Des dizaines de milliers de vieux frigos sont jetés chaque année au Québec, sans que quiconque s’assure de la récupération des très nocifs gaz à effet de serre qu’ils contiennent, comme l’exige pourtant la loi. Et la situation pourrait bientôt empirer. À l’approche de la période des déménagements, La Presse a appris que la seule usine spécialisée dans le recyclage d’appareils réfrigérants domestiques est menacée de fermeture.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Jour après jour, c’est le même manège chez Met-Récy, le grand recycleur de métal du boulevard Industriel, à Laval. Une succession de camionnettes cahotantes et dépareillées débarquent dans la grande cour, chargées de ferraille : vieux vélos, chauffe-eau, câbles électriques, retailles de tuyauterie et… réfrigérateurs.

Le portrait est le même partout au Québec. Les ferrailleurs qui sillonnent les rues pour ramasser du métal sautent sur le moindre appareil électroménager, qui leur rapportera entre 7 et 10 $ chez le recycleur. Un réfrigérateur laissé au bord de la rue disparaît souvent en quelques minutes.

Or, les appareils réfrigérants ne sont pas des électroménagers comme les autres. Malgré une amélioration des normes de fabrication au fil des ans, les réfrigérateurs et congélateurs dans nos maisons demeurent bourrés d’halocarbures, des gaz à effet de serre qui contribuent aux changements climatiques. Les gaz se retrouvent dans leur système de refroidissement et dans leur mousse isolante.

Les quantités donnent le tournis : Recyc-Québec estime qu’un vieux frigo peut contenir jusqu’à l’équivalent de 3,5 tonnes de CO2. Cela correspond à ce qu’émettrait en moyenne une voiture qui roule 17 000 km. Pour un seul appareil.

Émissions de gaz à effet de serre (en tonnes équivalentes de CO2)

Frigo mal recyclé : 3,5 Aller-retour Montréal – Paris en avion : 1,73 par passager Trajet Montréal – Fort Lauderdale : 0,49 par voiture compacte

Sources : Recyc-Québec, Calculateur GES de l’UQAC

Impossible de savoir

En principe, la réglementation québécoise interdit strictement de rejeter des halocarbures dans l’atmosphère. Mais trois sources consultées par La Presse, issues du gouvernement et de l’industrie, confirment qu’il n’existe à peu près aucune surveillance à cet égard pour les millions d’appareils domestiques.

« C’est pas mal la pagaille, dans ce milieu-là », affirme une source au sein de l’appareil gouvernemental, qui a requis l’anonymat par crainte de nuire à certaines négociations en cours. Une autre source qui a travaillé au ministère de l’Environnement, mais qui est tenue à la confidentialité, affirme que « ce n’est pas sur le radar, ce n’est pas surveillé, il n’y aurait pas assez d’inspecteurs, de toute façon ».

Chez Met-Récy, à Laval, une pancarte bien en vue à l’entrée de la cour indique que les compresseurs des réfrigérateurs et congélateurs (qui contiennent une partie des gaz à effet de serre) doivent avoir été retirés pour que les appareils soient acceptés au recyclage.

Herbert Black, le président d’AIM, propriétaire de Met-Récy et de plusieurs autres recycleurs de métaux, souligne toutefois qu’il n’est évidemment pas en mesure de vérifier si les gens qui lui apportent des appareils ont rejeté les gaz dans l’atmosphère en retirant le compresseur.

« Je suis sûr que certains d’entre eux le font, mais pas tous. Certains d’entre eux, même s’ils sont petits, respectent la loi et l’environnement. » — Herbert Black, président d’AIM, à propos de ferrailleurs qui rejetteraient les gaz dans l’atmosphère en retirant le compresseur des appareils

Pour sa part, s’il se retrouve en possession de frigos dont le système n’a pas été vidé, il s’assure de faire vider leur compresseur par des spécialistes. Pour le gaz contenu dans les mousses isolantes, il n’y a toutefois rien à faire, de son côté. Les halocarbures qui y sont contenus s’envolent lorsque le réfrigérateur est déchiqueté dans un broyeur.

La Presse a interrogé le ministère de l’Environnement à ce sujet mardi, mais les fonctionnaires ont été incapables de nous dire ce qui est légal ou pas en matière de recyclage des mousses isolantes contenant des halocarbures. Impossible aussi de savoir si des amendes ont été imposées pour rejet d’halocarbures impliquant des appareils domestiques au cours des dernières années. Vendredi, le Ministère cherchait toujours les réponses.

Une solution québécoise

Des pistes de solution existent. Une entreprise québécoise a développé l’expertise pour récupérer 95 % des gaz contenus dans un appareil réfrigérant domestique, y compris dans les mousses isolantes et les huiles frigorifiques contaminées. Chez PureSphera, à Bécancour, les électroménagers sont broyés dans un sas étanche qui capte toutes les émissions. Les mousses isolantes sont transformées en poudre et chauffées pendant huit heures afin d’être totalement décontaminées. La technologie, unique en Amérique, a été importée d’Allemagne à grands frais.

95 % Proportion des gaz récupérés chez PureSphera

16 % Estimation de la proportion des gaz récupérés par un frigoriste qui viderait seulement le système refroidissant, pas les mousses isolantes

L’impact de PureSphera en matière de gaz à effet de serre était jugé si prometteur que le gouvernement Couillard avait investi 5 millions dans l’usine en 2016. L’entreprise a été accréditée pour vendre des crédits compensatoires aux grands pollueurs sur le marché du carbone (elle en a vendu pour plus de 500 000 tonnes métriques, soit l’écrasante majorité des crédits émis au Québec).

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Le gouvernement de Philippe Couillard avait investi 5 millions dans l'usine de PureSphera en 2016.

Dès le départ, la viabilité du projet était liée à un programme d’« écofrais » qui devait financer l’implantation d’un vaste système de collecte et de recyclage des vieux appareils dans tout le Québec. En 2017, le gouvernement libéral avait publié un projet de règlement pour imposer des frais estimés à environ 60 $ sur chaque achat de réfrigérateur. Les sommes recueillies auraient été gérées par les détaillants qui vendent les appareils neufs, comme c’est déjà le cas pour divers produits dont le gouvernement veut favoriser le recyclage.

Frais de recyclage déjà exigés au Québec

3 $ pour chaque pneu neuf

1,10 $ pour chaque ordinateur de bureau

24 $ pour chaque téléviseur de 46 po ou plus

Sources : Recyc-Québec, Association pour le recyclage des produits électroniques

Le projet de règlement avait suscité une levée de boucliers. Des détaillants ont dénoncé l’idée de faire porter le fardeau aux consommateurs, et exprimé des craintes quant au risque de fermetures d’entreprises et de pertes d’emplois, notamment parce que la clientèle risquait de se tourner vers les détaillants ontariens, qui ne seraient pas soumis au nouveau règlement.

En 2018, à l’approche des élections, l’appétit des libéraux pour l’imposition de nouveaux frais aux consommateurs avait considérablement diminué. Selon nos informations, des voix s’étaient élevées contre le projet chez les députés, notamment ceux du caucus de la région de Québec.

Lorsque la possibilité d’imposer ces écofrais a été évoquée dans les médias de Québecor, en mars 2018, la ministre de l’Environnement de l’époque, Isabelle Melançon, avait immédiatement refermé la porte. « Pas question d’augmenter le fardeau pour détaillants et consommateurs », avait-elle déclaré sur Twitter.

Le projet de règlement n’a finalement jamais été adopté.

PureSphera PrêtE à jeter l’éponge

Conséquence : l’usine PureSphera fonctionne à 15 % de son plein régime et perd de l’argent chaque année. Quelques écocentres municipaux lui envoient de vieux appareils, et une subvention gouvernementale de 1,2 million accordée l’an dernier finance la récupération d’une toute petite partie des appareils usagés récupérés par les commerçants. Mais impossible d’aller chercher du gros volume. Peu de gens vont fournir leur appareil à une entreprise de Bécancour alors qu’il est si facile de s’en débarrasser chez un recycleur de métal près de chez soi.

« On ramasse 10 % de ce qu’il y a à ramasser », déplore Mathieu Filion, directeur de l’exploitation chez PureSphera.

300 000 Nombre d’appareils réfrigérants (réfrigérateurs, congélateurs, climatiseurs) en fin de vie chaque année au Québec, selon l’estimation de PureSphera

« Ça prendrait du volume pour être rentable, mais la seule façon d’avoir du volume, c’est de concurrencer le ferrailleur. Ça prend un règlement qui donne un incitatif financier. Sinon, on ne peut pas se battre contre ce marché-là. On ne peut pas suivre chaque frigo. Tout le monde est vert, tout le monde veut aider l’environnement, mais personne ne veut casser son confort et payer les coûts », déplore-t-il.

Au cabinet du ministre de l’Environnement, Benoit Charette, on dit être conscient du problème et travailler à un programme de récupération.

« Des discussions sont en cours, le ministre croit qu’il faut mettre en place une solution, et c’est clair qu’il est disposé à travailler avec les manufacturiers et les détaillants », affirme le porte-parole Jean-Benoît Villemaire.

Mais le président et actionnaire principal de PureSphera, Jean Shoiry, ne cache pas qu’il est à bout et pourrait mettre la clé sous la porte.

« On gère les gaz, et il y a un coût associé à ça, dit-il. Notre modèle d’affaires ne marche pas pour l’instant. La seule raison pour laquelle je n’ai pas fermé, c’est que j’attends un règlement. J’ai un petit gars de 5 ans, et je sais que si on ferme, personne ne va refaire ce qu’on a mis en place ici.

« À un moment donné, on n’est plus capables. »