernier, démontre que « les sédiments en aval [d’un point de surverse] sont plus contaminés que les sédiments juste en amont », a expliqué à La Presse le président de la SVP et expert en toxicologie de l’environnement, Daniel Green. « Donc, les surverses sont source de contamination. »

Contrairement à l’analyse de l’eau de surface, l’analyse des sédiments permet une mesure historique plutôt qu’épisodique de la pollution, explique Daniel Green.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution et chef adjoint du Parti vert du Canada

« Une pollution d’eau de surface passe, une contamination de sédiments reste. »

Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution

C’est la première fois depuis l’ouverture de l’usine d’épuration des eaux de Montréal, au milieu des années 80, qu’un tel échantillonnage est mené.

Il y a bien eu celui effectué lors du mégadéversement de 4,9 milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve par la Ville de Montréal, en 2015, mais les autorités n’ont pas prélevé d’échantillons en aval des surverses, déplore Daniel Green.

C’est d’ailleurs cet événement, qui avait été baptisé « Flushgate », qui a donné l’idée au chef adjoint du Parti vert de mener son enquête.

Son organisation a obtenu un financement de 60 000 $ du Fonds pour dommages à l’environnement, administré par Environnement Canada et financé par les amendes infligées pour des atteintes à l’environnement, ce qui a permis l’embauche de six étudiants stagiaires pour réaliser le projet.

Une trentaine d’échantillons ont ainsi été prélevés dans une dizaine de lieux ; pour chacun, quelque 75 contaminants ont été recherchés par un laboratoire indépendant.

Un « CSI environnement »

En combinant l’analyse des sédiments échantillonnés en amont et en aval des points de surverse avec la carte du réseau d’égout de Montréal, « on est capables d’identifier les sources potentielles » de pollution, ce qui était l’objectif de l’enquête, explique Daniel Green.

« J’appelle ça du CSI environnement », s’exclame-t-il, faisant référence à la populaire série télévisée qui met en vedette des enquêteurs de la police scientifique.

L’enquête menée par la SVP a, par exemple, démontré des résultats inquiétants : de l’arsenic et du cuivre dans les eaux du port de Montréal ; du plomb en aval de la surverse de Montréal-Est, à proximité du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine ; ainsi que des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), un contaminant responsable de malformations chez les animaux, au pied de l'autoroute 15, à Verdun.

« Il y a certaines zones sédimentaires où il ne faudrait pas se promener pieds nus ! »

Daniel Green

Si peu de gens « pataugent » dans ces lieux, le constat préoccupe néanmoins l’écologiste, qui rappelle que « l’activité biologique se passe au fond de nos cours d’eau, c’est là où les poissons pondent leurs œufs, c’est là où les larves vont éclore ».

L’enquête a aussi détecté la présence de biphényles polychlorés (BPC) dans le ruisseau Bouchard, qui draine les terrains de l’aéroport de Montréal, de même que la présence de mercure dans le canal de Lachine, dans l’arrondissement du Sud-Ouest.

Dans le cas du canal de Lachine, Daniel Green émet l’hypothèse que « le passif industriel, à cause du développement [du quartier Griffintown], s’est retrouvé dans le canal ».

Son organisation tente d’obtenir un nouveau financement pour raffiner ses recherches et circonscrire avec plus de précision l’origine des contaminants détectés.

Et les tests coûteront forcément moins cher, puisqu’elle sait précisément quel contaminant rechercher dans ses échantillons, ce qui réduit la liste des produits testés.

La Société pour vaincre la pollution espère aussi pouvoir mener des tests à proximité d’autres points de surverse de l’île.

Faire payer les pollueurs

L’augmentation de la capacité de l’usine de traitement des eaux usées de Montréal permettrait de limiter le nombre de surverses, mais il ne s’agirait pas pour autant d’une solution, puisque les boues d’épuration de Montréal sont incinérées.

« On part d’une pollution d’eau et on risque d’en faire une pollution de l’air. »

Daniel Green

Il serait possible d’améliorer la performance de l’usine de traitement des eaux, avec de nouvelles technologies, mais cela aurait pour conséquence de refiler la facture aux contribuables, déplore l’écologiste, qui estime plutôt qu’il faut réduire le problème à la source.

Il faut donc donner davantage de mordant à la législation montréalaise, qui « permet aux compagnies de rejeter leurs substances toxiques dans les égouts », affirme-t-il, soulignant que des efforts ont été faits dans la dernière décennie pour forcer les cabinets de dentistes à ne plus déverser le mercure dans les égouts.

Daniel Green souhaite surtout que les autorités fassent elles-mêmes de tels échantillonnages, suggérant que c’est peut-être en raison de l’efficacité de la technique qu’elles ne le font pas.

« Quand l’État fait un dépistage, ils sont obligés d’agir. Quand ils n’en font pas, ils peuvent dire qu’ils ne savaient pas. »