C’est une rivière anonyme bordée de champs de maïs. Mais parce qu’elle témoigne de la présence de pesticides dans les cours d’eau agricoles du Québec, elle raconte une histoire troublante. L’histoire de milliers de kilomètres d’un réseau hydrographique rempli de pesticides, à des concentrations qui menacent la vie aquatique.

texte : Daphné Cameron texte : Daphné Cameron
La Presse

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La carcasse d’une voiture rongée par la rouille se déverse sur les flancs du cours d’eau. Un réservoir blanc se dresse à travers l’eau opaque, tel un iceberg de plastique. Le cadavre d’un faon flotte, éventré. Kilomètre après kilomètre de pagaie, l’impression de traverser un dépotoir.

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En naviguant sur la rivière Chibouet, on a l’impression de traverser un dépotoir.

Alors que le canot glisse doucement sur les eaux tantôt brunes, tantôt grises, une puissante odeur septique provoque des haut-le-cœur. Mais c’est la pollution qui ne se voit pas à l’œil nu qui préoccupe avant tout le ministère de l’Environnement. Une pollution qui se joue à l’échelle moléculaire, et dont les conséquences se mesurent en microgrammes par litre.

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Derrière la pollution qui saute aux yeux se cache une contamination aux pesticides qui suscite l’inquiétude.

La rivière Chibouet est un cours d’eau anonyme qui traverse les champs de Saint-Hugues et de Sainte-Hélène-de-Bagot, deux villages agricoles de l’est de la Montérégie. Depuis 1992, elle sert de rivière-témoin au gouvernement du Québec pour documenter la présence des pesticides dans les cours d’eau de la grande région de Saint-Hyacinthe, un paysage dominé par les monocultures de maïs génétiquement modifié et de soya.

La dernière campagne d’échantillonnage du Ministère, menée entre 2015 et 2017, brosse un portrait inquiétant de la santé de la rivière. C’est aussi, de manière plus alarmante, un baromètre qui reflète l’état général de plusieurs milliers de kilomètres du réseau hydrographique qui quadrille les zones où l’on cultive intensivement le grain au Québec.

Au cours des étés 2015, 2016 et 2017, le ministère de l’Environnement a recueilli 88 échantillons d’eau dans la rivière Chibouet. En février dernier, les résultats sont tombés : entre 21 et 27 pesticides ont été détectés, selon l’année.

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La concentration de pesticides dans la Chibouet est telle que les diverses espèces et différents organismes qui dépendent de la rivière peuvent subir des effets néfastes.

Pour la quasi-totalité de ces échantillons, le seuil de qualité de l’eau nécessaire à la protection des espèces aquatiques a été dépassé. Pour 100 % des échantillons recueillis en 2015 et en 2016, et 93 % en 2017, le « critère de vie aquatique chronique » – c’est-à-dire la concentration maximale d’un produit à laquelle les organismes aquatiques peuvent être exposés pendant toute leur vie sans subir d’effets néfastes – a été surpassé pour au moins un pesticide.

En théorie, les espèces les plus vulnérables comme les invertébrés aquatiques peuvent tolérer une exposition maximale de quatre jours aux seuils « chroniques » ; au-delà il y aura des dommages.

Perte de biodiversité

À l’entrée du village de Saint-Hugues, Félix Pouliot-Richard s’appuie sur le garde-corps du pont routier qui enjambe la rivière Chibouet. Muni d’un système plutôt élémentaire consistant en une bouteille qui pend au bout d’une corde, le technicien abaisse son appât jusqu’à l’eau, qui s’écoule plus d’une dizaine de mètres plus bas. À ses côtés, sa collègue tient une glacière qui servira à préserver les échantillons. C’est elle qui pilote le programme de surveillance des pesticides dans l’eau du Québec.

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Isabelle Giroux et Félix Pouliot-Richard

Isabelle Giroux est une chercheuse dont les travaux sont constamment cités dans la littérature scientifique. Lorsqu’elle parle, elle pèse tous ses mots. « Il y a un signal qui est alarmant quand il y a beaucoup de dépassements du critère de qualité de l’eau. Ça nous indique qu’on perd une certaine biodiversité, explique-t-elle. Il peut y avoir de la vie dans les cours d’eau, mais est-ce que c’est une diversité qui nous satisfait ? »

Nous sommes ici à la toute fin de la rivière Chibouet, environ un kilomètre avant qu’elle se jette dans la rivière Yamaska, qui mérite le titre peu enviable de l’affluent le plus pollué du fleuve Saint-Laurent.

Atrazine et glyphosate

En 2015, 10 % des échantillons récoltés du haut du pont de Saint-Hugues dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour l’atrazine, un herbicide qui figure dans le palmarès des cinq pesticides les plus à risque du gouvernement du Québec et qui est interdit en Europe depuis 2004.

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De toute l’histoire du programme – qui ausculte 42 rivières –, c’est aussi ici qu’on a détecté le plus haut pic de glyphosate, cet herbicide controversé que le Centre de recherche international sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé a classé, en 2015, comme un agent « probablement cancérogène pour les humains ».

Ce taux record de 140 microgrammes par litre a été recensé le 24 juin 2015, date qui coïncide avec la période d’arrosage du produit dans les grandes cultures, qui s’étend, règle générale, de la Saint-Jean-Baptiste à la fête du Canada. Cet échantillon, qui ressort du lot, dépassait le « critère de vie aquatique chronique », fixé à 65 microgrammes par litre pour la formulation commerciale de l’herbicide.

Et voici les néonics

Mais le véritable enjeu soulevé dans le dernier rapport d’Isabelle Giroux concerne les dépassements de critère pour les néonicotinoïdes, une famille d’insecticides aux noms imprononçables : clothianidine, thiaméthoxame et imidaclopride.

Dans les médias, les « néonics » sont généralement présentés comme les pesticides « tueurs d’abeilles ». On commence à découvrir qu’ils peuvent avoir des effets tout aussi dévastateurs sur les populations d’invertébrés aquatiques lorsque leur concentration est trop élevée dans l’eau. Pour 86 des 88 échantillons d’eau récoltés dans la Chibouet entre 2015 et 2017, le « critère de vie aquatique chronique » avait été dépassé pour au moins un des trois néonicotinoïdes.

Pire encore, quatre échantillons ont aussi dépassé le « critère de vie aquatique aigu ». Ce seuil représente la concentration maximale d’un contaminant à laquelle les organismes aquatiques peuvent être exposés sur une très courte période sans subir de mortalité.

Les espèces aquatiques les plus vulnérables peuvent tolérer au maximum une heure d’exposition aux critères « aigus ».

Si un maillon de la chaîne est affaibli, c’est tout le reste de la chaîne qui est affecté de manière indirecte.

Isabelle Giroux, chercheuse du ministère de l’Environnement

Les concentrations élevées de néonicotinoïdes dans l’eau concordent avec l’arrivée d’une technologie révolutionnaire en agriculture : les semences « enrobées ». Au Québec, il était estimé qu’en 2015, les semences enveloppées de néonicotinoïdes étaient utilisées sur presque 100 % des superficies de culture de maïs et sur plus de 50 % de la superficie des cultures de soya.

L’effet cocktail

Pris séparément, ces résultats ne donnent qu’une vue partielle du problème, puisqu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de critère mesurant l’effet cocktail de tous ces produits chimiques. « C’est sûr que chaque substance prise individuellement, si on la compare à son critère de qualité de l’eau, on peut dire : oui ou non, il y a un effet potentiel. Mais des fois, même lorsque tous les produits respectent les critères, s’il y en a 10 en même temps dans le cours d’eau, on peut se dire que oui, il y a peut-être un effet additif ou synergique. Mais c’est difficile à mesurer », admet Mme Giroux.

Pour passer de la théorie à la réalité terrain, le ministère de l’Environnement se fie à de minuscules créatures : les macroinvertébrés benthiques. Il s’agit d’organismes sans colonne vertébrale, mais visibles à l’œil nu, tels les insectes, les mollusques, les crustacés et les vers.

Le moyen que l’on a pour essayer de voir les effets conjugués de ces produits-là, c’est d’utiliser des organismes qui vivent dans le milieu. Ce suivi nous permet d’avoir un portrait global de l’état de santé du cours d’eau qui est soumis à différentes perturbations.

Isabelle Giroux

Entre en scène l’« indice de santé du benthos » : une cote de cinq échelons, allant de « très bonne » à « très mauvaise ». Au cours des dernières années, les habitants de la Chibouet ont obtenu des notes oscillant entre « mauvaise » et « précaire » (à mi-chemin entre les deux extrêmes).

Pourquoi s’en soucier ? « Ce sont des organismes qui sont à la base de la chaîne alimentaire. Les amphibiens, les poissons et les oiseaux se nourrissent de ces organismes-là. S’il y a une perturbation au niveau de l’un ou de l’autre de ces éléments-là, ça peut perturber de façon indirecte tout le reste de l’écosystème », répond Isabelle Giroux.

D’autres facteurs comme la turbidité de l’eau, la présence élevée d’azote, de phosphore ou de fertilisants peuvent aussi influencer l’indice.

Ancienne rivière à poissons

La descente sous le pont de Saint-Hugues est plutôt périlleuse. Isabelle Giroux et Félix Pouliot-Richard trimbalent leur matériel à travers un sentier escarpé bordé de buissons de chardons. Sous le pont, les restes d’un feu de camp et des canettes de bière vides trahissent le point de rendez-vous nocturne de la jeunesse locale. Devant l’objectif de La Presse, le tandem mène la toute première campagne d’échantillonnage de sédiments dans la rivière Chibouet.

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Même si la rivière est suivie depuis les années 90, c’est la première fois que des sédiments sont prélevés de la rivière Chibouet. Un projet exploratoire du genre a toutefois déjà été mené dans le lac Saint-Pierre.

Félix Pouliot-Richard plonge un long tube dans l’eau et prélève une carotte de cinq centimètres de boue argileuse du lit de la rivière. « C’est un projet exploratoire, explique Isabelle Giroux. La première étape, c’est de voir s’il y a des pesticides dans les sédiments. Si on constate qu’il y a présence, on veut savoir : est-ce que ça peut avoir un impact sur les organismes benthiques, les plantes ou les poissons ? »

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Isabelle Giroux et Félix Pouliot-Richard prennent soin de ne récolter que la couche superficielle du lit de la rivière.

L’opération terminée, l’équipe remonte le sentier improvisé et part déposer les prélèvements au laboratoire.

Au même moment, Fernand Hébert, dont la résidence est voisine du site d’échantillonnage, sort de son garage. L’homme de 81 ans raconte qu’il y a 50 ans, avant l’arrivée de l’agriculture intensive dans la région, la Chibouet était reconnue comme une « rivière à poissons ».

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Fernand Hébert et sa femme 
habitent près du site d’échantillonnage.

« Je pêchais des brochets de 7,7 lb et des truites de trois pieds et demi. Ça doit faire 15 ans qu’il n’y a plus de poissons. Zéro. Il n’y a plus rien. »

Après les pesticides… les eaux usées

Depuis l’été 2018, une tuile supplémentaire est venue s’ajouter aux cocktails de pesticides recensés dans la rivière Chibouet : le rejet d’eaux usées « peu traitées » en raison d’un problème à l’usine d’épuration de Sainte-Hélène-de-Bagot. En juillet 2018, le ministère de la Faune, des Forêts et des Parcs a recensé plusieurs centaines de poissons morts et d’« espèces rattachées à la faune aquatique » sur une quinzaine de kilomètres de la rivière. Dans son rapport d’inspection, le ministère de l’Environnement a associé la mortalité aux rejets d’eaux usées partiellement traitées. La situation n’est toujours pas réglée. Sainte-Hélène-de-Bagot conseille aux citoyens d’éviter le contact avec l’eau sur la portion de la rivière antérieure à l’autoroute 20 pour éviter de contracter des infections de la peau ou des gastroentérites. La municipalité dit attendre un certificat du Ministère pour pouvoir construire une nouvelle station d’épuration. Le document est attendu pour décembre. Une usine temporaire a été installée en janvier dernier.

Tant pis pour les bandes riveraines

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Une rive de la rivière Chibouet qui ne respecte pas le règlement sur les bandes riveraines

La Chibouet a parfois l’allure d’un petit canal. Ses berges sont tranchées au couteau. Au fil de l’eau, des arbres s’amoncellent les uns sur les autres, victimes de l’érosion. Les agriculteurs connaissent pourtant depuis longtemps un outil qui permet de stabiliser les sols : la bande riveraine.

La bande riveraine est le gardien de but de l’agriculture. Cette zone tampon entre le champ et le plan d’eau a un autre avantage bien documenté : elle permet de freiner une partie des substances chimiques lessivées des terres agricoles par la pluie. Et en période d’arrosage, elle agit comme écran physique aux nuages de gouttelettes de pesticides pulvérisés sur les champs.

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Sur le haut de la photo, de jeunes plants de maïs émergent du sol. Ils sont trop près du bord de la rivière. Selon la Loi sur la qualité de l’environnement, il est interdit de cultiver quoi que ce soit à moins de 1 m de la fin du talus.

Depuis près de 30 ans, la Loi sur la qualité de l’environnement exige la conservation d’une bande minimale de 3 m à partir de la ligne des hautes eaux. Si cette distance n’atteint pas le bord du précipice, il faut conserver un minimum de 1 m de talus au bout du champ. Idéalement, la bande riveraine doit être aménagée en paliers avec des herbacées, des arbustes et des arbres. Au minimum, elle doit être laissée à son état naturel : peuplée d’herbes sauvages. Sur la rivière Chibouet, plusieurs sections enfreignent carrément la loi.

Sévir ? « C’est plus délicat »

Même si la législation est provinciale, c’est aux municipalités de faire respecter le règlement sur les bandes riveraines. Mais la municipalité de Saint-Hugues admet qu’elle ferme les yeux.

Pourquoi ? Parce que l’inspecteur municipal connaît tout le monde, avoue candidement la directrice générale de Saint-Hugues. « C’est dans sa municipalité donc, c’est plus… c’est plus délicat », affirme Carole Thibeault, aussi éleveuse de canards. « Idéalement, il faudrait quelqu’un de l’extérieur. »

Plutôt que de sévir avec des constats d’infraction, elle préfère miser sur la relève agricole. « On a un agriculteur qui a beaucoup, beaucoup de terres agricoles ici et dans les municipalités voisines, mais lui, c’est la vieille mentalité. Lui, il va ensemencer jusque dans le fossé, et ne viens pas lui parler de ça, il a toujours fait ça. Il est âgé et ça ne changera pas. Mais un de ses fils a une entreprise agricole et lui, il a une super belle bande riveraine élargie. »

De toute façon, dit-elle, la municipalité manque de ressources.

Ce n’est pas les employés municipaux qui vont aller sur le terrain délimiter les bandes riveraines.

Carole Thibeault, directrice générale de Saint-Hugues

« Si on veut cultiver comme nos grands-parents »

On crève de chaleur dans le cabanon qui sert de bureau à Christian Overbeek. Ce colosse est le président des Producteurs de grains du Québec, un syndicat affilié à l’Union des producteurs agricoles (UPA), qui représente les 10 500 producteurs de maïs, soya, blé et autres grandes cultures. 

« Je ne suis pas capable de dire mon mètre de bande riveraine, c’est quoi son efficacité pour empêcher une molécule de pesticide de se rendre à un cours d’eau, martèle-t-il. Ce sont des discussions qu’on a eues au cours des dernières années avec le Ministère... Il y a une volonté qui est là, mais on ne veut pas exprimer notre volonté dans la brume. [...] Moi, quand je fais quelque chose, j’aime le faire avec confiance. »

Étendues sur près de 1 million d’hectares de terre, les cultures de grain génèrent un chiffre d’affaires annuel de 1,3 milliard de dollars. Dans son mémoire déposé à la commission parlementaire sur les pesticides, le syndicat écrit que le coût associé à la perte de surfaces de cultures imposée par la réglementation sur les bandes riveraines s’élève à 25 millions pour l’ensemble de ses membres. Pour une ferme de 350 hectares qui déciderait de retirer 1 m tout autour de ses champs, soit 2,5 % de sa superficie, cela représenterait une perte annuelle de 9000 $.

Pour assainir la santé des cours d’eau, les producteurs de grains pourraient-ils simplement réduire leur usage de pesticides ? « Si on veut cultiver comme nos grands-parents, on va être aussi efficaces qu’eux l’étaient dans le temps et on va tomber hors compétition dans pas grand temps », dit Christian Overbeek, en rappelant que le grain est avant tout une commodité dont le prix est fixé pour l’ensemble du marché nord-américain.

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Christian Overbeek, président des Producteurs de grains du Québec

Il faut que j’améliore ma productivité, mais en équilibre de ce qu’il se passe autour de chez nous. La Chibouet ne rencontre pas les standards espérés. Mais ce qu’il serait le fun de bien comprendre c’est : l’établissement de ces standards-là, ça repose sur quoi ?

Christian Overbeek, président des Producteurs de grains du Québec

« Pollution exagérée »

Cela nous ramène au fameux « critère de vie aquatique chronique », c’est-à-dire la concentration maximale d’un produit à laquelle les organismes aquatiques peuvent être exposés pendant toute leur vie sans subir d’effets néfastes. Pour les trois néonicotinoïdes, la concentration maximale retenue par le ministère de l’Environnement est de 0,0083 microgramme par litre.

Lors de leur audition devant la commission parlementaire, mercredi prochain, les Producteurs de grains témoigneront que la norme retenue au Québec ne fait que « miroiter, systématiquement, une pollution exagérée des cours d’eau et mettre le secteur agricole en défaut ». « Il y a une affaire qui est certaine, c’est que tu changes de pays et tu changes de critère », souligne M. Overbeek.

Selon le Ministère, le critère du 0,0083 est celui de l’Institut national pour la santé publique et l’environnement des Pays-Bas. « Les critères sont établis à partir de données sur un ensemble d’espèces aquatiques et provenant de la documentation scientifique. D’autre part, si un critère existe ailleurs dans le monde et que le protocole scientifique utilisé pour le développer correspond à l’approche utilisée au Québec, ce critère peut être retenu », a précisé la porte-parole du ministère de l’Environnement, Catherine Giguère.

Le pic record : une anomalie ?

CropLife Canada, le lobby qui représente la vaste majorité des entreprises de pesticides, en a aussi contre la norme de 0,0083. « On n’a rien à reprocher à la méthodologie. Notre problème, c’est l’interprétation que le Ministère fait avec ces données », explique son porte-parole, Pierre Petelle.

L’industrie n’a cependant aucun problème avec le critère 28 fois plus permissif de 0,23 microgramme par litre, adopté provisoirement, en 2007, par le Conseil canadien des ministres de l’Environnement pour un seul néonicotinoïde : l’Imidaclopride. « Même si ce critère-là est déjà 10 à 100 fois plus sévère que celui que d’autres utilisent, on est bien avec ce niveau-là », dit M. Petelle.

Les néonicotinoïdes ont commencé à être utilisés au Québec en 2008, mais le Ministère mesure leur présence dans l’eau seulement depuis 2012.

« La réalité scientifique, c’est que la capacité de détection à des niveaux très faibles continue à augmenter chaque année, alors ce qui était un zéro il y a trois ou quatre ans devient maintenant une détection. Dans les médias, on le décrit comme si c’était quelque chose qui semble empirer, mais souvent, c’est juste parce que la technologie s’est améliorée », dit Pierre Petelle.

Quant au pic record de glyphosate mesuré dans la Chibouet, il pense qu’il s’agit d’une « anomalie ». « Il y a dû avoir soit une erreur, soit un accident, comme quelqu’un qui a renversé un produit dans la rivière. »

« Parfaitement valable »

Vice-doyen et professeur en chimie environnementale de l’Université de Montréal, Sébastien Sauvé estime que l’approche du ministère de l’Environnement est « parfaitement valable ».

Si les producteurs de Ferrari disaient qu’on ne devrait pas mettre de limites de vitesse sur les autoroutes, je me garderais une petite gêne. On est dans la même situation.

Sébastien Sauvé, vice-doyen et professeur en chimie environnementale de l’Université de Montréal

À son avis, toute aide gouvernementale agricole devrait être conditionnelle au respect des normes environnementales. « Le gros du problème, c’est que les fermiers ne veulent même pas faire la bande riveraine qui représente peut-être 1 % de leur surface cultivée parce qu’ils disent qu’ils perdent de l’argent. Et si les bandes riveraines ne sont pas respectées, c’est que tu as l’UPA qui est très forte et qui empêche quiconque d’oser lever la voix pour qu’elle le soit. »

Une bonne bande riveraine est probablement plus grande que ce qu’impose le règlement actuel, qu’il qualifie de « minimum du minimum ».

Mais au moins, c’est un début. M. Sauvé suggère de rattacher le respect de la bande aux programmes d’assurance récolte. « Ça crierait, mais il y aurait des belles bandes riveraines partout ! Après cela, si l’on se rend compte qu’il faut ajuster autre chose, on va faire les ajustements. Mais en ce moment, il y a une game de lobbying qui fait que ça ne bouge pas. »

Ce dernier pense par ailleurs que le raisonnement de l’administration municipale de Saint-Hugues ne tient pas la route. « Si les policiers à Montréal ne donnaient pas de contraventions aux gens en disant : “Non, non, ce sont des Montréalais, ils sont fins !”, ça ne marche pas. Il n’y a pas de logique. »

50 % de taux de respect des bandes

Pour assainir la qualité de ses cours d’eau et surtout promouvoir le respect des bandes riveraines, la MRC des Maskoutains — qui couvre le territoire de la grande région de Saint-Hyacinthe — mise sur des « comités de bassins versants ». La MRC compte neuf de ces organismes à but non lucratif. La DG de Saint-Hugues, Carole Thibeault, est d’ailleurs la secrétaire-trésorière du Comité de revitalisation de la rivière Chibouet.

Nous avons contacté directement l’une de ses administratrices : l’agronome Angèle Boulay, qui travaille pour la Coop Sainte-Hélène. Cette entreprise locale membre du réseau de la Coop fédérée vend une panoplie de services et produits agricoles, dont des pesticides.

Mais c’est Pierre Petelle, de CropLife, qui a répondu à notre demande d’entrevue, bien qu’il ne fasse pas partie du comité de revitalisation.

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Carole Thibeault (à gauche), directrice générale
 de Saint-Hugues, et secrétaire-trésorière du Comité
 de revitalisation de la rivière Chibouet, en compagnie
 de Bénédicte Balard, coordonnatrice du comité
 de revitalisation pour la MRC des Maskoutains

Nous avons aussi demandé à Bénédicte Balard, qui agit comme coordonnatrice du comité de revitalisation pour la MRC, de nous montrer une bande riveraine bien aménagée. Elle n’avait aucun exemple à nous proposer.

La MRC connaît pourtant l’ampleur du problème. Une recension menée en 2014 par un autre de ses comités de bassin versant, celui du ruisseau des Salines, a constaté que seulement 50 % des bandes étaient respectées.

Comité sans pouvoir

Thomas Fortier-Pesant est le vice-président du comité de revitalisation de la rivière Chibouet. Il occupe aussi son premier mandat de conseiller municipal de Saint-Hugues. Vu de l’intérieur, dit-il, tout le monde qui s’implique dans le comité est bien intentionné. « On n’a aucun pouvoir », reconnaît-il cependant.

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Thomas Fortier-Pesant, vice-président du comité de revitalisation de la rivière Chibouet

Pour ceux qui ont le vrai pouvoir, les MRC et le ministère de l’Environnement, c’est un peu une façon de se laver les mains.

Thomas Fortier-Pesant, vice-président du comité de revitalisation de la rivière Chibouet

Cependant, il ne pense pas que c’est aux villages de faire appliquer la réglementation sur les bandes riveraines. « Ce sont de petits milieux, tout le monde se connaît. »

Il souligne que trois des six conseillers municipaux de Saint-Hugues sont des agriculteurs. Et l’observateur de l’UPA dépêché au comité de revitalisation, Pierre Paré, est aussi… conseiller municipal de Sainte-Hélène-de-Bagot (il a refusé notre demande d’entrevue.)

« Aux dernières élections, l’UPA a dit : on veut des candidats du milieu agricole alors que la première chose qu’on nous fait faire quand on est élu, c’est un cours d’éthique pour dire qu’on représente les citoyens. On ne représente pas une quelconque autre organisation », déplore Thomas Fortier-Pesant. « Ça ne veut pas dire que ce ne sont pas de bons candidats, mais c’est sûr qu’ils sont là pour faire avancer l’intérêt du monde agricole et pas nécessairement celui de tous les citoyens. »

Un océan de maïs

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Le maïs-grain couvre plus de la moitié des terres cultivées aux abords de la Chibouet, et le soya, un peu moins du tiers. 

Les concentrations de pesticides détectées dans la rivière Chibouet ne sont pas l’exception, elles sont la norme. Elles sont la conséquence d’un modèle agricole à grande échelle axé sur la monoculture du maïs-grain et du soya.

Il suffit d’un coup d’œil pour réaliser que le paysage agricole situé au sud du lac Saint-Pierre est dominé par les cultures de soya et de maïs. Le maïs planté ici n’est toutefois pas comestible pour les humains.

Le « maïs-grain » est la base de l’alimentation des cochons, des poulets et, dans une moindre mesure, des vaches. Environ 70 % des porcs québécois sont ensuite exportés. Une grande part de notre soya est aussi exportée.

Au Québec, environ 10 % du maïs-grain est par ailleurs utilisé pour produire de l’éthanol. Les champs de l’est de la Montérégie sont commodément situés près de l’usine d’éthanol Greenfield, située à Varennes. L’usine achète localement 16,8 millions de boisseaux de maïs (427 tonnes métriques) chaque année pour produire 190 millions de litres d’éthanol-carburant. Les résidus de maïs issus de la production d’éthanol – la drêche – sont ensuite réutilisés pour faire de l’alcool de distillerie.

La région nord-est de la Montérégie compte 120 000 hectares de maïs génétiquement modifié, selon l’Institut de la statistique du Québec. Les semences de type « Roundup Ready » sont génétiquement modifiées pour survivre à l’épandage des herbicides à base de glyphosate, qui tue tout sur son passage.

« Les cultures maraîchères utilisent beaucoup de pesticides, alors il y a une forte pression à l’hectare, alors que dans le maïs-soya, ce sont les immenses superficies qui causent un problème », explique Isabelle Giroux, du ministère de l’Environnement.

Rivière-témoin

La rivière Chibouet draine un bassin versant de 160 km2. Près de 70 % de cette superficie est cultivée. Le maïs-grain couvre plus de la moitié des terres cultivées et le soya, un peu moins du tiers. « Pour les proportions en cultures de maïs qui seraient similaires à ce que l’on observe dans le bassin de la rivière Chibouet, il y a de fortes chances que le même constat soit fait dans les autres rivières aussi », explique Isabelle Giroux.

Partout pareil

Rivière Yamaska

La rivière Chibouet, qui se jette dans la rivière Yamaska, contribue à en faire l’affluent le plus pollué du fleuve Saint-Laurent. La moitié des 260 000 habitants des municipalités riveraines boivent de l’eau de surface de la Yamaska ou de l’un de ses affluents.

• 22 pesticides détectés en 2017

• 100 % des échantillons dépassaient le « critère de vie aquatique chronique », soit la concentration maximale d’un produit à laquelle les organismes aquatiques peuvent être exposés pendant toute leur vie sans subir d’effets néfastes, pour au moins un pesticide en 2016

• 100 % des échantillons prélevés en 2016 dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour le néonicotinoïde clothianidine et 10 % dépassaient le seuil pour l’atrazine

• De 80 à 100 % des échantillons prélevés en 2016 et 2017 contenaient du glyphosate

Lac Saint-Pierre

Le ministère de l’Environnement a publié, en 2018, un rapport entier portant sur la présence de pesticides dans le lac Saint-Pierre. Cette partie du fleuve Saint-Laurent, qui s’étend sur 30 km entre Sorel-Tracy et Trois-Rivières, a été reconnue en 2000 comme réserve de biosphère de l’UNESCO. Entre 2008 et 2015, 119 échantillons d’eau ont été prélevés à huit endroits.

• 30 pesticides détectés

• En 2014, les valeurs maximales mesurées pour le néonicotinoïde thiaméthoxame dépassaient de 29 fois le « critère de vie aquatique chronique » (13 fois dans le cas de la clothianidine)

• 22 % des échantillons prélevés à partir d’un site qui se trouve au sud du lac, environ à la hauteur de la municipalité de Pierreville, dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour l’atrazine

Rivière Saint-Régis

Ce cours d’eau est un affluent direct du fleuve Saint-Laurent. La rivière Saint-Régis et son tributaire, la rivière Saint-Pierre, drainent les champs de Saint-Isidore, de Saint-Constant et d’une partie de Saint-Rémi, en Montérégie.

• De 26 à 34 pesticides détectés

• De 97 % à 100 % des échantillons dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour un ou plusieurs pesticides de 2015 à 2017

• 33 % des échantillons prélevés en 2015 et 2016 dépassaient le « critère de vie aquatique aigu » pour le néonicotinoïde thiaméthoxame. La valeur maximale mesurée dépassait ce critère de toxicité de 22,5 fois.

• 30 % des échantillons prélevés en 2015 dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour le chlorpyrifos, un insecticide hautement toxique que Santé Canada songe à interdire.

Rivière Richelieu

En saison estivale, le débit de la rivière Richelieu est environ 20 fois plus important que celui de la rivière Yamaska. C’est ce qui explique que, pour des proportions en cultures similaires, les critères y sont beaucoup moins souvent dépassés.

• 15 pesticides ou produits de dégradation détectés

• 10 % des échantillons dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour les néonicotinoïdes clothianidine et thiaméthoxame en 2016.

Rivière des Hurons

La rivière des Hurons draine les eaux des municipalités de Sainte-Madeleine, Sainte-Angèle-de-Monnoir, Sainte-Marie-de-Monnoir et Saint-Jean-Baptiste vers la rivière Richelieu. À 312 km2, il s’agit d’un vaste bassin versant. Près de 205 km2 sont cultivés. Le maïs occupe 42 % de cette surface et le soya, 31 %.

• De 26 à 32 pesticides détectés

• 100 % des échantillons prélevés en 2015 dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour au moins un pesticide

• Le « critère de vie aquatique aigu » a été dépassé pour le néonicotinoïde thiaméthoxame dans un échantillon prélevé en 2015 et pour le néonicotinoïde clothianidine dans un échantillon prélevé en 2016

Rivière Saint-Zéphirin

Cette rivière qui traverse les villages de Saint-Zéphirin-de-Courval et de La Visitation-de-Yamaska se jette dans la rivière Nicolet. Comme la Chibouet, elle possède une station de suivi de l’état de santé des macroinvertébrés benthiques. Entre 2010 et 2016, il est resté au stade « précaire ».

• De 18 à 24 pesticides détectés

• 100 % des échantillons dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour au moins un pesticide

• 100 % des échantillons dépassaient le « critère de vie aquatique chronique » pour le néonicotinoïde clothianidine entre 2015 et 2017

• Seulement détecté dans un échantillon prélevé en 2015, l’insecticide perméthrine se situait à une concentration 275 fois plus élevée que le « critère de vie aquatique chronique » fixé pour ce produit. Santé Canada songe à imposer une bande riveraine végétalisée de 10 m pour ce produit.

Nos champs vus par satellites

À la demande de La Presse, l’équipe du programme d’Observation de la Terre d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (ACC) a réalisé cette carte des cultures de maïs et de soya à partir des images prises par des satellites en 2018. Le ministère fédéral est l’un des principaux utilisateurs de la Constellation RADARSAT, un ensemble de trois satellites RSO (satellite radar à synthèse d’ouverture) de l’Agence spatiale canadienne. « Les données peuvent être utilisées pour mesurer, par exemple, la superficie d’un type de culture, la couverture végétale et la productivité ainsi que l’humidité de la couche superficielle du sol », explique Andrew Davidson, gestionnaire de la Section des observations de la Terre chez ACC. Pour le Québec, ces images seraient précises à 90 % pour une résolution spatiale de 30 mètres. Les données récoltées par satellite sont aussi comparées avec celles des programmes d’assurance récolte des provinces.

La grande expérience des néonics

Ce qui est devenu « l’affaire Louis Robert » a provoqué un vaste débat social sur l’usage de pesticides au Québec. Mais en devenant lanceur d’alerte, de quoi l’agronome voulait-il parler au public ? De néonicotinoïdes. Et de l’ingérence du secteur privé dans la recherche publique sur ces insecticides.

« Néonics » 101

Les néonicotinoïdes sont des molécules qui présentent une structure chimique similaire à celle de la nicotine, la substance qui cause la dépendance retrouvée dans le tabac. Le mot « néonicotinoïde » veut littéralement dire : nouvel insecticide semblable à la nicotine.

Les néonicotinoïdes agissent sur le système central nerveux des insectes en les paralysant ou en causant leur mort. Ce sont des pesticides dits « systémiques », c’est-à-dire qu’ils sont absorbés puis transportés à travers la plante. Ils diffèrent des pesticides « de contact » qui sont appliqués sur la surface des plantes par arrosage.

Dans les cultures de maïs-grain et de soya, les néonicotinoïdes sont appliqués directement sur la semence avant qu’elle ne soit plantée. Cet « enrobage » est réalisé en usine et donne aux semences l’allure de petits bonbons verts, bleus, rouges.

« L’idée, c’est que l’enveloppe va se dissoudre dans le sol autour de la racine qui est en train de se développer et va être absorbée par la plante, explique le professeur de chimie environnementale Sébastien Sauvé. Si les insectes viennent à en manger, ils vont être affectés et ils vont arrêter. »

La couleur ajoutée est un simple colorant. La brillance s’explique par l’application d’un polymère qui aide le néonicotinoïde à se fixer à la semence et à s’assurer que les semences ne collent pas dans la machinerie agricole.

L’un des grands avantages des semences enrobées, c’est qu’elles sont jugées plus sûres pour la santé des agriculteurs qui n’ont plus à appliquer les insecticides à même le semoir.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Des semences de la ferme de Christian Overbeek traitées avec des fongicides

Enrobage interdit ?

Les néonicotinoïdes sont toutefois montrés du doigt comme étant l’une des causes principales du déclin mondial des populations d’abeilles.

En Europe, les néonicotinoïdes ont été bannis depuis mai 2018 et seule l’utilisation en serre reste permise.

Depuis sept ans, l’Agence de lutte antiparasitaire (ARLA), l’organisme fédéral qui autorise l’usage et la vente de pesticides au pays, scrute les articles scientifiques publiés au sujet des effets des néonicotinoïdes pour déterminer si le Canada doit en limiter l’usage.

En avril dernier, le gouvernement fédéral a annoncé que, pour protéger les insectes pollinisateurs, la pulvérisation de néonicotinoïdes sera interdite dans deux ans dans certaines situations, comme en période de floraison. Par contre, les semences peuvent continuer à être enrobées de ces pesticides. Une décision qui a soulevé l’ire des groupes environnementaux.

L’ARLA termine actuellement une réévaluation des impacts des néonicotinoïdes sur les invertébrés aquatiques. Cette fois, elle étudie la possibilité de les interdire complètement. Une consultation publique a été menée.

La question qui tue : les semences enrobées seront-elles interdites cette fois ?

« On a reçu des centaines de milliers de commentaires et des données supplémentaires », explique Mélanie Whiteside, chef de section au sein de la direction de l’évaluation environnementale de l’ARLA. « Il faut que l’on considère tout ce qui a été soumis et une décision finale va être publiée en janvier. »

Naissance d’un scandale

En plus des drapeaux rouges de la communauté scientifique internationale, l’efficacité des néonicotinoïdes a été remise en cause dans le contexte agricole québécois.

Deux recherches menées en 2014 et 2015 par le Centre de recherche sur les grains (CEROM) ont conclu que l’utilisation généralisée des semences enrobées n’était pas justifiée dans les cultures de maïs-grain et de soya, car aucune différence significative de rendement n’a été observée entre les parcelles traitées aux néonics et les parcelles non traitées.

Ces résultats ont plongé le CEROM dans un état de crise et provoqué une cascade d’événements qui culminera cette semaine avec la tenue d’une commission parlementaire sur les pesticides.

Le CEROM est une société à but non lucratif financée à 68 % par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ).

Mars 2018. Coup de théâtre. Le Devoir et Radio-Canada révèlent que 15 des 35 employés du CEROM, dont 5 chercheurs, ont démissionné depuis 2016. Des membres du conseil d’administration du CEROM auraient fait connaître leurs positions propesticides aux chercheurs, au point de s’ingérer dans les travaux de recherche et même de retenir leur publication.

Qui était à la tête du conseil d’administration à l’époque ? Christian Overbeek, président des Producteurs de grains du Québec, un syndicat affilié à l’Union des producteurs agricoles (UPA).

« Les agriculteurs, on se fait chier dessus depuis deux ans, pis criss, on est conformes aux règlements », a répliqué à La Presse Christian Overbeek. « À un moment donné, il y a des gens qui ont décidé d’en cibler un et de l’écœurer au maximum. Donnez-moi la preuve que le conseil d’administration du CEROM a retenu la divulgation d’un projet de recherche. Ce n’est jamais arrivé », a-t-il martelé.

Il a fallu que le scandale éclate pour que le MAPAQ diffuse les résultats des études du CEROM sur son site web. Pour des raisons nébuleuses, le Ministère a eu l’étude sur le maïs-grain en main durant un an et l’étude sur le soya durant sept mois, sans rien publier. En général, cette étape ne prend que quelques semaines, voire quelques mois.

Prescription obligatoire

Au Québec, les néonicotinoïdes ont été classés en mars 2018 comme l’un des cinq pesticides les plus « à risque » par le Code de gestion des pesticides. Dorénavant, les agriculteurs doivent obtenir une prescription agronomique pour justifier l’achat de semences enrobées. Le Ministère espère ainsi diminuer l’ampleur de l’usage des néonicotinoïdes dans l’agriculture québécoise.

Christian Overbeek a milité publiquement contre le resserrement de la réglementation. Il s’est même enregistré comme lobbyiste pour faire des démarches auprès du gouvernement sur cette question.

Le professeur de chimie environnementale Sébastien Sauvé explique que l’industrie et les producteurs de grains « mangent main dans la main ». « Les producteurs de grains produisent des semences qui vont être enrobées, donc quand on vend du grain, on vend des pesticides. Donc les vendeurs de grains sont des vendeurs de pesticides et les vendeurs de pesticides sont des vendeurs de grains. »

Coup d’épée dans l’eau

Pendant ce temps, l’industrie a déjà fait homologuer deux molécules pour remplacer les néonicotinoïdes dans les enrobages : le chlorantraniliprole et le cyantraniliprole.

La première substance est déjà détectée dans les cours d’eau agricoles comme la rivière Chibouet.

Et cette année, la prescription agronomique aura peut-être l’effet d’un coup d’épée dans l’eau puisque le printemps froid et pluvieux a forcé les agriculteurs à se tourner vers des variétés tardives, ce qui a créé une pénurie de semences sans néonicotinoïdes dans cette catégorie. De nombreuses dérogations ont dû être accordées.

Les semences enrobées sont utilisées à grande échelle dans le maïs et le soya depuis le tournant des années 2000.

« On a fait un changement drastique vers une consommation de néonicotinoïdes phénoménale, souligne Sébastien Sauvé. Même pour ceux qui les ont bannis, il y a des nouvelles options qui arrivent sur le marché et là, on ne sait pas. On joue. On fait une grande expérimentation à grande échelle. On s’expose à beaucoup, beaucoup de pesticides sans savoir exactement ce que ça veut dire. »