Les cas d'enfants exploités sexuellement sur l'internet ont atteint un sommet avec le confinement. Nos journalistes poursuivent leur enquête sur cette autre épidémie.

Publié le 7 août 2021
Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

Au Québec, pour vendre leur corps sur les réseaux sociaux et les sites de petites annonces, des mineures n’hésitent plus à s’afficher à visage découvert. D’autres en dévoilent des parties qui les rendent tout aussi identifiables. Portrait d’un phénomène préoccupant. 

« Tout le monde me valorise »

« Ça a changé ma vie. Je suis devenue quelqu’un du jour au lendemain. »

À 14 ans, Simone s’est mise à offrir ses services sexuels sur les réseaux sociaux.

Sans même cacher son identité.

Au départ, l’adolescente ne demandait même pas d’argent. Elle voulait juste être populaire.

C’est ce qu’elle a expliqué à la coordonnatrice du projet Sphères, Nathalie Gélinas.

À son école secondaire, quand des images d’elle filmée en train de faire une fellation dans les toilettes de l’établissement se sont mises à circuler, elle s’est fait traiter de « salope ».

Mais l’adolescente a envoyé paître les critiques. Son public virtuel, lui, en redemandait.

« Tout le monde m’écrit sur Snapchat. Tout le monde me valorise », a-t-elle résumé à l’intervenante spécialisée en exploitation sexuelle.

Plusieurs experts interrogés dans ce reportage font le même constat : pour vendre leur corps sur les réseaux sociaux et les sites de petites annonces, des mineures victimes d’exploitation sexuelle n’hésitent plus à s’afficher à visage découvert. D’autres en dévoilent des parties qui les rendent tout aussi identifiables.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Nathalie Gélinas, coordonnatrice du projet Sphères

Les filles sont dans l’immédiat, elles ne sont pas dans le long terme. Nos jeunes nous disent : “C’est ça qu’il faut faire, c’est ça qui vend. Je vais présenter ce qui est vendeur.”

Nathalie Gélinas, coordonnatrice du projet Sphères

Le projet Sphères – auquel Simone participe – offre un accompagnement hautement personnalisé à des jeunes de 12 à 24 ans se considérant comme en situation d’exploitation sexuelle sur le territoire du Grand Montréal.

Parfois, c’est le proxénète qui leur dicte la marche à suivre. D’autres fois, comme dans le cas de Simone, elles le font d’elles-mêmes. Mais ne tombons pas dans le piège de « blâmer la victime », avertissent les intervenants spécialisés en exploitation sexuelle de mineurs.

« C’est le client qui veut avoir le vrai visage, la vraie photo, indique Martin Pelletier, chef de module à la structure de soutien Fugues, sexo et toxico du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Pour nos jeunes, que ce soit leur face, leurs bras ou leurs seins, ils sont comme déconnectés de tout ça. »

Ces jeunes ne se perçoivent pas comme des victimes. Comme tous les ados, ils sont « dans le moment présent ». Ils sont à l’aise avec leur corps – donc avec le fait d’exposer leur visage – et ils ne penseront pas aux conséquences, souligne pour sa part Jennifer Pelletier, sexologue et psychothérapeute à la Fondation Marie-Vincent.

Ces adolescents vont tester leur pouvoir de séduction.

C’est super grisant de sentir qu’on a le pouvoir d’exciter les autres, puis que les autres nous demandent plus de photos et qu’ils s’intéressent à ce qu’on affiche de notre corps.

Jennifer Pelletier, sexologue et psychothérapeute à la Fondation Marie-Vincent

Sans compter l’attrait de l’« argent facile », précise la sexologue, « avec la pensée magique qui peut être propre aux ados de se dire : “Si ça ne marche pas, j’ai juste à fermer mon compte et ça finit là.” »

À cela s’ajoute un « faux sentiment de sécurité » créé par l’écran qui sépare la victime du client, rapporte l’experte de la Fondation Marie-Vincent et partenaire du projet Sphères. Sauf qu’évidemment, « ça ne finit pas là », et les images intimes peuvent revenir hanter les jeunes à n’importe quel moment de leur vie, insiste-t-elle.

Cyberviolence et exploitation sexuelle

Près du quart des enfants actuellement sur la liste d’attente pour obtenir des services thérapeutiques au Centre d’expertise Marie-Vincent sont des adolescents qui ont vécu de la cyberviolence ou une forme d’exploitation sexuelle.

Les experts interrogés dans ce reportage montrent aussi du doigt une « banalisation » de la sexualité – et même de la prostitution – dans certains médias.

À titre d’exemple, un site de nouvelles insolites propriété de Québecor multiplie les articles sur Hélène Boudreau, étudiante de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et actrice porno poursuivie par l’établissement pour avoir montré sa poitrine sur sa photo de finissante et l’avoir diffusée sur les réseaux sociaux (une entente à l’amiable a finalement été conclue).

À la suite de la controverse, ce site – baptisé Sac de chips – a entre autres couvert son blanchiment d’anus en plus de tourner une vidéo avec elle dans laquelle elle fait son « Top 5 créatrices OnlyFans québécoises ».

La jeune femme a aussi participé à l’émission Tout le monde en parle (TLMP) diffusée à Radio-Canada, où elle s’est vantée de gagner « environ 100 000 $ par mois » grâce à ses photos et à ses vidéos produits sur OnlyFans. Ce site d’abonnement permet aux créateurs de contenu de monétiser ce qu’ils font avec des abonnements mensuels ou des pourboires. OnlyFans retient 20 % des revenus générés par les abonnements sur le site.

Aux ados, « ça envoie le message que c’est une façon comme une autre de gagner sa vie », déplore la sexologue Jennifer Pelletier.

Ce qui ressort quand on voit Hélène Boudreau à TLMP, c’est que le corps de la femme est un objet qui vaut de l’argent.

Martin Pelletier, spécialiste des questions d’exploitation sexuelle de mineurs au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

OnlyFans a d’ailleurs été plongée dans la controverse plus tôt cette année après qu’une enquête journalistique de la BBC eut révélé que des mineurs y avaient produit et vendu du contenu sexuel illégal en contournant le système de vérification d’âge de la plateforme. En réaction à ce reportage, OnlyFans a assuré qu’elle prenait ses « obligations [de vérification d’âge] extrêmement au sérieux ».

Rêver de gloire

« Ça peut être facile de repousser tes limites comme ado parce que tu as des modèles autour de toi de personnes bien dans leur peau, qui s’assument et qui, en plus, font de l’argent avec ça. Ils sont famous (comme disent les jeunes), explique la sexologue Jennifer Pelletier. Or, ce ne sont pas tous les ados qui vont être capables d’avoir la réflexion critique : moi, où sont mes limites ? Et c’est là, le danger. »

Pascale Philibert, de l’équipe Mobilis – une équipe qui se consacre à l’exploitation sexuelle au CISSS de la Montérégie-Est –, a dû intervenir récemment auprès d’une adolescente qui mettait des photos sexy d’elle sur la plateforme Snapchat pour encourager les gens à s’abonner à son compte Premium.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Pascale Philibert, conseillère de l’équipe Mobilis

Nos jeunes connaissent OnlyFans, mais ils n’ont pas de compte. Du moins, c’est ce qu’ils nous disent. Ça se passe plus sur Snapchat Premium, où c’est beaucoup plus privé. Les filles vont inciter des gens à s’abonner à Premium dans leur profil parce que là, c’est payant.

Pascale Philibert, conseillère de l’équipe Mobilis

La conseillère sur les questions d’exploitation sexuelle et de gangs de rue en Montérégie observe un « mouvement » de jeunes filles qui ne veulent plus de proxénètes : « Elles veulent se vendre elles-mêmes. Ce sont nos plus à risque ; celles qui ont déjà fait de la prostitution. »

Avant, il y avait des lignes érotiques, aujourd’hui, l’offre s’est déplacée sur les réseaux sociaux, indique Mme Philibert. « L’accès [aux réseaux] est tellement facile. C’est connu que ça marche », résume cette experte.

« C’est mon choix »

« C’est mon choix », justifient beaucoup d’adolescentes exploitées sexuellement lorsqu’elles sont signalées à la DPJ. Or, « ce n’est pas un choix éclairé à cause de l’impulsivité, de la pensée magique et du fait que les ados ne mesurent pas les conséquences à long terme, poursuit Mme Philibert, de l’équipe Mobilis. C’est exactement pour cela que la prostitution juvénile est illégale. »

Souvent, les jeunes ne savent pas ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, constate pour sa part Shirley-Ann Savard, spécialiste en activités cliniques – répondante en exploitation sexuelle au CISSS de Laval. « Il y a eu une hypersexualisation, et maintenant, il y a une banalisation. Sont-ils conscients des regards qu’ils peuvent attirer ? », demande-t-elle.

« Tout part du client abuseur », insiste cette spécialiste du CISSS de Laval. À ses yeux, la société a une part de responsabilité.

Beaucoup d’acteurs indirects permettent cette marchandisation du corps. On parlera des plateformes des réseaux sociaux, des petites annonces, des motels. Pour que ce phénomène se perpétue, ça prend des facilitateurs.

Shirley-Ann Savard, spécialiste en activités cliniques – répondante en exploitation sexuelle au CISSS de Laval

Simone a maintenant 17 ans. « Pour n’importe quel proxénète, c’est une mine d’or », décrit Martin Pelletier, du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Dans le centre jeunesse où elle a été placée, on lui a confisqué son cellulaire. Quand elle va le récupérer, la jeune fille va être bombardée de demandes pour des services sexuels, prévoit Nathalie Gélinas, du projet Sphères.

« Ce qui est triste, c’est qu’elle ne connaît rien de la vie, alors elle se valorise avec ses clients. Elle ne sait pas comment combler ses besoins autrement », explique Mme Gélinas.

À sa majorité, la DPJ ne sera plus là. Mais Simone pourra rester dans le projet Sphères, où on lui fera vivre des expériences positives dans l’espoir qu’elle renonce à se prostituer.

« Plus ça va, plus Simone a des cicatrices. Tu ne peux pas sortir indemne de ce milieu-là, affirme Mme Gélinas. On essaie de lui montrer que tu peux avoir du plaisir dans la vie sans avoir des blessures physiques et psychologiques sur le long terme. »

« Aucune jeune que j’ai rencontrée dans ma pratique n’a bien vécu son parcours prostitutionnel, insiste de son côté Mme Savard, du CISSS de Laval. Aucune. »

Sphères, c’est quoi ?

Le projet Sphères s’adresse aux jeunes de 12 à 24 ans qui sont en situation d’exploitation sexuelle sur le territoire du Grand Montréal. « Nos jeunes ne connaissent pas la vie. Ils sont rarement sortis de leur quartier. Ils n’ont pas vécu de belles choses, explique sa coordonnatrice, Nathalie Gélinas. On est beaucoup dans le “faire”. On leur fait vivre des expériences positives [activités sportives et culturelles] pour qu’ils découvrent qu’ils ont autre chose à offrir que leur corps. » Deux CIUSSS de la métropole (Centre-Sud et Ouest-de-l’Île) participent au projet avec le programme des Survivantes du Service de police de la Ville de Montréal, En Marge 12-17, L’Anonyme et la Fondation Marie-Vincent. Les responsables du projet – financé par Sécurité publique Canada – sont dans le brouillard quant à la suite, puisque son financement se termine en mars prochain et n’a toujours pas été renouvelé.

Pas « si » ça t’arrive, mais « quand »

Voici les plus récentes observations,et surtout des conseils aux parents, à propos du phénomène de l’exploitation sexuelle de mineurs sur l’internet.

Changer la façon d’aborder le phénomène

Les parents doivent changer leur façon d’aborder les questions de sexualité et des réseaux sociaux avec leurs ados, lance Pascale Philibert de l’équipe Mobilis – équipe qui se consacre à l’exploitation sexuelle à la DPJ de la Montérégie. « Ne dites plus : “Si jamais” ça t’arrive d’être sollicité ou d’envoyer une photo intime, mais bien “quand” ça va t’arriver, je veux que tu m’en parles », souligne cette spécialiste. La pire chose à faire, c’est de fermer le sujet et que le jeune se sente seul lorsque ça lui arrivera, précise-t-elle.

Des applications qui en cachent d’autres

Il y a des applications qui en cachent d’autres. « Le classique, c’est l’appli qui ressemble à une calculatrice, mais quand tu appuies dessus, ce sont des photos et des vidéos qui y sont dissimulées, poursuit Mme Philibert, de Mobilis. Ne tenez jamais pour acquis que les applications sur le téléphone ou la tablette de votre ado sont correctes. » Cette spécialiste conseille aux parents d’ouvrir les applications de son ado en sa présence, et non en cachette. C’est important de lui faire des rappels réguliers de ne pas « s’exposer » et même de l’interroger directement sur le sujet : « Est-ce que tu le fais ? » Parfois, ça peut créer un malaise, prévient-elle, mais même si le parent ne reçoit pas de réponse ou reçoit une réponse évasive, il doit poser des questions.

Refus de retirer ses images intimes

Si le parent découvre que son enfant a publié des images intimes sur les réseaux sociaux, il se peut que le jeune refuse de les retirer. « Souvent, les parents sont tellement pris dans leurs émotions. Ils ont peur. Ils sont en colère. Ils sont bousculés dans leurs valeurs, alors ils peuvent avoir tendance à réprimander, couper le lien, voire culpabiliser le jeune », explique Jennifer Pelletier, sexologue et psychothérapeute à la Fondation Marie-Vincent. C’est la pire chose à faire. « Tu perds tout contact avec ton jeune. Quand il se sentira pris, en détresse, il n’aura plus le réflexe de revenir vers toi, ajoute-t-elle. Le parent doit rester présent pour son enfant malgré son vécu et sa détresse. »

Le problème de tout le monde et de personne

Dans les écoles actuellement, les cours d’éducation sexuelle sont « le problème de tout le monde et de personne », déplore Martin Pelletier, chef de module à la structure de soutien Fugues, sexo et toxico du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. « Le prof de maths n’est pas nécessairement à l’aise de calculer le calendrier menstruel des jeunes filles, illustre-t-il. Ce serait pertinent d’avoir des sexologues dans les écoles. » Et certains parents auraient besoin d’être éduqués aussi. « On a des jeunes de 6-7 ans qui font des vidéos TikTok sexy. Leurs parents nous disent : “Mautadine que ma fille est cute”, se désole M. Pelletier. Il faut parler des frontières et de l’image que tu projettes. »

Plus de prévention dans les écoles et les médias, demandent les jeunes

Dans une récente recherche menée auprès de plus de 1000 jeunes du Bas-Saint-Laurent sur leurs perceptions pour mieux prévenir la prostitution et l’exploitation sexuelle, ces derniers font ressortir que les lieux à favoriser pour la prévention devraient être l’école, mais aussi les médias. Des jeunes perçoivent que « ce n’est peut-être pas si pire finalement [de vendre son corps] », car le sexe est décrit dans les médias comme « quelque chose de banal », « une simple transaction », analyse l’experte Shirley-Ann Savard, citant les travaux de la psychologue et professeure à l’Université du Québec à Chicoutimi Karine Côté.

Ressources d’aide : voici deux vidéos produites par la Fondation Marie-Vincent pour prévenir la cyberviolence sexuelle ainsi que des pistes de réflexion à aborder avec votre jeune

Regardez « Jusqu’où serais-tu prêt à aller pour des likes ? »
Lisez Pistes de réflexion parent-adolescent – « Jusqu’où serais-tu prêt à aller pour des likes ? »
Regardez « Es-tu toi-même en ligne ? »
Lisez Pistes de réflexion parent-adolescent – Vidéo La photo

En soutien aux parents : la LigneParents (ressource d’aide professionnelle gratuite 24 heures sur 24, 7 jours sur 7) : 1 800 361-5085

Consultez le site de la LigneParents

En Marge 12-17 (volet pour les parents dont un enfant est exploité sexuellement) : 514 849-5632

Consultez le site d’En Marge 12-17