Des patients qui « tombaient comme des mouches ». Un manque criant de personnel, de médicaments, d’équipement de protection. Un taux de décès plus élevé qu’ailleurs. Des familles traumatisées. Et de nouvelles éclosions jusqu’en janvier. Que s’est-il passé dans les CHSLD du groupe Vigi Santé durant la pandémie ? Une enquête de La Presse révèle le chaos qui a régné au sein de l’un des plus grands groupes de CHSLD privés conventionnés du Québec où, sanction ultime et rarissime, la CNESST a imposé deux constats d’infraction pour des manquements aux mesures sanitaires.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse
Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

« Des endroits pas recommandables »

Pendant deux jours, Kristine Berey raconte avoir regardé, impuissante, sa mère se dessécher sous ses yeux.

En avril, Mme Berey a pu entrer au CHSLD Vigi Mont-Royal, où sa mère, Lydia Gordon, 94 ans, vivait ses dernières heures. Ce qu’elle a vu la hante encore : la peau brûlante de fièvre de la vieille femme « était comme du papier aluminium » tellement elle était déshydratée. Il y avait une pochette de soluté à côté du lit… mais elle n’était pas branchée dans le bras de la mourante, selon sa fille.

« Une infirmière m’a dit qu’ils avaient essayé, mais que sa veine avait éclaté. Alors ils sont juste partis », affirme Kristine Berey. Elle dit avoir demandé qu’on essaie à nouveau. Elle a arpenté les couloirs déserts pour trouver de l’aide. Rien. Selon elle, le soluté est resté là, inutilisé, pendant 48 heures.

Quand Mme Berey a décidé de donner quelques gouttes à boire à sa mère, une médecin l’aurait mise en garde au téléphone : l’eau risquait de se retrouver dans ses poumons. « J’avais la seringue dans ma main, mais je ne pouvais rien faire. »

Lydia Gordon est morte dans sa chambre le 21 avril.

Son cas n’est pas unique. D’autres familles interrogées par La Presse ont constaté des situations tout aussi troublantes pendant la pandémie (voir autre onglet). Olga Sarlis, 91 ans, était en pleine forme le 6 avril. Deux semaines plus tard, elle était transférée à l’Hôpital général juif aux côtés d’une trentaine d’autres patients. Elle était dans un état pitoyable, s’est fait dire sa famille par le personnel hospitalier.

Elle était complètement déshydratée. Il n’y avait plus d’espoir. Elle n’est pas morte de la COVID-19, elle est morte de négligence.

Nancy Morfonios, fille d’Olga Sarlis

La nonagénaire est morte le 28 avril, sa famille a intenté une action collective contre Vigi Santé.

À Vigi Mont-Royal, « pour assurer la sécurité de tout le monde, on a dû bouger des patients », indique la Dre Leighanne Parkes, microbiologiste-infectiologue à l’Hôpital général juif.

Au printemps dernier, la PDG adjointe du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, Francine Dupuis, nous avait parlé de la situation qui avait cours dans les centres Vigi de son territoire.

« Tout d’un coup, il fallait transférer du personnel dans ces endroits-là pour leur éviter de crasher. Il n’y a pas d’autres mots pour décrire ça, nous racontait-elle. Vous pensez à Herron. Mais Vigi Dollard-des-Ormeaux, Vigi Mont-Royal, tous les Vigi, c’était des endroits pas recommandables. Vigi Mont-Royal, quand on est rentrés là, il y avait de quoi pleurer. Tout le personnel infirmier avait quitté l’endroit. Soit il était positif, soit il avait peur de l’être. Il n’y avait pas d’équipement. Les gens n’étaient pas lavés. Ce n’était pas drôle. »

Six mois plus tard, le diagnostic de la gestionnaire sur Vigi Mont-Royal n’a pas changé.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Francine Dupuis, PDG adjointe du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal

C’était énorme. C’était moins grave que Herron. Mais c’était assez catastrophique. La gestion était complètement dépassée. Ça tombait comme des mouches.

Francine Dupuis, PDG adjointe du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal

Le CHSLD Herron est devenu tristement célèbre pendant la pandémie pour la situation catastrophique qu’y ont constatée les autorités du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île lorsqu’ils l’ont mis en tutelle ; 43 bénéficiaires y ont perdu la vie, soit près d’un sur trois.

Cette situation « catastrophique », La Presse a pu la documenter à la fois par des témoignages et par des documents inédits. Nous avons parlé à quatre familles et à quatre employés de quatre centres Vigi et écouté les témoignages de cinq autres employés de Vigi Mont-Royal, Vigi Reine-Élizabeth et Vigi Dollard-des-Ormeaux qui ont été appelés devant le Tribunal administratif du travail, dans une cause qui oppose le groupe Vigi Santé à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Nous avons obtenu plusieurs rapports d’inspection de ce même organisme par la loi d’accès à l’information.

Au printemps, dans un geste rarissime, la CNESST a imposé deux constats d’infraction au groupe Vigi pour des manquements aux mesures sanitaires. C’est un recours ultime qui n’est utilisé que lorsqu’une entreprise n’offre « pas de collaboration » face aux directives de la CNESST, précise le porte-parole de l’organisme, Nicolas Bégin. Seulement huit constats d’infraction ont été imposés depuis le début de la pandémie pour des établissements du réseau de la santé.

La situation était en effet critique, si on en juge par une vidéo obtenue par La Presse, véritable cri du cœur tourné à la fin d’avril par une infirmière à Vigi Mont-Royal. « Je suis à bout. J’ai des patients en fin de vie ici. Il n’y a personne pour m’aider. Il n’y a plus de médicaments, plus de narcotiques, plus de Versed, plus de morphine, plus d’oxygène. Rien de rien. M. Legault, qu’est-ce que je fais ? C’est du gros carnage humain », s’exclame la femme. En arrière-plan, on entend le bruit constant des sonneries qui viennent des chambres des malades. Cette vidéo a été déposée au tribunal dans le cadre de l’action collective déposée par les familles.

Invité à réagir à l’ensemble des faits recueillis, le PDG adjoint du groupe Vigi Santé nous a accordé une entrevue (voir plus bas). « Nous constatons que parmi les faits qui vous ont été relatés, plusieurs sont faux et d’autres sont très contestables. Il est très injuste de dépeindre le Groupe Vigi comme étant spécifiquement touché par la pandémie actuelle ; cela laisse entendre que la direction et le personnel de nos établissements n’auraient pas livré les efforts nécessaires pour protéger leurs résidants et leurs employés », déclare Jean Hébert.

Du ruban gommé pour délimiter les zones

Interrogée à la fin d’avril par une inspectrice de la CNESST, la gestionnaire de Vigi Reine-Élizabeth et de Vigi Mont-Royal, Giuliana D’Onofrio, ignorait si les deux CHSLD dont elle avait la responsabilité — et où il y avait des cas de COVID-19 depuis plusieurs semaines — étaient dotés de zones rouges et vertes. Elle ignorait également si des masques N95 étaient disponibles dans les établissements, précise le rapport.

Plusieurs semaines plus tard, la CNESST a pris les grands moyens, ordonnant carrément l’arrêt des mouvements de personnel entre les zones. Un ordre qui ne s’est réalisé « que sur papier », estime la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, secteur privé, Sonia Mancier. « La situation était complètement hors de contrôle », dit-elle.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le CHSLD Vigi Dollard-des-Ormeaux

Le 13 juillet, Mme Mancier a pris une photo à Vigi Dollard-des-Ormeaux, montrant que la « zone tampon », censée être un sas entre les zones rouge et verte, n’était en fait qu’une ligne de ruban gommé collée sur le plancher, qui traversait une petite table de chevet avec une bouteille de Purell. La bouteille était colorée en rouge d’un côté et en vert de l’autre. Ce CHSLD affiche le troisième taux de mortalité de tout le Québec, soit 45 %, selon les calculs effectués par La Presse.

Devant le Tribunal administratif du travail, Sonia Mancier a témoigné du grand nombre de plaintes émanant des employés de centres Vigi concernant les équipements de protection et les mouvements de personnel.

Envoyer du personnel dans plusieurs centres, « c’était la seule façon de compléter les horaires », dit Mme Mancier. Le manque de soignants était tel qu’il est arrivé, pendant des quarts de nuit ou de fin de semaine, qu’il n’y ait qu’une seule infirmière pour les 273 lits de l’établissement, selon un rapport d’inspection de la CNESST à Vigi Mont-Royal.

« D’étage en étage, le personnel se promenait, a raconté Mme Mancier. On disait aux infirmières : tu vas être en zone rouge à la fin de ton quart, pour ne pas avoir à revenir en zone verte. Mais les besoins des résidants, ils ne suivent pas l’horaire ! Parfois, ça ne peut pas attendre. Ces déplacements ont continué et continué encore. »

« Au départ, ils n’avaient aucune idée de comment établir des zones rouges. C’était l’improvisation totale », a raconté à La Presse un soignant de Vigi Dollard-des-Ormeaux. « On ne se changeait pas entre les résidants, on tenait pour acquis que tout le monde était positif. On gardait notre jaquette en tout temps, on changeait juste nos gants. » Plusieurs mois après le début de la pandémie, les résidants se promenaient encore entre les zones, selon cet employé.

Certaines jaquettes étaient trop petites, d’autres trop grandes, les ganses des masques nous pétaient dans les mains, on était incapables de voir au travers de certaines visières…

Un soignant de Vigi Dollard-des-Ormeaux

Résultat : le virus s’est propagé à au moins 145 membres du personnel du centre, a rapporté Radio-Canada en mai. Le virus a même touché des employés qui n’avaient aucun contact avec la clientèle âgée, selon notre source.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Des militaires des Forces armées canadiennes sont venus prêter main-forte aux employés du CHSLD Vigi Mont-Royal, le 14 mai dernier.

Les problèmes étaient semblables à Vigi Mont-Royal, constate un rapport de l’armée canadienne. « Une livraison de narcotiques semble avoir disparu et l’approvisionnement au sein des unités de soins est difficile. Un manque d’équipement médical est souvent noté lors des changements de quart et les militaires ont dû intervenir à plusieurs reprises pour offrir des solutions afin de permettre au personnel soignant d’effectuer leur travail de manière sécuritaire. » Vigi Santé nie que cette livraison de narcotique ait disparu.

Un taux de mortalité plus élevé

Depuis mars, la COVID-19 a touché 11 des 15 centres Vigi et des éclosions majeures sont survenues dans 8 établissements ; 643 aînés ont été infectés dans ces centres et 244 en sont morts, selon les chiffres les plus récents du ministère de la Santé, qui datent du 24 février dernier.

Le taux de décès global dans les 11 centres Vigi infectés est donc de 20,6 %, ce qui est supérieur à la moyenne de tous les centres privés conventionnés. Ces centres affichent en moyenne, selon les calculs réalisés par La Presse, un taux de mortalité de 14,6 %, à quelques décimales près le même que celui des CHSLD publics, qui se situe à 14,2 %. Les centres Vigi font également moins bien que les CHSLD privés non conventionnés, qui sont pourtant nettement moins subventionnés par Québec. À l’échelle de la province, ces centres privés non conventionnés affichent un taux de mortalité de 18,5 %.

Et la situation est la même si l’on considère strictement la grande région de Montréal, où le coronavirus a frappé avec le plus de force. Les CHSLD publics et privés conventionnés se situent respectivement à 17,4 et 17,6 % de mortalité, un taux quasi identique. Les privés non conventionnés sont à 21,6 %. Et Vigi Santé dépasse encore tout le monde, à 22,5 %.

Vigi Santé conteste ces chiffres, affirmant plutôt que 651 cas sont survenus dans ses établissements, mais que 227 personnes en sont mortes. Chez Vigi, on estime aussi que nous présentons une « vérité partielle » en comptabilisant seulement les établissements touchés, alors que quatre centres Vigi ont été épargnés par la pandémie. En comptabilisant ces centres, le taux de mortalité s’établit à 15 %, fait-on valoir. « Il est incorrect d’inférer que la gestion des CHSLD Vigi mène à un taux de mortalité supérieure que la moyenne nationale », dit le porte-parole de l’entreprise, Jean Hébert.

Nous avons cependant utilisé la même base de calcul pour l’ensemble des établissements du Québec, en comptabilisant strictement les CHSLD touchés par la pandémie, qu’ils soient publics ou privés. Les trois quarts des établissements de la province font d’ailleurs partie de notre décompte.

Toujours selon notre décompte, quatre des centres Vigi font d’ailleurs partie de la liste des 40 pires bilans au Québec, soit des établissements où plus du tiers des bénéficiaires ont été fauchés par la COVID-19. Nos calculs incluent l’ensemble des CHSLD touchés par la COVID-19 au Québec, soit 297 établissements.

La ministre demandes des comptes

La situation est telle que la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants va demander des comptes au groupe Vigi. « C’est sûr qu’on va faire un bilan de tout cela en termes de performance avec eux, dit Marguerite Blais, en entrevue à La Presse. On va s’asseoir avec le président du groupe et on va lui demander pourquoi ça a mal fonctionné. »

Lors de la première vague, le degré de contamination de certains établissements détenus par Vigi, comme Vigi Mont-Royal, a d’ailleurs été démontré dans un rapport des chercheurs Caroline Duchaine et Yves Longtin. Des échantillons d’air et de surface, prélevés dans des endroits peu susceptibles d’être touchés par les bénéficiaires et les employés (low touch), ont démontré une présence parfois importante du coronavirus. Certains de ces endroits avaient même été nettoyés au préalable, et malgré tout, la présence du virus subsistait.

Les problèmes ne se sont pas limités à la première vague : des éclosions ont eu lieu dans des établissements Vigi pas plus tard qu’en janvier, à Saint-Augustin et à Brossard. À Vigi Marie-Claret, une éclosion a commencé le 9 décembre et est devenue rapidement hors de contrôle.

« Quand quelqu’un était suspecté, il était mis en isolement. Mais ces personnes continuaient à se promener de secteur en secteur… même la directrice, les bureaux, les cuisines, tout le monde a été contaminé. Est-ce qu’ils ont mis les gens en zone chaude au bon moment ? La réponse est non », relate un employé du personnel soignant de Marie-Claret en entrevue avec La Presse.

Près de 70 % des résidants du centre ont été contaminés en décembre. De nombreux employés aussi, dont certains se rendaient au travail même s’ils étaient en attente de résultats de dépistage. « Certains employés ont eu leur résultat pendant leur quart de travail », poursuit notre source. Au plus fort de la crise, à la mi-décembre, il ne restait que deux employés habituels. « Le reste, c’était juste de l’agence. »

Au total, 35 résidants ont été contaminés, soit les deux tiers des aînés hébergés. Dix-sept d’entre eux — un bénéficiaire sur trois — sont morts de la COVID-19.

– Avec la collaboration de Thomas de Lorimier, de Léa Carrier et d’Ariane Lacoursière

VIGI SANTÉ EN BREF

15 centres à travers le Québec

Près de 1500 places d’hébergement

Fondée en 1970 par Filippo Simonetta

Le dirigeant actuel est son fils, Vincent Simonetta

2000 employés

Subvention gouvernementale pour chaque lit : 73 000 $ par an

Contribution moyenne de l’usager : 17 000 $ par an

QU’EST-CE QUE LE PRIVÉ CONVENTIONNÉ ?

Il y a trois types de CHSLD au Québec. Les CHSLD publics, d’abord, qui forment les trois quarts du réseau, avec 313 centres. Ils reçoivent une subvention gouvernementale de 73 000 $ par lit, et les usagers versent une contribution moyenne de 17 000 $. Les 59 CHSLD privés conventionnés, ensuite, qui appartiennent au privé, mais sont soumis aux mêmes normes que le public en matière de salaires et reçoivent la même subvention du gouvernement. C’est dans cette catégorie que se retrouve Vigi. Enfin, les 40 CHSLD privés non conventionnés, qui reçoivent une subvention gouvernementale 30 % moins élevée. En conséquence, les salaires versés aux employés sont généralement moins généreux dans ces centres. Le CHSLD Herron faisait partie de cette catégorie de centres.

COMMENT NOUS AVONS PROCÉDÉ

Le ministère de la Santé et des Services sociaux nous a fourni un bilan cumulatif des cas et des morts dans l’ensemble des CHSLD du Québec où était survenu au moins un cas de COVID-19, entre la fin de février 2020 et la fin de février 2021. Nous les avons classés selon la catégorie — public, privé conventionné ou privé non conventionné. Pour chaque CHSLD, nous avons vérifié le nombre de places au permis avec les registres du Ministère. Nous avons calculé le taux de mortalité en divisant le nombre de décès totaux survenus dans un centre avec le nombre de places au permis. Ces taux pourraient donc en réalité être plus élevés, puisque dans certains établissements, le nombre de bénéficiaires hébergés était, dans les faits, plus bas. Un exercice semblable avait été fait dans nos pages en juin dernier, ce qui nous a permis de mesurer l’évolution des cas et des morts entre la première et la deuxième vague. Les résultats détaillés de cette analyse seront publiés dans nos pages demain.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Le CHSLD Vigi Mont-Royal

« Ils ont tué ma mère »

« Ils ont tué ma mère. » « Une fin atroce. » « Le bordel total. » Ce sont les mots de familles qui ont perdu un être cher à Vigi Mont-Royal et à Vigi Dollard-des-Ormeaux. Un an plus tard, leur colère est encore vive. Leur peine aussi.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Ersilia Mariotti et son gendre, Jacques Benhamron

« C’était le bordel »

Le 29 avril, quand le téléphone a sonné, Jacques Benhamron s’est mis à crier. Au bout du fil, un médecin venait de lui annoncer le décès d’Ersilia Mariotti, 89 ans, la mère de sa défunte épouse, au CHSLD Vigi Dollard-des-Ormeaux.

« C’est vous qui l’avez tuée », a-t-il lâché au médecin.

Ça faisait des jours que M. Benhamron appelait sans cesse pour avoir des nouvelles de sa belle-mère, dit-il. Des jours qu’il était témoin de ce qu’il qualifie de « confusion ».

« Pour avoir quelqu’un au bout du fil, c’était la fin du monde. Personne ne savait rien. La directrice nous a dit : “Oui, oui, ça va bien.” Mais ce n’était pas vrai. C’était le bordel. »

La veille, grâce à une employée, il avait pu voir la vieille femme en vidéo. Ce n’est que là qu’il a compris la gravité de son état, qu’il a su qu’elle allait mourir.

« Elle était confinée dans une section verrouillée. Les seuls qui peuvent lui avoir transmis, c’est les employés, rage l’homme. C’est atroce. C’est inhumain, s’insurge-t-il. Ma belle-mère est morte comme une chienne. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Laurie et sa mère, Lydia Gordon

« Je n’ai vu presque personne »

19 avril. Kristine Berey sort de la chambre de sa mère Lydia, 94 ans, à Vigi Mont-Royal. Le couloir est désert. Une forme humaine se dessine au loin. C’est une jeune infirmière. Elle court. S’engouffre dans une chambre. Ressort en courant. Elle est seule pour 52 patients, a-t-elle dit à Mme Berey.

« Toute la nuit, elle a couru. Pas marché. Couru. »

Kristine Berey fait partie d’un très petit nombre de familles qui ont eu accès à l’intérieur d’un CHSLD durant la première vague. Si elle a pu dire adieu à sa mère mourante, c’est grâce à une employée qu’elle connaissait. Officiellement, les proches n’avaient pas le droit d’entrer. Son témoignage offre une perspective unique.

Elle a passé deux jours à Vigi Mont-Royal. Elle a lavé sa mère pour faire baisser sa fièvre. Elle dit avoir découvert que la bonbonne d’oxygène faisait défaut. Elle a parcouru les couloirs vides à la recherche d’aide et d’équipement.

Les autres résidants n’ont pas eu cette chance. Leur famille n’était pas là.

Au milieu du corridor une simple affiche délimitait la zone chaude, selon Mme Berey. « Je n’ai vu personne se changer. En fait, je n’ai vu presque personne du tout. Quand je suis arrivée, une infirmière m’a donné une seule paire de gants et m’a dit : “Lavez-les, c’est ça que je fais” ».

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Laurie Gordon

Pendant que Lydia Gordon dépérissait sous les yeux de son aînée, sa cadette, Laurie, enchaînait les appels pour l’envoyer à l’hôpital. « Il fallait la sortir de là. »

Laurie a parlé avec une médecin du CHSLD : Votre mère va mourir. Elle a accepté un niveau de soins minimal, lui aurait dit la docteure.

Mme Gordon a demandé qu’on change le niveau de soins. « La médecin ne faisait que répéter qu’elle allait mourir. » Elle a alors appelé le 911. La préposée lui aurait répondu qu’elle ne pouvait pas envoyer d’ambulance.

Quand la nonagénaire s’est éteinte, sa dépouille est restée dans la chambre toute la nuit à côté d’une autre résidante, vivante, selon ses filles.

« Ils ont tué ma mère », croit Laurie.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Olga Sarlis

« Elle aurait pu vivre cinq ans de plus »

Quand Olga Sarlis, 91 ans, est apparue sur l’écran du cellulaire de ses filles, le 21 avril ça été le choc. « C’était le visage de la mort », dit sa fille Eva Morfonios.

IMAGE FOURNIE PAR LA FAMILLE

Image tirée de l’appel vidéo dans lequel Olga Sarlis était accompagnée d’une employée ne portant ni masque ni gants

Deux semaines plus tôt, lors d’un autre appel vidéo, ses proches s’étaient inquiétées que l’employée avec leur mère ne porte ni masque ni gants. Cette même employée a été déclarée positive à la COVID-19 quelques jours plus tard, affirme Mme Morfonios.

En voyant l’état de leur mère, les deux sœurs ont paniqué. Le personnel de Vigi Mont-Royal les aurait alors rassurées. « Ils ont dit qu’elle avait juste une faible fièvre et de ne pas s’inquiéter, mais ce n’était pas vrai. Elle était négligée, déshydratée, confuse », dit Nancy Morfonios, l’autre fille de Mme Sarlis.

« Après ça, quand on appelait, on n’arrivait plus à parler à personne. Ça sonnait pendant des heures. »

Olga Sarlis est morte à l’hôpital. Ses filles disent avoir beaucoup insisté pour qu’elle y soit transférée.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Eva Morfonios

Elle aurait pu vivre cinq ans de plus. Elle était un peu perdue, mais elle était en bonne santé. Et drôle. Ils l’ont laissée mourir », dit Mme Morfonios.

« C’est bien qu’elle parte »

Fin avril, Georgia Sakoulas, 80 ans, a aussi été transférée à l’Hôpital juif. Elle est morte le 4 mai.

C’est une médecin envoyée en renfort par le CIUSSS qui appelé l’ambulance, raconte sa fille Lina Balafoutis. « Au moins, ma mère a eu la chance de sortir de là et d’avoir des soins. »

Durant des semaines, Mme Balafoutis avait essayé d’obtenir des nouvelles. « Quand j’arrivais à parler à quelqu’un, ils me disaient que tout allait bien. Était-elle nourrie correctement ? A-t-elle eu de l’eau ? Je ne sais pas. »

Quand l’ambulance est allée chercher Georgia Sakoulas, à Vigi Mont-Royal, sa fille l’attendait dans le stationnement. « Une employée m’a dit : “C’est bien qu’elle parte d’ici.” »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Le CHSLD Vigi Mont-Royal, propriété du groupe Vigi Santé, a été l’un des établissements les plus durement frappés lors de la première vague de COVID-19. Ses 223 résidants ont tous été infectés et au moins 70 sont morts.

Vigi Santé se défend

Le PDG adjoint du groupe Vigi Santé, Jean Hébert, a répondu en entrevue aux multiples questions que soulève notre dossier.

Quatre CHSLD gérés par Vigi font partie de la liste des pires CHSLD au Québec, avec plus du tiers des bénéficiaires morts. Que s’est-il passé ?

On fait une différence entre la première et la deuxième vague : les directives du ministère de la Santé [et des Services sociaux] n’étaient pas du tout les mêmes. On a eu 4 établissements touchés à Montréal pendant la première vague, sur les 15 de Vigi Santé. On a eu deux établissements, un à Montréal et un à Laval, où, malgré une situation difficile sur le plan régional, nous n’avons pas eu de cas. Souvent, ce sont des visiteurs qui ont fait entrer la COVID-19. On a mis en place le contrôle des visites et les tests de dépistage pour les employés. Quand les gens avaient des symptômes, on les retirait, mais certains étaient asymptomatiques. Aujourd’hui, les employés ont tout un équipement qu’on n’avait pas à la première vague. Puis, en mars, le gouvernement a pris le contrôle de l’équipement auprès des fournisseurs. On n’avait plus accès à nos fournisseurs, ce sont les CISSS et les CIUSSS qui distribuaient les équipements de protection. On était au troisième rang des priorités.

Comment se fait-il que certains de vos établissements aient connu des taux de contamination aussi élevés ?

Il fallait qu’on ait des cas confirmés pour avoir accès aux équipements de protection. Et faire les tests de dépistage, ce n’était pas systématique comme aujourd’hui. On a vidé les hôpitaux, on a rempli les CHSLD. Nos chambres étaient pleines, il fallait faire des zones rouges, on a pris des salons pour en faire, on a installé des rideaux pour séparer les lits. Mais la charge virale devient importante dans de tels lieux parce que ce sont de petits espaces. Il faut rappeler que le [masque] N95 était interdit dans les CHSLD à l’époque. Et un CHSLD, c’est un milieu de vie, ce n’est pas un hôpital. On n’a pas le personnel ni les équipements d’un hôpital. On est devenus des milieux de soins. Au Québec, la moitié des morts sont dans les CHSLD. Tous les CHSLD ont été touchés. Essayer de faire porter le chapeau à Vigi dans ce contexte, alors qu’on est un partenaire du réseau de la santé… On a vécu la même chose que les autres CHSLD.

Mais, comme groupe, votre taux de mortalité est plus élevé que celui des autres CHSLD.

Je ne suis pas sûr que les chiffres du Ministère que vous utilisez sont si précis que ça. Nos chiffres ont été compilés sur le terrain. Et il faut inclure, à notre avis, les CHSLD qui n’ont pas eu de cas de COVID-19. Agrément Canada nous a décerné une mention pour pratique exemplaire en matière de salubrité au début de 2020. Ça fait 10 ans que c’est comme ça. Et ça, c’est pour nos 15 installations. Nous sommes également audités de façon régulière par les CIUSSS et par le Ministère. Ils font des visites très régulières et non annoncées.

Mais la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail ne vous a-t-elle pas donné deux constats d’infraction pour non-respect des mesures sanitaires ?

Nous contestons ces constats, qui sont issus de demandes syndicales.

Et que dites-vous aux familles, qui se plaignent de la façon dont leurs proches ont été traités chez vous ?

Il y a un processus judiciaire en cours. On ne commentera pas cela.

Que répondez-vous aux employés qui disent avoir manqué de médicaments et d’oxygène pendant la pandémie ?

On a le nombre de bonbonnes d’oxygène en stock, le nombre de bonbonnes utilisées : on a toujours été en surplus. Si on avait été proches d’en manquer, on aurait pu en obtenir très rapidement de notre fournisseur. C’est la même chose pour les médicaments.

Avez-vous manqué de personnel pendant la pandémie ?

Oui. Pendant la première vague, on a vécu une contamination des résidants, mais aussi des employés. On a dû faire appel à de l’aide. Comme l’ensemble du réseau, Vigi Santé fait face à des enjeux de main-d’œuvre. Et quand on devient un milieu de soins, les ratios ne sont plus les mêmes, il faut plus de personnel. On était devenus un hôpital !

Lors de la deuxième vague, trois de vos établissements ont subi des éclosions majeures. Que s’est-il passé ?

Si je prends l’exemple de Vigi Shermont, tous les résidants étaient asymptomatiques. C’est comme ça que ça s’est propagé. On ne pouvait pas tester les résidants de façon régulière. Dans le cas de Marie-Claret et Saint-Augustin, ce sont des bâtiments vétustes, sans système de ventilation, à deux [résidants] par chambre. Durant la première vague, on n’a eu aucun cas. Mais quand c’est rentré, c’est parti vite. On a installé rapidement des échangeurs d’air à Marie-Claret et on a implanté la même chose à Saint-Augustin.

Les propos ont été édités pour en faciliter la lecture.