Les cas d’enfants abusés sexuellement sur l'internet ont atteint un sommet avec le confinement. Dans les prochains mois, nos journalistes enquêteront sur cette autre épidémie.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Alors que les jeunes sont plus que jamais rivés à leurs écrans depuis le début de la pandémie, les cas d’exploitation sexuelle d’enfants sur l’internet ont atteint un sommet inégalé au pays, révèlent des chiffres obtenus par La Presse. La COVID-19 offre un tel terreau aux prédateurs qu’ils s’en félicitent ouvertement en ligne et s’échangent des trucs sur le dark web pour mieux en profiter.

Même si la hausse est étroitement liée aux mesures de confinement, les experts s’inquiètent qu’elle ne devienne la « nouvelle normalité » une fois la crise sanitaire passée.

Les chiffres frappent :

> Depuis avril, le Centre canadien de protection de l’enfance (CCPE), via son site Cyberaide.ca, enregistre une augmentation de 81 % des signalements d’enfants ayant « reçu des messages, des photos ou des vidéos à caractère sexuel venant d’adultes, qui ont subi des pressions pour transmettre des photos ou des vidéos à caractère sexuel ou pour se livrer à des activités sexuelles, ou qui ont fait les frais de la diffusion de photos ou de vidéos à caractère sexuel d’eux-mêmes ». On parle d’une moyenne de 300 signalements mensuels depuis six mois concernant ces problématiques. La moyenne des six mois précédents était de 160.

> À la GRC, le Centre national de coordination contre l’exploitation des enfants note une hausse de 36 % des signalements de mars à mai 2020. La GRC a jugé la situation inquiétante au point de produire deux rapports internes concernant les impacts directs de la COVID-19 sur l’exploitation sexuelle des mineurs, a appris La Presse. Ces rapports ont été transmis l'été aux corps policiers provinciaux et municipaux du pays afin de les alerter.

> Au Québec, le bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) n’a pas de chiffres précis à fournir, mais remarque aussi cette tendance. « C’est clairement en hausse », confirme MJoanny St-Pierre, procureure et coordonnatrice du comité de concertation en matière de lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants sur l’internet.

Des prédateurs qui s’encouragent

Printemps 2020. Dans les tréfonds du web, des prédateurs s’activent.

« Avec potentiellement des millions de garçons dans le monde qui sont contraints de rester à la maison, sans surveillance si leurs parents travaillent, il est maintenant temps pour [nous] de faire [notre] part pour aider les efforts de quarantaine. Il y a un besoin urgent d’activités enrichissantes et structurées pour tous ces garçons. »

Cette phrase, c’est un pédophile qui l’a écrite.

Véritable appel à l’action d’un prédateur en invitant d’autres à profiter de l’isolement des jeunes, elle fait partie de nombreuses conversations interceptées au début du premier confinement sur le dark web par l’équipe du CCPE, la centrale canadienne de signalement des cas d’exploitation sexuelle d’enfants sur l’internet.

Dans les extraits que La Presse a pu consulter, les internautes s’identifient eux-mêmes comme « capper », un terme défini par le Centre comme « une personne qui tente de capturer de l’audio et de la vidéo nue ou sexuelle via la webcam de garçons et de filles qu’ils ciblent sur des plateformes ou des applications de diffusion en direct ».

Ils s’encouragent, se guident et se mettent en garde contre les autorités.

Telle plateforme de clavardage, très populaire auprès des jeunes, « regorge littéralement de garçons depuis deux semaines », se réjouit l’un.

Un autre déplore qu’avec la quarantaine, plus de policiers enquêtent sur les images « d’enfants sexy » sur l’internet et se désole que les autorités conseillent aux parents d’interdire aux jeunes d'apporter des appareils électroniques dans leur chambre. « C’est notre but de les amener là », écrit le prédateur.

« Quand la COVID-19 est arrivée, nous avons commencé à voir beaucoup plus de discussions sur le dark web et d’autres endroits où les délinquants se rassemblent virtuellement », raconte Stephen Sauer, directeur de Cyberaide.ca.

Les délinquants voyaient la COVID comme une opportunité d’exploiter les enfants. Ils discutaient du fait que de plus en plus d’enfants étaient en ligne. Ils s’éduquaient les uns les autres sur comment avoir accès à ces enfants via les différentes plateformes pour les exploiter.

Stephen Sauer, directeur de Cyberaide.ca

Une pandémie d’abus

Jeudi 15 octobre. Dans une salle de cour du palais de justice de Montréal, un homme dans la vingtaine apparaît sur l’écran vidéo par lequel se fait la majorité des comparutions en cette ère de COVID-19. Cheveux en bataille, t-shirt gris, Anthony Fournel écoute la procureure de la Couronne énumérer la liste des conditions de sa libération en attendant son procès :

> Interdiction de se retrouver en présence physique d’une personne de moins de 16 ans ;

> interdiction d’être dans un parc public, près d’une garderie, une école, un terrain de jeu ;

> interdiction d’occuper un emploi ou d’être bénévole auprès de personnes de moins de 16 ans ;

> interdiction d’être en contact sur l’internet avec des personnes de moins de 16 ans.

« Comprenez-vous ces conditions, demande le juge ?

— Oui.

— Les acceptez-vous ?

— Oui. »

Fournel est accusé de plusieurs crimes liés à l’abus sexuel de mineurs sur le web, dont possession et distribution de pornographie juvénile. Certains des gestes qu’on lui reproche ont eu lieu pendant la pandémie.

Cette dernière a entraîné dans son sillage une autre épidémie : l’exploitation des enfants et des adolescents en ligne. Le phénomène était déjà catastrophique ; il a pris une ampleur sans précédent.

Des jeunes qui tournent en rond

Les liens entre l’explosion des cas et le confinement sont évidents, notent les experts. Plusieurs avaient d’ailleurs lancé des appels à la vigilance au printemps.

« Il y a eu une augmentation de l’utilisation de la technologie par les enfants, rappelle Stephen Sauer de Cyberaide.ca. Beaucoup d’adolescents étaient limités dans leurs activités. Ils n’avaient pas accès à leurs amis à l’école, alors ils utilisaient différentes technologies pour avoir cette interaction sociale. Et parfois, ces plateformes peuvent être risquées. Vous commencez à discuter avec des gens, par exemple, sur un jeu en ligne et ils vous redirigent vers d’autres services où ils peuvent vous exploiter. Nous voyons beaucoup plus de cela. »

La caporale Caroline Duval, de la GRC, ajoute : « Parmi les facteurs pouvant expliquer cette augmentation, mentionnons le fait que le matériel d’exploitation sexuelle d’enfants en ligne est devenu viral et qu’on a observé une augmentation notable de la quantité de matériel autoproduit sur les plateformes de médias sociaux. »

Les pièges sont partout, préviennent les intervenants de terrain, et aucun enfant n’est vraiment à l’abri.

« C’est important que les gens prennent conscience que ça existe et qu’ils soient attentifs et qu’ils en parlent avec leurs enfants pour qu’on tente de le déceler très tôt si ça arrive », prévient MJoanny St-Pierre, du DPCP.

La procureure souligne que les gens ont tendance à banaliser les crimes sexuels commis sur l’internet en disant : « c’est juste des photos ; c’est juste des conversations ». Rien n’est plus faux, insiste-t-elle. « Les infractions de leurre informatique et de pornographie juvénile font des dommages vraiment dévastateurs chez les victimes et c’est important que les gens prennent conscience que ça existe. »

Dans le cadre de son travail de vigie, le Centre canadien de protection de l’enfance a vu des cas d’abus « sur n’importe quel type de plateforme ».

La première approche peut par exemple se faire sur une application de jeu ou de clavardage comme Snapchat ou Instagram, par exemple. Le prédateur essaie ensuite de poursuivre la conversation sur une plateforme de diffusion en direct comme Skype ou Facebook Messenger. Récemment, l’équipe du CCPE a recensé plusieurs cas impliquant l’application Omegle, dont le but est de mettre en contact de purs étrangers. « Nous savons que les délinquants en parlent et nous savons que les jeunes l’utilisent », dit Stephen Sauer.

CAPTURE D'ÉCRAN DE L'APPLICATION OMEGLE

L'application Omegle permet de mettre en relation de purs étrangers.

« Vous avez cette application qui permet des discussions aléatoires avec des inconnus, sans vérification d’âge. Ce n’est pas comme si les choses étaient organisées pour que les jeunes qui veulent parler avec d’autres jeunes ne communiquent qu’avec des jeunes. C’est ouvert. Un adulte peut facilement discuter avec une personne âgée de 12, 13 et 14 ans sans aucune vérification », rage-t-il.

Comme MSt-Pierre, il croit que les parents ont un rôle à jouer. Mais « les parents ne peuvent pas tout savoir ».

Pour M. Sauer, c’est surtout aux entreprises web de faire leur part.

Les acteurs de l’industrie doivent en faire plus. L’industrie doit être tenue responsable de ce qu’elle offre, de ce qu’elle met à la disposition des jeunes et du manque de modération dans ces services.

Stephen Sauer, directeur de Cyberaide.ca

La nouvelle norme ?

Alors que les mesures les plus strictes du confinement sont chose du passé et que les jeunes sont de retour sur les bancs d’école, peut-on s’attendre à un retour à la normale ?

L'été dernier, la GRC a vu le nombre de dossiers revenir à son niveau pré-pandémie, mais le corps de police reste à l’affût pour la deuxième vague.

Au CCPE, la hausse de 81 % des signalements mensuels depuis avril se maintient.

« Je ne peux pas prédire l’avenir, mais je pense que ce chiffre restera à peu près le même, sinon qu’il continuera d’augmenter, s’inquiète Stephen Sauer. Même avec la fin de la COVID, je pense que les gens continueront d’utiliser ces différentes technologies et auront toujours ces interactions en ligne. La nouvelle norme sera d’utiliser les médias sociaux et différents outils et applications pour communiquer. Je pense que la COVID nous a poussés à ça. »

> À lire demain : « Le prédateur est dans l'écran »

Le marché noir du web

Le dark web est une zone de l’internet qui « ne peut pas être indexée par les moteurs de recherche, n’est pas visible dans un navigateur web standard, nécessite des moyens spécifiques (tels que des logiciels spécialisés ou une configuration réseau) pour y accéder et utilise le cryptage pour assurer l’anonymat et la confidentialité des utilisateurs », selon le dictionnaire Merriam Webster. C’est le marché noir de l’internet, où l’on trouve autant des armes que de la drogue ou de la pornographie juvénile.