(Québec) Lors du témoignage le plus attendu de la commission parlementaire sur les pesticides, le lanceur d’alerte Louis Robert a déclaré que le Québec avait été « faible » face aux lobbys agricoles comme l’Union des producteurs agricoles (UPA) et les vendeurs de pesticides.

DAPHNÉ CAMERON
DAPHNÉ CAMERON La Presse

« Le dicton “Ils ne sont puissants que parce que nous nous sommes mis à genoux” s’applique à la situation parfaitement. Nous n’avons pas résisté aux lobbys, nous sommes devenus leurs complices. Si on arrivait à débarrasser le système de ces interférences, ça serait assez simple. On réaliserait d’énormes progrès en termes de réduction de l’usage des pesticides », a-t-il lancé lors de son allocution aux parlementaires qui s’est déroulée tard hier soir.

En empêchant la présence des intérêts privés dans la recherche, le service agronomique et la transmission du savoir technologique, le Québec pourrait réduire son recours aux pesticides de 30 à 40 % d’ici cinq ans, croit-il. 

« Nous, c’est-à-dire les mandataires de la défense de l’intérêt public, nous avons laissé les intérêts corporatistes, incluant l’UPA et les compagnies de pesticides, s’ingérer, interférer dans les efforts à toutes les étapes. »

Louis Robert est un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) qui a perdu son emploi pour avoir dénoncé l’ingérence du secteur privé dans la recherche publique sur les pesticides. Il a récemment pu réintégrer son poste à la suite d’un rapport accablant de la protectrice du citoyen envers le MAPAQ.

Lors de son témoignage, il a appelé les parlementaires à poser un diagnostic sur l’enjeu des pesticides de manière « rigoureuse » et « sans complaisance ».

Mon but, ici, n’est pas de faire un procès ou de trouver des coupables, mais si on se refuse d’analyser ce qui ne marche pas et ce qui n’a pas marché, jamais on ne va arriver à améliorer la situation.

Louis Robert, agronome

M. Robert a aussi tenu à remettre les pendules à l’heure sur les événements des derniers mois. Il a été congédié le 24 janvier après une enquête administrative au cours de laquelle il a admis être à la source d’un reportage sur la crise qui secouait le Centre de recherche sur les grains (CEROM).

« Je ne suis pas doctrinaire, je ne suis ni anti ni pro-pesticides, ni anti ni pro-bio. Je ne suis pas en croisade contre qui que ce soit, je ne suis pas motivé par aucun esprit de vengeance, que ce soit envers le MAPAQ ou envers les vendeurs et les compagnies d’intrants [pesticides]. »

Totalement inconnu du grand public avant son renvoi, Louis Robert s’est retrouvé sous les projecteurs pour avoir remis à un journaliste de Radio-Canada une note ministérielle faisant état d’une situation de crise au CEROM. Cette corporation à but non lucratif est financée à 68 % par le MAPAQ. À l’époque, 15 des 35 employés du centre, dont 7 chercheurs, venaient de démissionner.

Le document raconte que des scientifiques ont subi des tentatives d’intimidation de la part de quelques membres du conseil d’administration et de son président « dans la diffusion et l’interprétation des résultats de projets de recherche ».

Le CEROM défend la présence de l’industrie dans son C.A.

Avant Louis Robert, le nouveau président du conseil d’administration du CEROM, Denis Pageau, a été entendu par la commission.

Ce dernier a souligné qu’à la suite de la crise, davantage de membres indépendants ont été recrutés pour siéger au conseil d’administration.

Malgré cette réforme, trois membres des Producteurs de grains, un syndicat affilié à l’UPA, et deux représentants de La Coop fédérée, une entreprise qui vend notamment des pesticides, y siègent toujours.

Denis Pageau estime qu’il ne s’agit pas d’un « problème majeur ».

Je ne vois pas cela comme une contradiction dans la mesure où on a fait les changements nécessaires pour que les membres indépendants soient en plus grand nombre.

Denis Pageau, président du conseil d’administration du CEROM

Louis Robert réplique qu’il a des doutes sur les motivations de La Coop fédérée.

« Il faut se poser la question : qu’est-ce que La Coop fédérée retire de cette participation-là ? Parce que c’est certain que toute activité d’une société impliquée dans le commerce d’intrants ne dépense pas son argent, ses salaires, ses contributions pour le bien public. »

Il a ensuite souligné aux parlementaires qu’il serait très facile pour eux de changer la donne.

« Mais qu’est-ce qui vous empêche de le faire ? C’est une question que je vais laisser ouverte, mais ça serait très simple à faire. »

Appel à l’aide des apiculteurs québécois

Plus tôt dans la journée, la commission a aussi entendu des représentantes des Apiculteurs et apicultrices du Québec. Confrontés à des morts spectaculaires de leurs abeilles, les apiculteurs québécois ont lancé un véritable signal d’alarme aux parlementaires.

Ils demandent à Québec d’encadrer l’usage de tous les pesticides qui nuisent aux insectes pollinisateurs, nécessaires pour produire 40 % de notre assiette.

« Si les apiculteurs, après tant d’années de pertes, décident qu’ils sont tannés et qu’ils arrêtent, dans trois ans, il n’y a plus une abeille mellifère sur le territoire du Québec. Elles ne seront pas capables de survivre. Elles ont besoin de leur humain, de leur apiculteur. Et qu’est-ce qui arrive au système agricole québécois ? Il s’effondre », a expliqué Julie Fontaine, l’une des représentantes des Apiculteurs et apicultrices du Québec.