Québec investira 40 millions dans les centres de tri et dans la création de débouchés pour les matières récupérées dans nos bacs. Une annonce faite dans le budget Girard qui laisse présager que le gouvernement mettra l’accent sur l’amélioration du tri, plutôt que sur des solutions en amont comme la consigne du verre, craignent les promoteurs de cette méthode.

Isabelle Grignon-Francke Isabelle Grignon-Francke
La Presse

Ces investissements dans l’amélioration du tri vont dans le sens des propositions faites par Éco-Entreprises Québec (EEQ), un regroupement d’entreprises mettant notamment sur le marché des produits en verre.

En 2016, le groupe avait mis sur pied un projet-pilote dans cinq centres de tri du Québec afin d’améliorer leur performance. Ce projet visait l’optimisation des systèmes de tri ainsi que l’ajout d’équipements plus performants. 

Or, malgré ces innovations, le verre provenant des bacs de récupération non classés des citoyens demeure trop contaminé pour être réutilisé par les fonderies.

La qualité de verre obtenue à l’issue du projet-pilote ne permet pas sa refonte, affirme la seule fonderie de verre de la province, Owens-Illinois. La refonte est la seule façon de valoriser plus d’une fois le verre et représente le marché nécessitant le plus grand volume de matière.

À l’issue du projet-pilote, deux chaudières de verre ont été acheminées à Owens-Illinois de la part d’Éco-Entreprises Québec. Elles étaient toujours remplies de contaminants : du gravier, du verre, de la porcelaine… « Mon équipe m’a dit de ne même pas les faire entrer sur mon site », affirme François Carrier, porte-parole de la fonderie située à Montréal. « On veut juste pas que ce soit pêle-mêle », affirme-t-il.

Les investissements au plan de gestion des matières résiduelles ne prévoient aucune somme pour réfléchir à une façon de collecter distinctement le verre.

Changer le système

Pour réussir à transformer et réutiliser les quelque 200 000 tonnes de verre des consommateurs québécois, deux solutions existent : améliorer le tri ou modifier la façon de le collecter au départ. Cette seconde solution signifierait une collecte séparée à même le bac du consommateur, ou encore l’instauration d’une consigne.

Les entreprises représentées par EEQ (SAQ, Provigo…) ont l’obligation de financer la collecte des matières recyclables qu’elles mettent sur le marché. Si le gouvernement avait opté pour un flux séparé pour le verre, elles auraient vu la facture reliée à la collecte augmenter.

Au Québec, les entreprises doivent se charger de l’élimination des déchets de verre qu’elles mettent sur le marché par la vente de leurs produits, conséquence du principe de « responsabilité élargie des producteurs ».

« Éco-Entreprises Québec a mis des dizaines de millions de dollars dans le dossier du verre parce que si on démontre qu’il y a d’autres façons de récupérer la matière que la collecte sélective [le système actuel], les producteurs vont devoir en être responsables », explique Karel Ménard, du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED).

Si la consigne était mise en place, la SAQ, comme toutes les autres entreprises vendant des produits dans des contenants en verre, serait responsable de la gestion des contenants qu’elle met sur le marché et devrait payer pour cette collecte distincte. Des cloches de récupération pourraient devoir être installées dans les succursales, par exemple.

D’autres marchés

Le verre résultant des nouvelles techniques de tri, testées par EEQ, pourra être utilisé dans d’autres marchés, comme les abrasifs, les produits de filtrations, a expliqué en entrevue Maryse Vermette, présidente de l’entreprise.

Cette tentative pour trouver de nouveaux débouchés économiques semble inutile pour M. Carrier, d’Owens-Illinois, qui se dit prêt à « tout prendre ». « On est choqués de voir qu’on cherche encore des nouveaux marchés alors que notre compagnie n’est pas capable d’avoir [quoi que ce soit] », répète François Carrier de la compagnie Owens-Illinois. Des 70 000 tonnes de verre recyclé utilisées par cette société, rien ne provenait du bac de récupération des Québécois. L’entreprise souvent montrée du doigt comme ne pouvant pas accepter du verre coloré, affirme pouvoir ajouter des débris de verre vert et bleu à ses bouteilles ambrées.

Owens-Illinois doit importer du verre des États-Unis et des provinces voisines, signe que le problème est davantage dans la qualité du verre collecté que dans la capacité de l’industrie à le réemployer.

Une solution qui ne fait pas l’unanimité

Pour sa part, Gregory Pratte, responsable de l’usine de micronisation du verre de Tricentris, un conditionneur de verre privé, s’est dit très satisfait du travail d’Éco-Entreprises Québec et il salue la décision du gouvernement Legault.

« L’économie circulaire c’est une parole d’évangile, c’est l’idéal, mais ce n’est pas possible », affirme le dirigeant chez Tricentris en réponse à ceux qui déplorent la faible qualité du verre issu de la collecte. L’économie circulaire fait référence aux réemplois de déchets d’une entreprise pour devenir la matière première d’une seconde. Par exemple, un pot de cornichons vide et concassé peut servir de matière à la fabrication d’un nouveau contenant.

« La consigne, c’était une bonne idée quand les gens brûlaient les déchets au bout du champ. »

Pour M. Pratte, il s’agit d’un faux débat alors qu’un meilleur tri représente réellement une évolution.

L’homme d’affaires croit qu’il est plus réaliste de maintenir le système en place, mais de tenter d’offrir une seconde vie au verre. Il vient de s’allier avec l’entreprise RV2Technologies afin de valoriser le verre pour créer de la silice précipitée, un composé qui est présent dans les pneus, la peinture et nombre d’autres produits. Il croit ainsi pouvoir bientôt traiter 25 % de tout le verre issu de la collecte sélective. « C’est du jamais vu », se réjouit-il.

La SAQ n’a pas voulu commenter, mentionnant uniquement dans un communiqué qu’elle saluait le plan d’Éco-Entreprises Québec d’améliorer les centres de tri du Québec. La SAQ fait partie d’Éco-Entreprises Québec et est responsable d’une grande partie des contenants en verre sur le marché.

Le gouvernement demeure prudent

En 2013, la fermeture du plus gros reconditionneur de verre du Québec, Klareco, avait poussé le gouvernement à mettre en place des mesures financières permettant aux résidus de verre des centres de tri de prendre le chemin du dépotoir sans pénalité financière trop coûteuse. Depuis, les divers gouvernements tentent de se sortir cette période qualifiée de crise du recyclage.

On estimait en 2015 qu’uniquement 14 % du verre récupéré était recyclé, le reste prenant le chemin du centre d’enfouissement où il servait de couche de recouvrement entre les étages d’immondices. « On est un peu en dessous de 50 % aujourd’hui », se réjouit M. Pratte, de Tricentris, aucun chiffre officiel ne pouvant pour l’instant valider ses affirmations.

Du côté du Ministère, les annonces demeurent vagues. 

« Nous devons mieux récupérer la matière première, nous devons mieux traiter celle-ci et après l’avoir mise en valeur, il nous faut lui assurer des marchés locaux », affirme Louis-Julien Dufresne, attaché de presse du ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

« Le gouvernement nous a affirmé que tout était encore sur la table, malgré un budget qui indique le contraire », a affirmé Karel Ménard. L’organisme a affirmé par communiqué qu’il souhaitait encore le ministre de l’Environnement Benoit Charette démontre une intention de « changer les fondements du recyclage au Québec ».

Les orientations générales présentées par le gouvernement caquiste dans le budget de la semaine dernière semblent effectivement pointer vers une poursuite de la collecte unique des matières recyclables et sa gestion en amont.

Refondre le verre : quel avantage ?

Le verre est constitué de 80 % de sable ; le reste se divise en parts relativement égales entre du calcaire et du bicarbonate de soude. « Chaque fois qu’on met 10 % de verre recyclé dans nos fournaises, on diminue les émissions de carbone d’entre 4 et 10 % », explique M. Carrier de la fonderie Owens-Illinois. L’utilisation de verre recyclé diminue donc le tonnage de CO2 produit et payé en crédits carbone. Chaque tonne de verre produite avec des contenants recyclés permet d’éviter environ 500 kg de CO2. Un verre non contaminé peut être refondu potentiellement à l’infini.

Qu’est-ce qu’Éco-Entreprises Québec ?

Organisme à but non lucratif privé représentant l’ensemble des entreprises responsables des contenants et emballages qu’elles mettent sur le marché. Au Québec, c’est de la responsabilité de ces entreprises de payer pour la collecte de ces résidus de la vente de leurs produits. EEQ amasse auprès de ses membres les fonds nécessaires au remboursement de la collecte et les redistribue aux municipalités.