Au pire de la pénurie d’enseignants dans les écoles, en septembre dernier, le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, a promis qu’il y aurait « au moins un adulte » par classe. L’année scolaire maintenant terminée, nous sommes allés à la rencontre de ces adultes qui ont sauté dans l’aventure sans qualification ni expérience.

« C’est intimidant, la première fois que tu es devant la classe », raconte Sarah Normandin-Malette, qui n’a aucune formation universitaire. C’est plutôt en faisant l’école à la maison à ses deux enfants pendant la pandémie qu’elle a eu « la piqûre de l’enseignement ».

Elle s’est jointe en novembre 2023 aux plus de 7000 enseignants non légalement qualifiés travaillant dans le réseau scolaire québécois à ce moment, selon des données fournies par le ministère de l’Éducation.

Son histoire n’est pas pour autant banale, tout comme celles des deux autres enseignants non légalement qualifiés qui ont accepté de nous faire part de leurs premiers pas en éducation.

Parcours uniques

Les trois enseignants rencontrés par La Presse ont tous affirmé avoir apprécié leur expérience, même si elle comportait son lot de défis.

« Travailler avec des enfants, ce n’est que du bonheur », résume Julien Gariépy, 25 ans, qui a étudié la gestion de commerce au cégep Limoilou.

Et il parle en connaissance de cause, ayant travaillé huit étés comme animateur de camp de jour, avant de commencer à enseigner l’anglais en septembre 2023 dans trois écoles primaires du centre de services scolaire de la Capitale.

Sarah Normandin-Malette, 34 ans, a travaillé 15 ans en santé et sécurité dans une entreprise de transport avant d’être embauchée comme enseignante d’anglais à l’école primaire Notre-Dame-de-Lourdes de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Elle a récemment amorcé un certificat universitaire en enseignement, en parallèle de son emploi.

Charles Bégin, 27 ans, est titulaire d’un baccalauréat en droit et a été admis au Barreau du Québec en 2020. Il a décroché son premier contrat en enseignement en septembre 2021 à l’école primaire des Écrivains à Québec, après une éphémère carrière de deux mois comme avocat.

PHOTO FOURNIE PAR CHARLES BÉGIN

Charles Bégin

[En] droit, j’étais malheureux […] ce n’était vraiment pas pour moi.

Charles Bégin

Après ce premier contrat d’un mois et demi, il n’a jamais regardé en arrière. Il enseigne depuis de trois à cinq jours par semaine dans des écoles primaires et secondaires de sa région, la Côte-de-Beaupré près de Québec, pendant qu’il termine un baccalauréat en enseignement primaire entamé l’automne dernier.

Les débuts

Tous les trois assurent avoir reçu, dès la première journée, du matériel d’enseignement auquel ils ont par la suite ajouté leur touche personnelle.

« [J’ai fait] des activités un peu plus ludiques, pas juste être assis avec un crayon et un papier, mais sans ce qu’on m’avait donné, je n’aurais pas pu créer ça », explique Julien Gariépy.

PHOTO PASCAL RATTHE, LA PRESSE

Julien Gariépy

Julien Gariépy a d’ailleurs été étonné de la collaboration offerte par ses collègues. Même son de cloche chez Sarah Normandin-Malette, qui assure avoir eu « des collègues en or ».

Une expérience totalement différente de ce qu’il avait vécu l’année précédente, durant son premier contrat en enseignement, comme enseignant de français dans des classes d’accueil de la Commission scolaire English-Montréal.

« J’étais complètement laissé à moi-même, ça faisait presque peur », dit-il.

Enseigner comporte son lot de défis, surtout sans le bagage universitaire nécessaire. « Il n’y a pas un cours universitaire pour rien », confirme M. Gariépy.

« Il y a tellement de choses qu’on nous demande de faire, ajoute Sarah Normandin-Malette. Ce n’est pas juste un adulte, c’est un emploi. »

« La partie de gestion de classe, c’est le plus difficile », concède Charles Bégin. Parfois, les classes peuvent entrer dans « un véritable chaos ».

Selon Mme Normandin-Malette, le défi le plus important pour un enseignant non légalement qualifié concerne la planification du matériel d’enseignement : savoir quoi enseigner, dans quel ordre et de quelle manière.

« Tu ne fais pas juste faire écouter des films et parler anglais, il faut que [les élèves] apprennent des choses », illustre-t-elle.

Défis particuliers

MM. Gariépy et Bégin ont tous les deux été titulaires de groupes d’élèves présentant des troubles du spectre de l’autisme. « J’ai adoré, adoré », se remémore Charles Bégin.

C’était toutefois sans conteste l’expérience « la plus difficile » de Julien Gariépy. C’est à ce moment qu’il a senti les limites de ses capacités. « J’ai vraiment eu de la misère à leur offrir un enseignement propice à eux. »

Les trois s’entendent : l’enseignement peut être confrontant. Par exemple, certains élèves vivent des situations très difficiles à la maison. Chose à laquelle aucun n’était vraiment préparé.

« Je pensais en avoir vu des pas pires en droit, mais il y en a des pas pires à l’école aussi », dit à la blague Charles Bégin.

Selon Mme Normandin-Malette, l’important est de tenter de les aider, peu importe la manière. « Ça peut juste être de la bonne humeur ou un câlin », dit-elle.

Leur expérience a été somme toute positive et chacun a l’intention de la poursuivre à la prochaine rentrée scolaire.

« Je veux le faire jusqu’à la fin de ma vie », s’exclame Charles Bégin.

Quel a été le moment le plus marquant de leur année ? « Quand je me suis rendu compte que les élèves ont vraiment appris quelque chose », répond sans hésitation Julien Gariépy.