Dans les jugements du Tribunal de la jeunesse, comme c’est l’usage, on la désignait par une lettre. Il y a un an, son décès a tant bouleversé le Québec qu’elle a transcendé cet anonymat. On a vu passer son nom, son visage. Et la petite de Granby que les juges appelaient X est devenue le symbole de tout ce qui ne va pas à la DPJ. Mais qu’est-ce qui s’est passé pour qu’une fillette suivie depuis sa naissance par les services sociaux meure après avoir été ligotée et bâillonnée dans la maison de son père ?

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Chapitre 1 : la première erreur

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Sur la photo, la petite est enveloppée dans une couverture. Elle est sur son lit d’hôpital, le lit où elle va bientôt mourir. Elle est maigre. Son visage est blafard. Après qu’elle a rendu son dernier souffle, parce qu’on a débranché le respirateur, sa grand-mère prend la petite dans ses bras. Son corps ne pèse presque rien.

« C’était un petit paquet d’os, raconte la femme, que nous appellerons Johanne R. Mon mari me disait : “Prends-la pas, tu vas te faire du mal. Prends-la pas.” Je lui ai dit : “J’ai le droit de la prendre. Tu me l’enlèveras pas. Personne va me l’enlever.” »

La veille, quand Johanne R. avait entendu à la radio qu’une fillette de Granby se trouvait entre la vie et la mort, elle avait immédiatement pensé qu’il s’agissait de sa petite-fille. La petite, qu’elle avait élevée pendant les quatre premières années de sa vie, était retournée vivre chez son père. Johanne R. ne l’avait pas vue depuis presque trois ans.

Ce jour-là, Johanne R. a empoigné son téléphone en tremblant et a appelé la mère de la petite. La jeune femme ignorait tout du drame. Personne n’avait pensé à la contacter. Quelques minutes plus tard, les deux femmes obtenaient une confirmation de la Sûreté du Québec. L’enfant qui se trouvait entre la vie et la mort, c’était bien elle. Leur petite.

Depuis maintenant presque un an, tout le Québec se demande comment on en est arrivé là. Pour tenter de mettre ensemble les pièces d’un vaste puzzle, La Presse a eu accès à des informations contenues dans le dossier social de l’enfant, qui rassemble les interventions de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) dans son cas. Il démontre clairement que le premier acte de ce qui deviendra une tragédie commence en juin 2013.

À cette époque, une table d’orientation est organisée pour le cas de la petite X. La fillette a un an et demi. Elle vit chez sa grand-mère pratiquement depuis sa naissance. Une table d’orientation, c’est un exercice qui précède un passage devant le tribunal et vise à établir la position de la DPJ sur le devenir de l’enfant, et aussi à en informer les parents. Les deux parents sont présents, ainsi que la travailleuse sociale qui suit la petite.

Selon le contenu du rapport rédigé par cette dernière, tout milite pour que la DPJ recommande que la petite demeure chez sa grand-mère jusqu’à sa majorité. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon des services sociaux, un projet de vie.

La travailleuse sociale note que la petite évolue très bien dans son milieu de vie actuel, qu’elle ne présente aucun retard de développement. Du côté des parents, « l’engagement envers leur fille est minimal », écrit-elle. Leur implication est essentiellement centrée sur le jeu. Ils ont des difficultés financières importantes. Ils viennent d’être évincés de leur logement.

La conclusion semble aller de soi. Le « projet de vie » de X sera de rester chez ses grands-parents jusqu’à ses 18 ans. Mais quatre mois plus tard, ce n’est pas ce que la DPJ va recommander devant la juge Julie Beauchesne. On réclamera plutôt une année de placement supplémentaire, « pour donner au père le temps de se solidifier ».

L’avocate de l’enfant, au tribunal, s’oppose à cette orientation, note la juge Beauchesne dans son jugement. C’est que cette recommandation va à l’encontre non seulement de l’esprit du rapport de la travailleuse sociale au dossier, mais également de la Loi sur la protection de la jeunesse. Depuis 2007, la loi prescrit que pour un si jeune enfant, après un an, le « temps pour se reprendre » est écoulé pour les parents. Dans le cas de X, ce délai est largement écoulé.

Pour ce reportage, La Presse a épluché les nombreux jugements rendus dans le cas de la fillette de Granby et de son frère et réalisé plusieurs entrevues de fond. Certains de ces témoins ont désiré conserver l’anonymat, afin de préserver leurs relations avec la famille. Nous avons également eu accès aux informations contenues dans le dossier de l’enfant à la Direction de la protection de la jeunesse. L’avocat représentant le père, Me Martin Latour, n’a pas voulu commenter les faits, qui font actuellement l’objet d’un processus judiciaire. Il a tenu à souligner que le procès de son client est toujours à venir, et qu’aucun des témoignages qui seraient rapportés dans ce reportage n’a été testé devant les tribunaux. Le père a été accusé de séquestration, d’avoir abandonné son enfant de façon à ce que sa vie soit mise en danger et d’avoir omis de lui fournir les choses nécessaires à l’existence. La belle-mère a été accusée de séquestration et de voies de fait graves. Tant le CIUSSS de l’Estrie que celui de la Montérégie-Est, desquels relèvent les deux directions de la protection de la jeunesse qui ont été chargés du dossier de l’enfant, ont décliné notre invitation à répondre aux questions soulevées par ce dossier.

Que s’est-il passé ?

Les informations auxquelles nous avons eu accès montrent que c’est à la table d’orientation, en juin 2013, que tout s’est joué. Lors de ce genre d’exercice, les parents et les intervenants de l’enfant sont présents. La table est présidée par un réviseur. Selon nos informations, le père y a fait un plaidoyer pour conserver la possibilité de recouvrer, éventuellement, la garde de sa fille. Le père de X, appelons-le Vincent R., est un homme « extrêmement convaincant », rapporte une personne qui l’a côtoyé pendant des années et qui désire conserver l’anonymat. « Il a toujours été manipulateur. Il aurait pu vendre un congélateur à un Esquimau », renchérit sa mère, Johanne R.

Ce jour-là, en convainquant la réviseure qui a ultimement le dernier mot sur la position de la DPJ, Vincent R. a gagné une bataille décisive. Si la DPJ avait recommandé le placement jusqu’à majorité chez la grand-mère devant la juge Beauchesne en octobre 2013, conformément à ce que prescrit la loi, jamais ce père n’aurait pu retrouver la garde de sa fille.

Mais pourquoi Vincent R. tenait-il autant à recouvrer la garde de la petite ? Pour répondre à cette question, il faut retourner 20 ans en arrière.

La Loi sur la protection de la jeunesse prévoit qu’un projet de vie permanent devrait être élaboré pour les enfants après 12 mois de placement pour les enfants de moins de 2 ans, 18 mois pour les enfants de 2 à 5 ans et 24 mois pour les enfants de 6 ans et plus.

Chapitre 2 : la famille déchirée

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Fin des années 90. Vincent R. a 9 ans. Il est le deuxième enfant d’une fratrie de quatre. Un jour, sa mère le surprend dans la salle de bains, avec sa petite sœur. Il lui fait des attouchements. « Il avait 9 ans la première fois, et il a recommencé à 12 ans. Quand il a recommencé, c’est là qu’on a appelé la DPJ », raconte Johanne R.

Normalement, nous ne pourrions relater ces faits, qui rapportent une agression sexuelle, impliquant, en plus, des mineurs. Mais comme l’identité des gens que nous évoquons dans ce texte est maintenue confidentielle, nous pouvons les évoquer. Ils sont importants pour la compréhension de cette histoire.

À la suite du signalement, puis de l’évaluation, les services sociaux recommandent le placement de Vincent. Le mari de Johanne R. est d’accord. Mais Johanne s’oppose au placement. « J’ai tout mis en œuvre pour qu’il soit suivi, qu’il guérisse, je lui ai bâti une chambre au sous-sol, il avait une salle de bains, il y avait un système d’alarme qui déclenchait s’il montait. Ça, ça protégeait mes enfants. La nuit, il était confiné au sous-sol », raconte la femme.

Vincent R. est suivi pendant cinq ans en pédopsychiatrie. Les autres enfants sont aussi suivis par des professionnels et la famille passera par une thérapie familiale. « J’ai dû rebâtir la famille. Mon mari, il ne voulait plus rien savoir de lui. » Cet épisode laisse de profondes traces traumatiques chez tous les membres de la famille. « Il était le mouton noir du milieu familial », résume un proche de la famille.

En 2011, Vincent R. se met en couple avec une jeune femme. Appelons-la Jade P. En septembre 2011, Jade accouche d’une petite fille. « Mon fils m’a appelée, la DPJ était à l’hôpital, raconte Johanne R. Le bébé était tout petit, elle pesait 4 livres et 11. Elle avait la tête grosse de même. »

Pour la DPJ, il était impensable de laisser l’enfant vivre chez ses parents. Et Johanne R. était bien d’accord. « Leur logement, c’était épouvantable. Il fallait que j’aille soigner les chiens, je prenais ma respiration dehors, je rentrais, je ressortais. Ce n’était pas vivable, c’était épouvantable, l’odeur. Les deux, c’était… des cochons. Il y avait de la merde de chien partout, c’était… irrespirable. » On confie donc l’enfant à son père… mais celui-ci doit obligatoirement vivre chez ses propres parents, afin de bénéficier d’une supervision constante de leur part.

Le jeune couple emménage donc avec son bébé chez Johanne R. Ça ne se passe pas bien. « La grand-mère a dû réveiller le père dans la nuit pour qu’il aille donner à boire à l’enfant. Il aurait dit à la grand-mère qu’il ne voulait pas se lever deux fois par nuit et qu’il déciderait quand l’enfant était pour boire », peut-on lire dans un des nombreux jugements qui ont ponctué la vie de la petite.

Jade P. a un TDAH et, à l’époque, elle n’est pas médicamentée. Elle est impulsive et présente une déficience intellectuelle. Elle a consommé des drogues dures durant sa grossesse. « Elle était dure à vivre, j’avais vraiment de la misère à la stander », témoigne Johanne R.

En décembre, les deux parents quittent le domicile des grands-parents. La petite reste chez Johanne R. et son mari. En janvier 2012, un juge confie officiellement l’enfant à ses grands-parents pour une période de six mois. La vie du bébé chez ses grands-parents se passe très bien, affirme Johanne R. « C’était un super de bon petit bébé. C’était rare qu’elle pleurait. C’était un petit rayon de soleil. »

De l’huile sur le feu

Un an et demi plus tard, un nouvel évènement vient jeter de l’huile sur le feu de la querelle familiale, qui n’a jamais cessé de couver. Jade P. quitte Vincent R., pour se mettre en couple avec son frère. Appelons-le Stéphane R. Et pour compliquer encore le tout, Jade P. est enceinte. On ignore qui, de Vincent ou de Stéphane, est le père de cet enfant.

La relation entre Jade et Vincent avait toujours été « toxique », juge Johanne. « Il la dénigrait, il lui enlevait toute son estime d’elle-même. » Avec Stéphane R. comme conjoint, Jade P. s’épanouit, estime-t-elle. Les grands-parents de la petite appuient donc le nouveau couple. Et Vincent R. se retrouve, encore une fois, isolé dans la cellule familiale.

Johanne R. soutient cependant Vincent lorsque ce dernier réclame de savoir avec certitude qui est le père de l’enfant. « Au départ, il est né de père inconnu. C’est moi qui ai amené mon fils pour passer des tests de paternité parce que moi, j’ai pour mon dire : si c’est ton fils, tu as le droit de le connaître. »

C’est à peu près à cette époque qu’est organisée la fameuse table d’orientation. Si Vincent R. se bat si fort pour avoir sa fille, c’est pour prouver au monde entier – et surtout à sa famille – qu’il est « une bonne personne », résume un ami de la famille.

Et ce bébé, encore à naître, sera la clé qui lui permettra de reprendre la garde de sa fille.

Chapitre 3 : la deuxième erreur

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Mars 2014. Jade P. accouche d’un petit garçon. Même si elle prend désormais sa médication, même si elle a un nouveau conjoint, la DPJ la considère comme incapable de s’occuper de cet enfant.

Pourquoi la mère est-elle considérée comme étant inapte ? Elle est pourtant pleine de bonne volonté, note l’intervenante qui évalue la mère lors de son séjour dans un centre mère-enfant, aux côtés de son nouveau-né. Mais elle a encore d’importantes limites, note-t-elle.

« C’est vrai qu’elle avait changé, témoigne Johanne R., qui a constaté l’effet de la médication sur sa bru. Elle écoutait les consignes, elle était polie… Ce n’était plus la même personne. C’est devenu comme une fille pour nous. »

Mais la DPJ ne change pas son opinion sur la mère. Une décision d’autant plus incompréhensible, s’insurge l’avocate de Jade P., Valérie Assouline, que cette mère a maintenant trois enfants à sa charge, et s’en occupe très bien.

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Valérie Assouline, l’avocate de Jade P.

« On l’a tout de suite mise dans cette case de mauvais parent. Et c’était terminé. Peu importe ce qu’elle pouvait faire. Même après qu’elle a eu d’autres enfants, la situation n’a pas bougé », déplore l’avocate. « Pour la DPJ, ça a toujours été une moins que rien, ajoute Johanne R. Ils l’ont toujours écartée. »

Jade P. n’a jamais pu voir les deux premiers enfants qu’elle a eus, la petite et son frère, autrement qu’en visite supervisée. Même si elle a réclamé, à maintes reprises, d’élargir la durée de ses visites et de lever la supervision, les tribunaux ne lui ont jamais accordé gain de cause.

La mère étant jugée inapte, on se tourne vers Johanne R. Elle refuse de prendre en charge un nouveau poupon. « Elle voulait venir chez nous au départ et on a dit non. On l’a fait une fois. On ne le fera pas pour tous les enfants. Débrouille-toi », dit Johanne R.

Le père lève la main. Il y a donc une nouvelle évaluation de la part de la DPJ.

Quand les intervenants de l’évaluation se mettent à l’œuvre dans un dossier, on leur demande de statuer sur des faits précis, à un moment bien précis dans le temps. La question qui leur est posée, à ce moment-là, est la suivante : Vincent R. est-il actuellement en mesure d’assurer le développement et la sécurité de son bébé ? Le passé de Vincent R. a une importance, certes, mais il n’est pas capital dans l’équation.

Pour prendre cette décision, le dossier de sa sœur est bien sûr consulté. Mais la situation de la fillette n’est pas déterminante pour l’avenir de son petit frère, car ces considérations appartiennent au passé du père. Et pour cette évaluation, on repart complètement sur de nouvelles bases : on considère donc le père avec la vision très étroite de l’ici et maintenant. Un élément important s’ajoute au dossier : jamais les grands-parents ne s’opposent à ce que leur fils obtienne la garde de ce petit bébé. Au contraire, ils sont plutôt aidants pour leur fils.

« C’est moi qui ai amené mon fils pour passer des tests de paternité parce que moi, j’ai pour mon dire : si c’est ton fils, tu as le droit de le connaître », dit Johanne R.

Un rapport positif

Le rapport soumis au tribunal par l’intervenante à l’évaluation est éloquent… et très positif. « Le père est bien épaulé au plan personnel. La conjointe, mère d’un petit garçon de 8 ans, est dotée d’une grande maturité, écrit la juge, appelée à trancher le cas du petit frère. Le père s’est responsabilisé et s’avère doté de plus de maturité. Il consommait à raison d’une à deux fois par semaine. Il a cessé cette pratique depuis trois semaines. Il ne prend plus d’alcool depuis plusieurs mois. »

En juillet 2014, Vincent R. obtient donc la garde de son fils.

« Un moment donné, mon fils m’arrive et il me dit : “J’ai trouvé le moyen de retrouver mes enfants et je te garantis que la travailleuse sociale va faire ce que je lui dis de faire” », se rappelle Johanne R. À ce moment, Vincent R. avait probablement compris que s’il obtenait la garde de son fils, c’était un passeport pour ravoir sa fille. « Il y a des gens qui sont maîtres dans l’art de se faufiler dans le processus. C’est son cas », résume une personne qui l’a côtoyé. « Il lisait, il se renseignait. C’est quelqu’un de très intelligent », ajoute le proche de la famille à qui nous avons parlé.

Comme le projet de vie de la fillette n’avait jamais été clarifié, et comme on venait de confier à Vincent R. la garde d’un bébé, la DPJ venait effectivement de mettre le doigt dans un engrenage qui mènerait quasi inéluctablement au retour de la petite chez son père.

À peine quelques mois plus tard, à l’automne 2014, Vincent R. demande la garde de sa fille. Il ne l’obtient pas : la juge statue que la petite doit rester encore six mois chez sa grand-mère. Mais le père arrache la levée de la supervision des contacts avec sa fille par Johanne R. Car jusqu’à ce moment, les visites du père à sa fille – six à sept heures par semaine – se déroulent en présence de la grand-mère. Les visites supervisées auront désormais lieu au domicile du père, sous la supervision d’une intervenante de la DPJ.

Et qu’en pense l’avocate de l’enfant ? « Elle se déclare abasourdie, puisque le constat qu’on devrait faire est que la stabilité se trouve chez la grand-mère. »

Curieusement, lors de cette audition, on évoque très peu ce qui constitue un premier signal d’alarme. Les policiers sont intervenus chez le père et sa nouvelle conjointe pour des conflits conjugaux en août. Selon Johanne R., « dans la nuit du 2 août 2014, mon fils m’a appelée, il était deux heures du matin. La police était chez lui. Sa conjointe avait fait des menaces de mort sur le petit. Elle avait menacé de le lâcher en bas du quatrième étage. Elle le tenait par une patte dans le vide ».

Chapitre 4 : la tragédie

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Automne 2014. La petite est de retour d’une visite chez son père. « On était chez mes parents, raconte Johanne R. Elle demande à aller aux toilettes et elle commence à se zigner comme une fille sur un gars. Elle dit : “Je le fais bien grand-maman, papa va être content. C’est lui qui me demande de faire ça quand je vais aux toilettes avec lui.” »

Ce type de gestes sexualisés se reproduit à plusieurs reprises, affirme la grand-mère. Elle évoque ces incidents devant le tribunal, ainsi que le passé de son fils. Son frère et sa sœur portent plainte contre lui à la police, en alléguant – pour la première fois – que les agressions se sont poursuivies pendant plusieurs années.

Le dossier social de l’enfant montre que la DPJ n’a pas prêté foi à ces allégations de nature sexuelle. Si les craintes étaient réelles, pourquoi la grand-mère ne s’est-elle pas opposée au retour de son petit-fils chez son père pour les mêmes raisons ? se questionne ouvertement l’intervenante au dossier. En laissant le petit frère retourner chez le père sans soulever de craintes, pour la DPJ, les grands-parents ont perdu toute crédibilité.

Ces nouvelles accusations ravivent le schisme familial. C’est la guerre entre Vincent R. et les autres membres de la famille. La petite est prise dans ce maelström, instrumentalisée par l’un et l’autre camp. À l’automne 2015, le conflit entre le père et le reste de la famille est si intense que la DPJ réclame du tribunal de limiter les contacts entre l’enfant et ses grands-parents. Le juge accepte.

Or, la petite aurait eu besoin de la présence de son père et de ses grands-parents dans sa vie, énonçait clairement l’intervenante dans un rapport soumis au tribunal en septembre 2015. « Elle a besoin qu’on reconnaisse qu’elle aime son père et sa grand-mère. Elle a besoin qu’on soit centré sur son intérêt à elle. » Mais cela ne s’est pas produit.

Pendant un an, cette même intervenante supervise les visites de la petite chez son père. Une éducatrice est également à l’œuvre dans la famille. Les notes de ces visites montrent que tout semble bien se dérouler. L’éducatrice a travaillé les compétences du père, en particulier la gestion de la discipline. « Il faut travailler à recréer l’attachement », stipulent les notes. À plusieurs reprises, le père est décrit comme « collaborant ».

En juin 2016, la DPJ ferme le dossier.

Puis, en 2017, la police intervient à trois reprises au domicile du père. À l’automne 2017, c’est le père lui-même qui se signale à la DPJ. Les policiers sont intervenus chez lui. Sa conjointe a fait des gestes de violence à l’endroit de sa fille. En état d’ébriété, elle l’aurait lancée par terre et lui aurait tiré les cheveux. Six mois plus tard, une nouvelle intervention des policiers a lieu chez le père et sa conjointe.

La conjointe de Vincent R. sera éventuellement accusée de voies de fait sur la petite… mais elle obtiendra une absolution inconditionnelle du tribunal. « Il n’y a pas eu d’autres évènements, et je ne crois pas qu’il y en aura d’autres », déclare le père devant le tribunal.

Une nouvelle évaluation est néanmoins réalisée par la DPJ, aux motifs de mauvais traitements psychologiques et de risques sérieux d’abus physiques. La sécurité et le développement de la petite et de son frère sont jugés compromis. En mai 2018, la juge Pascale Berardino statue que l’enfant doit demeurer chez son père, mais ordonne que des services soient donnés au père et à sa conjointe.

Un monstre administratif

Le dossier de la petite relève désormais du CIUSSS de l’Estrie, un véritable monstre administratif. Près de 20 000 employés, 100 établissements, une population desservie d’un demi-million de personnes. Lorsque la réforme Barrette a créé cette mégastructure en 2015, on y a rapatrié la ville de Granby, qui relevait autrefois de la Montérégie. Le choc des cultures a été total, nous ont relaté plusieurs intervenants.

Une nouvelle intervenante est donc assignée au dossier. Elle revient de congé de maladie et ne travaille que deux ou trois jours par semaine. Pourtant, elle conserve une charge de cas complète. Les services ne se concrétisent pas.

Il faut dire qu’à l’époque, le personnel manque cruellement aux bureaux de Granby et de Cowansville. Une vingtaine d’intervenants auraient dû y travailler : on n’en retrouvait qu’une dizaine. « À Granby, c’était difficile, et c’était nommé depuis longtemps, les conditions de travail, la surcharge de travail, la lourdeur des cas et, bien sûr, pour tout le monde, c’était une question de budget. Il fallait cadrer dans des budgets, quelle que soit la demande », déplore Danny Roulx, représentant local de l’Alliance du personnel professionnel et technique.

Le problème est particulièrement criant à l’application des mesures, où les listes d’attente n’existent pas, puisque les gestionnaires distribuent chaque cas qui entre dans les charges de travail des intervenants, sans égard au nombre de dossiers qu’ils ont déjà en main.

« À l’application des mesures, il y a aussi une liste d’attente, qui est un peu camouflée. Les chefs mettent tout de suite les cas dans des charges de dossiers. Et c’est comme ça qu’on a procédé. Un de plus. Un deuxième, un troisième. Et c’est comme ça qu’on s’est monté des charges de dossiers qui étaient à 22, 23 dossiers », explique Danny Roulx. Donc, dans les faits, les enfants attendent… mais officiellement, l’image est préservée.

Le juge Mario Gervais, qui statuera des mois plus tard sur le cas du petit frère, a résumé la situation de façon lapidaire. « Bref, l’intervenante est abruptement mise en situation d’échec par la Directrice. La Directrice, en ne prenant aucune mesure pour pallier les sérieuses restrictions partielles de travail de l’assistante sociale, ne pouvait qu’anticiper ce résultat. »

Comme elle est débordée, cette nouvelle intervenante se concentre sur les problèmes énormes de la petite, que le père souligne à grands traits. Il fait valoir que lui et sa conjointe sont dépassés par les comportements de l’enfant. Il demande de l’aide.

La pédiatre qui a vu l’enfant en avril 2018 présente un rapport inquiétant. « Elle présente une détresse psychologique sévère », dit-elle, évoquant un trouble de l’attachement, un trouble d’opposition, un trouble de sommeil et un état de stress post-traumatique.

Jamais, dans les notes que nous avons pu consulter, la petite n’a-t-elle dénoncé un mauvais traitement. Elle était extrêmement renfermée. Au cours d’une rencontre avec sa pédiatre, l’enfant n’a pas dit un mot et s’est uriné dessus. L’intervenante tente alors de la faire voir par un pédopsychiatre.

Signal d’alarme

Les comportements problématiques de la petite se multiplient. Elle se mutile, défèque et urine dans le logement, fait des crises. Les voisins la voient fouiller dans les poubelles; à l’école, elle vole les lunchs des autres enfants… alors qu’elle a le sien dans un sac. Un nouvel intervenant est assigné au dossier.

PHOTO CATHERINE TRUDEAU, ARCHIVES LA VOIX DE L’EST

Des peluches ont été déposées devant la maison où la fillette de Granby habitait.

Des mois plus tard, un jugement dans le cas de son petit frère lèvera en partie le voile sur ce qui se passait dans la maison. Le garçonnet de 5 ans indique au policier chargé de l’enquête, à la suite du décès de sa sœur, que son père lui donne des douches glacées et qu’il a parfois été attaché. La famille d’accueil chez qui il est hébergé constate aussi que l’étape du bain et de la douche suscite une grande crainte chez l’enfant. Il finit par leur décrire les douches froides que ses parents lui faisaient subir. En allant acheter une ceinture avec sa famille, il raconte aussi que « des fois, mon papa m’attachait avec une ceinture sur mon lit ».

Le 29 avril 2019, vers midi, le service de police de Granby reçoit un appel. Une fillette de 7 ans a été retrouvée dans un état critique dans une résidence. À l’arrivée des premiers répondants, « tout le monde est dans le déni », témoigne l’un d’entre eux. Des restes de ruban adhésif dispersés dans la pièce semblent indiquer que l’enfant était attachée et bâillonnée.

La petite meurt le lendemain.