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Crise à la Fondation du Dr Julien

Isabelle Hachey

Une crise sans précédent a ébranlé la Fondation du Dr Julien l'an dernier, au point où le célèbre pédiatre a songé à «mettre la clé sous la porte». Au coeur de cette crise : des allégations d'intimidation de la part de la haute direction à l'endroit d'employés et de gestionnaires.

Le Dr Gilles Julien rejette en bloc ces allégations, qu'il croit motivées par une tentative de «coup politique» orchestrée par une ancienne directrice générale adjointe pour le pousser vers la sortie.

Le Dr Julien s'est accroché. À l'issue de la crise, il se retrouve toutefois plus isolé que jamais à la tête de sa fondation : le conseil d'administration a fondu de moitié ; la directrice générale a été contrainte de démissionner ; cinq directeurs sur sept ont claqué la porte ; et l'équipe clinique du centre de pédiatrie sociale d'Hochelaga-Maisonneuve a été décimée.

La Presse a recueilli les témoignages de 10 anciens employés et gestionnaires de la Fondation du Dr Julien. Tous ont confié avoir quitté l'organisme en raison d'un climat de travail difficile, voire toxique, à la Fondation. Nous leur avons accordé l'anonymat, car ils ont affirmé craindre des représailles, de l'entourage du Dr Julien ou dans le cadre d'un nouvel emploi.

De ces 10 employés et gestionnaires, plusieurs disent avoir craqué après avoir subi de l'intimidation de la part du Dr Julien et de sa femme, l'avocate Hélène Sioui Trudel. Certains d'entre eux travaillaient à la Fondation depuis plus de 10 ans.

Hélène Sioui Trudel... (PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE LA FONDATION DU DR JULIEN) - image 2.0

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Hélène Sioui Trudel

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE LA FONDATION DU DR JULIEN

«À travers les années, on a vu des gens partir, des gens pleurer, des gens troublés par ce contact-là», dit l'une des employées ayant remis sa démission, l'automne dernier, après être tombée en épuisement professionnel.

«Ça faisait 10 ans que je défendais le Dr Julien. Dix ans que je me disais : "Ce n'est pas grave, il est comme ça." Quand des intervenants de la DPJ sortaient de la salle de consultation en pleurant [après avoir été rabroués par le pédiatre], c'est nous qui devions toujours ramasser les pots cassés. J'ai pris conscience de mon état de fatigue et de stress et je suis partie. Je ne pouvais plus continuer à le protéger. Je ne pouvais plus être dévouée à ce point-là.»

Une lettre anonyme

C'est une lettre adressée aux membres du conseil d'administration, en avril 2018, qui a mis le feu aux poudres. Des employés se disaient victimes d'intimidation de la part de la directrice générale, Hélène Sioui Trudel. Ils ne pouvaient faire autrement, écrivaient-ils, que de se syndiquer. La lettre n'était pas signée. C'était la deuxième du genre en l'espace de quelques mois.

Le 30 avril, le conseil d'administration a convoqué d'urgence le Dr Julien et Me Trudel. Tout en niant avoir intimidé des employés, cette dernière a remis sa démission sur-le-champ.

C'était ça ou la tenue d'une enquête externe, explique l'un des administrateurs, François Morin. «On préférait évidemment, au conseil d'administration, que l'affaire soit tuée dans l'oeuf. Ne pas avoir à traîner avec un long processus d'enquête sur le climat de travail.»

La manoeuvre a dérapé. À partir de ce moment-là, un lourd climat de suspicion s'est installé au sein de la Fondation. Le Dr Julien s'est senti trahi par cette lettre. «Pour moi, ç'a été un couteau dans le dos. Vraiment, vraiment. Je ne l'ai tellement pas vu venir.»

L'ambiance était particulièrement lourde chez Assistance aux enfants en difficulté (AED), le plus ancien et le plus gros des trois centres de pédiatrie sociale de la Fondation, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

«À un moment donné, on a passé proche de mettre la clé sous la porte tellement ç'a été lourd. Tout le monde se méfiait de tout le monde. Même moi, j'arrivais à AED le matin et j'avais des nausées. Je n'avais pas le goût de rentrer là.»

«Il nous a boudés pendant des mois. On lui disait bonjour, il ne nous répondait pas», raconte une ancienne employée. «Il a pris ça comme une attaque personnelle, ajoute une autre. Au lieu de respecter les victimes [d'intimidation], il a dit qu'on était une "menace", qu'on lui avait planté un poignard dans le dos. Il a perdu confiance.»

Hélène Sioui Trudel a vidé son bureau le jour même de sa démission. «Ils ne l'ont plus revue. Elle ne voulait plus remettre les pieds là», raconte le Dr Julien. Lui-même a déménagé peu après dans un autre immeuble. «J'ai dit : "Tiens, ils ne veulent plus de moi, je vais m'en aller." J'ai fermé mon bureau, qui était un peu mythique. Il y avait toutes sortes d'affaires, des trophées... C'était le bureau duDr Julien.»

Le C.A. réduit de moitié

Quelques semaines après sa démission, Hélène Sioui Trudel a présenté au conseil d'administration un plan de restructuration de la Fondation du Dr Julien, où elle travaille désormais à titre de conseillère stratégique.

À l'avenir, la Fondation se concentrerait sur sa mission philanthropique, tout en continuant à certifier les centres de pédiatrie sociale qui se multiplient au Québec.

Les trois centres montréalais que chapeaute la Fondation deviendraient complètement autonomes.

Le plan a été adopté par le C.A. en juin. Dans les semaines suivantes, cinq administrateurs ont quitté le navire, ce qui a réduit la taille du C.A. de 10 à 5 membres. Parmi eux, Claude Gagnon, haut dirigeant à la Banque de Montréal, et Pierre Fitzgibbon, qui deviendrait en octobre ministre de l'Économie. Les deux hommes ont décliné nos demandes d'entrevue.

Ils auraient été refroidis par les allégations contenues dans la lettre anonyme, selon le Dr Julien. «Quelqu'un dans une banque ou en politique n'a pas le goût de voir sortir quelque chose dans les journaux.» Il est «clair», ajoute-t-il, que des administrateurs sont partis «pour ne pas être éclaboussés un jour par ça».

Les directeurs démissionnent

En septembre, le Dr Julien a présenté le plan de refonte au comité de directeurs de la Fondation. La rencontre a été courte. «Ils m'ont dit : "On ne veut rien savoir, il n'en est pas question." Je suis parti.»

Le lendemain matin, quatre directeurs manquaient à l'appel. «Des docteurs [avaient signé] sur le bord d'une table des petits papiers : congés de maladie», dit le Dr Julien.

Les quatre gestionnaires ne sont jamais revenus. D'un coup, la Fondation perdait sa directrice générale adjointe, son directeur des ressources humaines, son directeur des formations et sa directrice des communications.

Ces démissions s'ajoutaient à celle de la directrice des finances, partie deux semaines plus tôt.

Les tensions couvaient depuis des mois entre le Dr Julien et ses directeurs, qui avaient refusé de défendre Me Trudel auprès du C.A. «Ils ne pouvaient pas, en tant que gestionnaires, dire qu'il n'y avait pas d'intimidation au travail ; ils l'avaient subie pendant des années !», raconte une ex-employée.

«J'étais très proche de mon directeur, que j'ai vu pleurer plus d'une fois. Il était à bout», ajoute une autre. «Les directeurs ont vécu une violence au quotidien. Je les ai vus les yeux pleins d'eau, démotivés. Tout le monde s'est dit : il faut mettre un stop à l'intimidation.»

Le Dr Julien a une interprétation très différente des événements. «Je pense qu'on a vécu un coup politique, avance-t-il. Ç'a été planifié, cette affaire-là. [...] C'était vraiment : ils se débarrassaient des deux fondateurs. C'est clair comme de l'eau de roche.»

«Il y a un coup qui a été fomenté, qui ciblait Hélène, parce qu'ils savaient que s'ils ciblaient Hélène, très clairement, ils me ciblaient aussi. Ils n'osaient pas le faire directement avec moi parce que je les intimide trop avec mon nom, mais Hélène, c'était la victime toute choisie.»

Me Trudel parle également de tentative de «putsch» de la part des cadres et des employés. «Si moi, on m'attaquait, c'est évident que Gilles allait partir.»

C'est la directrice générale adjointe qui aurait tout manigancé dans l'espoir de prendre la tête de la Fondation, selon le Dr Julien, qui estime avoir été «trahi» par cette femme qu'il voyait prendre la relève dans quelques années. «C'est comme si elle avait voulu aller trop vite», dit-il.

Me Trudel croit que cette gestionnaire est d'ailleurs responsable de la vague de congés de maladie qui a fauché huit membres de l'équipe clinique du centre Hochelaga. «Elle a orchestré ça, un à la fois. Un par semaine. C'était bien orchestré. Géniale, comme fille.»

Nous avons communiqué avec l'ex-directrice générale adjointe pour obtenir sa version des faits. Elle a décliné notre demande d'entrevue, se disant liée par un engagement de confidentialité. Nous avons accepté de ne pas la nommer puisque cet engagement l'empêche de répondre aux allégations du Dr Julien et de Me Trudel.

Elle a ensuite alerté son avocate, qui a envoyé une mise en demeure à ses anciens patrons.

Par la suite, un cabinet de relations publiques mandaté par la Fondation nous a adressé un courriel pour tenter de rectifier le tir. Tout en ayant reconnu, en entrevues, l'existence de tensions au sein de l'organisme, «en aucun temps le Dr Julien ou Mme Trudel en ont attribué le blâme» à leur ancienne directrice générale adjointe, soutient-on dans ce courriel.

«ON N'A JAMAIS INTIMIDÉ PERSONNE»

Ce jour-là, une décision clinique prise par une travailleuse sociale et son équipe avait déclenché la colère du Dr Gilles Julien. «J'ai su c'était quoi, avoir peur à en avoir envie de faire pipi dans ses culottes, raconte-t-elle. Je n'avais jamais vécu ça de ma vie. Je me rappelle la sensation d'avoir à me retenir. Il criait, il ne me laissait pas parler.»

La travailleuse sociale a travaillé pendant des années à Assistance aux enfants en difficulté (AED), le premier centre de pédiatrie sociale du Dr Julien, dans le quartier Hochelaga. «J'ai vu des gens détruits, dit-elle. J'ai vu des gens devoir se reconstruire au complet» après avoir été démolis par le Dr Julien et sa femme, Hélène Sioui Trudel.

«Sur notre conscience, on n'a jamais intimidé personne. On est des personnalités fortes», se défend le Dr Julien. «Il n'y a jamais eu d'intimidation. Il y a eu de la rigueur organisationnelle, administrative, parce qu'on gère de l'argent public et qu'on veut le meilleur pour nos enfants.»

Une autre intervenante affirme avoir «baigné dans une ambiance malsaine» pendant plus de 10 ans avant de se résoudre à démissionner. «Tout est dans la subtilité, dans plein de moments où on se sent dévalorisé. On ne se sent pas bon. On craint des explosions et on marche tout le temps sur des oeufs.»

«J'ai vu les employés arriver dans mon bureau en détresse, jusqu'au jour où c'est moi qui ai été victime d'intimidation, raconte une ancienne gestionnaire. Je me suis fait dire par les deux dirigeants que ce n'était pas bon, ma manière de faire. Que je ne comprenais pas.»

Au nom de la rigueur, Me Trudel a déchiré un projet de bilan annuel au visage de son auteure et rabroué vertement des intervenantes devant les membres de leur équipe, selon plusieurs témoignages concordants.

Me Trudel admet que son style de gestion a créé des «frictions» au fil des ans. «Tu m'envoies une lettre pleine de fautes, c'est sûr que je vais te dire : "Refais-la", illustre-t-elle. Si tu ne la refais pas, je vais la refaire. Mais je ne te redonnerai plus rien après, parce que cela me prend trop de temps.»

Le centre Hochelaga décimé

La démission en bloc des directeurs de la Fondation, en septembre, a achevé de pourrir le climat de travail à AED, raconte le Dr Julien. «Chaque semaine, il y avait un membre de leur clan qui tombait en congé de maladie pour les mêmes raisons : anxiété, gna gna gna...»

Le pédiatre admet ne pas pouvoir contester un certificat médical. «Mais quand un docteur marque sur un petit papier, quasiment sur une napkin, "congé de maladie, anxiété, détresse" après [une consultation de] cinq minutes, j'ai comme un problème avec ça.»

Le Dr Julien voit dans cette vague de départs une «psychose collective» entretenue par une campagne de désinformation. «D'essayer de détruire l'organisation comme ça, [...] il n'y a pas pire trahison. J'ai mis toute ma vie là-dedans», rappelle-t-il.

«Avec tous ces départs, j'aurais espéré un peu d'introspection de la part du Dr Julien», regrette une ex-employée, qui dit avoir dû suivre une thérapie pour se remettre sur pied.

«Ce qui est paradoxal dans tout ça, c'est que le Dr Julien et sa femme ont conçu un modèle d'affaires qui aide des jeunes dans un contexte très toxique... tout en répliquant ce contexte toxique à l'intérieur de leur Fondation», affirme un ancien gestionnaire.

«Ce stress toxique là, il nous a été imposé, rétorque le Dr Julien. Je ne l'ai pas vu venir et il m'a intoxiqué grandement. Cela a été la pire affaire de ma vie.»

Aujourd'hui la page est tournée, se réjouit-il. Malgré la réduction inévitable des services aux enfants au centre Hochelaga, le climat de travail y est désormais «absolument fantastique». Meilleur, même, qu'avant la crise.

«Une chose m'a blessé énormément : aucune de ces personnes n'a jamais pensé à l'impact [de leur départ] sur les enfants et les familles, soutient le Dr Julien. Aucune n'a appelé les familles pour leur dire : "Regarde, je pars."»

Les intervenantes confient pourtant avoir eu le coeur brisé de se séparer des enfants - et avoir pris le temps de leur dire au revoir. «J'aurais vendu mon âme pour eux, dit l'une d'elles. Nous avions toutes tellement la cause à coeur.»

«Ces familles, je les préfère à tout au monde, ajoute une autre. C'est ce que j'avais le goût de faire dans la vie, de la pédiatrie sociale. Mais pas à n'importe quel prix.»

Trois employés ont communiqué avec nous pour appuyer le Dr Julien et sa femme. Ils ont toutefois refusé d'être identifiés dans ce reportage. Quatre autres employés nous ont été référés par la relationniste de la Fondation. Parmi ceux-ci, seule Claudia Bascunan, travailleuse sociale au centre de Côte-des-Neiges, était prête à soutenir son employeur à visage découvert. «Les malaises que j'ai vécus, c'était plus par rapport aux employés qui se plaignaient que par rapport à la direction, dit-elle. Depuis qu'ils sont partis, la mauvaise ambiance n'est plus là. C'est triste à dire, mais des fois, il y a des gens qui sont venimeux.»

Enquête sur le climat de travail

Malgré la démission de Me Trudel de son poste de directrice générale, en avril, la Fondation s'est enfoncée dans la crise. En septembre, une enquête externe sur le climat de travail s'imposait, raconte le Dr Julien. «Hélène et moi, nous voulions savoir ce qu'on nous reprochait.»

Pour mener l'enquête, le pédiatre a mandaté l'Institut de la confiance dans les organisations (ICO), qui lui a remis un «prix de la confiance» à trois reprises depuis 2015. «Ça a quasiment l'air d'un conflit d'intérêts», note le pédiatre, rejetant aussitôt cette idée. «C'est ridicule. On est des professionnels.»

L'ICO a conclu que malgré les difficultés vécues par la Fondation, le niveau de confiance générale y demeure «bon», et s'élève selon ses calculs à 75%.

Le quart des employés sondés (20 sur 81) se sont dits «totalement» ou «partiellement en désaccord» avec un énoncé du questionnaire suggérant que l'environnement de travail était «libre d'intimidation et de harcèlement».

Le président de l'ICO, Donald Riendeau, soutient néanmoins avoir été incapable de conclure à la présence d'intimidation ou de harcèlement au sein de la Fondation. «Cela dit, il y a eu du manque de respect et peut-être un peu trop de contrôle» de la part de la haute direction.

Me Riendeau qualifie la crise d'«épisode malheureux, comme en vivent 90% des organisations». Il souligne la présence, parmi les employés, de millénariaux supportant mal la critique. «Les jeunes de 25-30 ans ont beaucoup de difficulté à se faire dire que leur travail n'est pas bon. Ils ont peut-être interprété la situation de façon exagérée, [en pensant] que c'était de l'intimidation ou du harcèlement.»

Pour une gestionnaire d'expérience qui consulte un psychologue depuis qu'elle a quitté la Fondation, cette explication ne tient pas la route. «C'est un climat toxique, tranche-t-elle. Ça fait 32 ans que je travaille et je n'ai jamais vu ça, un climat toxique de même.»




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