Depuis près de 15 ans, dans la Côte-Nord, le nombre d’infractions criminelles commises dans un contexte de violence conjugale est effarant : plus du double de la moyenne québécoise. À l’heure où le Québec est bouleversé par une série de féminicides, la région a décidé de passer à l’action. La Côte-Nord pourrait-elle devenir une sorte de laboratoire québécois en matière de lutte contre la violence conjugale ?

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Viser les employeurs pour combattre le fléau

C’était en pleine nuit, il y a quelques années. Julianne a réveillé ses deux enfants. Leurs petits sacs de voyage étaient déjà prêts : c’était le moment de partir. Son mari était dans le salon. Julianne avait espéré sortir sans se faire voir, elle a raté son coup.

« Si vous partez, je me tue. »

Il a tendu sa lettre de suicide, déjà rédigée, à sa fille. La jeune était bouleversée. Il a fallu de longues minutes à Julianne pour la convaincre de monter dans la voiture. Avec ses deux enfants, elle a débarqué à la Maison des femmes de Baie-Comeau, qui héberge les femmes victimes de violence. Son mari appelait ça « la maison des chiennes ».

PHOTO GENEVIÈVE RIOUX SAVARD, COLLABORATION SPÉCIALE

Après des années à vivre sous le joug d'un conjoint violent, Julianne a réussi à rompre.

Julianne est restée aux côtés de ce conjoint violent pendant quinze longues années. Quinze ans d’insultes, de menaces et de trous dans les murs de sa maison, située dans un petit village de la Côte-Nord. « Tu marches constamment dans un champ de mines et tu as peur d’avoir encore plus de conséquences si tu en parles. » Sur elle, peu de coups. « Il m’a touchée une seule fois. »

Après des années de ce régime de terreur, Julianne ne mangeait pratiquement plus. Elle était hâve, les joues creuses. Elle a fait un premier séjour à la Maison des femmes. Puis elle est retournée vivre avec son mari. Le deuxième essai, après ce départ dramatique en pleine nuit, a été le bon. Julianne a réussi à rompre.

Dans l’année qui a suivi son départ, son ex-conjoint l’a poursuivie partout. Rencontres impromptues, textos, téléphones : les menaces pleuvaient sur elle, y compris sur son lieu de travail. Elle a fini par porter plainte à la police.

La Côte-Nord au sommet

L’histoire de Julianne, dont nous masquons l’identité pour des raisons évidentes, est malheureusement beaucoup trop fréquente sur la Côte-Nord. Année après année, depuis près de 15 ans, la région trône au sommet d’un triste palmarès : celui des infractions criminelles commises dans un contexte de violence conjugale.

PHOTO GENEVIÈVE RIOUX SAVARD, COLLABORATION SPÉCIALE

La ville de Baie-Comeau

La Presse a obtenu les chiffres les plus récents, qui datent de 2019, pour chacune des régions du Québec. La Côte-Nord arrive toujours au premier rang, avec un taux de 795 infractions en matière de violence conjugale pour 100 000 habitants. C’est plus du double de la moyenne québécoise, qui se situe à 307 infractions pour 100 000 habitants.

Les données de 2019 montrent d’ailleurs que le nombre d’infractions est en augmentation constante dans la Côte-Nord : depuis 2013, on est passé de 387 infractions pour 100 000 habitants à 607 en 2019. Une hausse de près de 60 %.

En 2011, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a passé ces chiffres au crible, afin de cerner les raisons de ces données troublantes. Les chercheurs ont d’abord noté que le taux de crimes liés à la violence conjugale est extrêmement élevé dans certaines réserves autochtones, mais même en les excluant du décompte, la Côte-Nord demeurait tout de même au sommet du palmarès québécois.

Dix ans après cette étude, le portrait n’a manifestement pas changé, souligne Suzie Levasseur, directrice de la Maison Anita-Lebel, une maison de deuxième étape qui héberge les femmes victimes de violence. « Ce qu’on voit sur le terrain, c’est qu’on est au même point. Nos taux d’occupation ne diminuent pas. »

À la suite du confinement de l’an dernier, Mme Levasseur a eu des « arrivées massives » à l’automne.

Le confinement a fait en sorte que les femmes ont été laissées à elles-mêmes. Les indices de dangerosité sont très élevés dans plusieurs cas.

Suzie Levasseur, directrice de la Maison Anita-Lebel, qui héberge des femmes victimes de violence

Les chercheurs de l’INSPQ montrent du doigt certains facteurs de fragilisation sociale dans la région – chômage, défavorisation, épisodes dépressifs –, mais ils notent aussi un facteur plus insidieux : les rôles sexuels stéréotypés induits par les emplois occupés, dans la région, par les deux sexes.

« La rémunération élevée en vigueur dans les usines qui n’est pas fonction du niveau de scolarité génère un écart salarial entre les hommes et les femmes. Les salaires élevés des usines cristallisent le rôle de l’homme comme pourvoyeur. Dans bien des cas, la situation économique des femmes est défavorable, surtout que les possibilités d’emploi pour une femme qui s’installe dans une ville éloignée avec un conjoint employé dans une mine ou une usine sont minces. »

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L'écart salarial entre les hommes et les femmes, qui place souvent le conjoint dans le rôle du pourvoyeur, n'est pas étranger au problème criant que connaît la région en matière de violence conjugale, selon l'Institut national de santé publique du Québec.

Et c’est pourquoi, afin de lutter contre le phénomène, des groupes de femmes de la région ont décidé de viser le nerf de la guerre : les employeurs. En 2019, on a requis l’aide d’universitaires pour réaliser une étude, puis une trousse d’intervention sur la violence conjugale, applicable en milieu de travail.

« Le milieu de travail représente un canal d’action incontournable pour prévenir et enrayer la violence conjugale », affirme l’étude dirigée par Mme Cox. Sept provinces canadiennes ont d’ailleurs adopté des législations qui obligent les employeurs à agir pour sensibiliser et protéger leurs employés sur la question de la violence conjugale. Au Québec, le projet de loi 59, qui vise à modifier la Loi sur la santé et la sécurité au travail pour y ajouter de semblables dispositions, est un « bon premier pas », estime Mme Cox.

Des travaux datant de 2014 ont en effet montré que le tiers des travailleuses ont subi de la violence conjugale et que pour la moitié de ces femmes, le harcèlement du conjoint s’est poursuivi au travail, explique Rachel Cox, professeure au département de sciences juridiques de l’UQAM, coauteure de l’étude. À l’échelle canadienne, au moins trois femmes ont été tuées par un conjoint ou un ex-conjoint sur leur lieu de travail. D’autres études ont même chiffré les pertes subies par les entreprises canadiennes pour des motifs liés à la violence conjugale : on parle de près de 78 millions par an.

« Les entreprises craignent un peu la responsabilité que ça leur donne, souligne Hélène Millier, directrice de la Maison des femmes de Baie-Comeau. Mais l’idée première, c’est de sensibiliser les employés à la question. Et ensuite, de rendre les lieux sécuritaires pour les femmes qui seraient victimes de violence. »

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Hélène Millier, directrice de la Maison des femmes de Baie-Comeau

Ça peut être de changer une employée de bureau, par exemple. De la faire accompagner jusqu’à sa voiture pour être sûr qu’elle n’est pas harcelée par son conjoint.

Hélène Millier, directrice de la Maison des femmes de Baie-Comeau

Pas question, donc, de transformer les patrons en thérapeutes : on leur conseille de diriger leurs employés touchés vers les services d’aide.

À la suite de ces travaux, la minière IOC a organisé une séance de formation pour les employés sur la question de la violence conjugale, donnée par les groupes de femmes de la région. Inspirée par la campagne du Ruban blanc visant à mettre fin à la violence envers les femmes, l’entreprise a d’ailleurs fait de la lutte contre la violence conjugale l’un de ses chevaux de bataille depuis 2018, souligne Simon Letendre, porte-parole de l’entreprise.

« Ça a un impact concret sur nos politiques d’entreprise », souligne M. Letendre. Les employées victimes de violence conjugale peuvent ainsi avoir accès à des jours de congé supplémentaires, à des conseils pour sécuriser leur environnement, et même à une aide financière d’urgence.

La mairie de Baie-Comeau a aussi emboîté le pas, devenant une « municipalité alliée » dans la lutte contre la violence conjugale.

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Yves Montigny, maire de Baie-Comeau

Si une de nos employées vivait une telle problématique, on s’assurerait d’avoir des mesures de protection pour elle. C’est une consigne formelle donnée à la direction générale de notre ville.

Yves Montigny, maire de Baie-Comeau

Le maire Montigny a aussi annoncé que l’hôtel de ville serait désormais un lieu refuge pour toutes les victimes de violence conjugale. Qu’est-ce que ça veut dire ? « C’est un lieu où les femmes peuvent aller sans éveiller les soupçons de leur conjoint, ce n’est pas menaçant pour lui s’il suit ses déplacements sur un cellulaire. Et ici, à l’hôtel de ville, on va l’orienter vers les policiers et les ressources d’hébergement », dit M. Montigny, qui se dit extrêmement préoccupé par l’ampleur du problème dans la région.

« Tout le monde essaie de mettre en place son petit morceau pour résoudre le casse-tête. »

La violence, sans les coups

« Je vais t’attacher. »

C’était la menace que son mari lui faisait, à répétition. La femme n’osait plus bouger de la maison. Et quand elle avait la visite d’un ami, le mari n’avait pas une parole à prononcer.

Il ne faisait que poser une corde sur la table.

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La violence conjugale n’est pas toujours synonyme d’agression physique. Certaines victimes n’ont jamais reçu de coups, mais ont subi des violences psychologiques.

« C’était de la séquestration psychologique », résume Caroline Halley, intervenante à la Maison Denise-Ruel de Québec. « Qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? Elle ne pouvait pas appeler la police pour ça. Personne d’autre qu’elle ne comprenait ce que cette corde signifiait. »

Comme bien d’autres femmes qui aboutissent en maison d’hébergement, ces femmes, qui n’ont parfois reçu aucun coup de la part de leur mari, ne se perçoivent pas elles-mêmes comme des victimes de violence conjugale.

« C’est d’ailleurs ce qu’elles se font dire par leur médecin, par les travailleurs sociaux qui les suivent, et aussi par le programme d’indemnisation pour les victimes d’actes criminels (IVAC) qui ne les indemnise pas. », s’indigne Caroline Halley.

Ce type de violence n’est pas du tout reconnu. Et après être passées par tout ça, elles [les victimes] non plus, elles n’y croient plus.

Caroline Halley, intervenante à la Maison Denise-Ruel de Québec

C’est pour cela que plusieurs militent pour un changement de vocabulaire. Plutôt que de violence conjugale, on devrait parler de contrôle coercitif, lequel peut s’exercer de multiples façons dans la vie d’une femme vivant sous la coupe de son mari.

Caroline Halley a souvent invité des femmes qui débarquaient en maison d’hébergement à un atelier dirigé par le professeur Simon Lapierre, de la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa. « Pour décrire cela, il parlait de terrorisme émotif. Il y avait des femmes qui comprenaient enfin ce qu’elles avaient vécu pendant des années », dit Mme Halley.

Il y a des situations où les intervenants constatent qu’il y a du contrôle, et même du danger pour la victime. Mais comme il n’y a pas d’acte criminel commis, on ne peut rien faire.

Simon Lapierre, professeur à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa

C’est pourquoi la notion de contrôle coercitif commence à faire son chemin dans les textes de loi, notamment en Angleterre et dans l’État de New York, où les conduites contrôlantes sont criminalisées.

Au Canada, depuis mars dernier, des changements à la Loi sur le divorce vont dans le même sens. « Les juges ont désormais l’obligation de tenir compte de la violence conjugale dans toute décision qui a trait aux enfants. C’est un développement super intéressant, mais ça ne tient pas compte des couples qui vivent en union libre au Québec. On espère des changements semblables au Code civil. Sinon, on se retrouve avec une sorte de deux poids, deux mesures, où tous les couples n’ont pas la même protection », explique-t-il.

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Suzanne Zaccour, juriste

« Il y a de plus en plus de reconnaissance que la violence conjugale est basée sur le contrôle, se réjouit la juriste Suzanne Zaccour. La violence conjugale, ce n’est pas seulement les coups. La situation actuelle mène à la non-reconnaissance de plusieurs victimes. » Certains féminicides commis au Québec, souligne-t-elle, sont d’ailleurs survenus à l’issue de relations où il n’y avait aucune violence physique. « La violence physique devient superflue quand la menace est présente et que la victime sait ce que cela signifie. »

Quelques ressources pour les victimes de violence conjugale et leurs proches

SOS violence conjugale : 1 800 363-9010 (ligne sans frais) ou 438 601-1211 (par texto)
Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (Montréal) : 514 878-9757

Quelques ressources pour les personnes violentes et leurs proches

Groupe d’aide aux personnes impulsives, ayant des comportements violents (Québec) : 418 529-3446
Action sur la violence et intervention familiale (Montréal) : 450 692-7313