Pour la première fois depuis près de 20 ans, le ministère de l’Éducation est en train d’évaluer la maîtrise de l’anglais, langue seconde, des élèves du Québec. Entre autres questions incontournables : l’enseignement de l’anglais dès la 1re année, à partir de 2006, a-t-il porté ses fruits ?

Publié le 2 mai
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

La semaine dernière, La Presse révélait la volonté de Québec d’élaborer un programme enrichi d’anglais en 6e année.

Mais qu’en est-il de la vaste majorité des élèves (83 % des enfants du primaire) qui suivent plutôt le programme d’anglais de base ?

Quel impact a eu l’implantation de l’anglais en 1re année, qui remonte à 2006 ? En réponse à notre question, le ministère de l’Éducation nous a envoyé une étude de 2019 qui ne portait pas là-dessus, mais sur une autre avenue – d’ailleurs jugée beaucoup plus porteuse par les chercheurs –, soit celle de l’anglais intensif en 5e et en 6e année.

Lisez « Vers un programme optionnel d’anglais enrichi en 6e année »

Et s’ils ne peuvent être qu’une partie de la réponse, les résultats comparés aux examens du Ministère au secondaire des premières cohortes à avoir commencé l’anglais à 6 ans par rapport aux précédentes générations ne démontrent pas d’amélioration manifeste.

Des examens mis en doute

Jusqu’en 5e secondaire, les élèves n’ont pas d’examen du Ministère en anglais, langue seconde. En juin 2006, la moyenne (pour des enfants n’ayant alors eu de l’anglais qu’à partir de la 4e année à l’époque) avait été de 81,3 %. Celle de la cohorte 2017 – la première à avoir fait de l’anglais en 1re année – était, elle, de 82,4 %.

Les taux de réussite ? En 2006 comme en 2017, les taux de réussite aux examens du Ministère « sont très, très hauts parce que les exigences sont peu élevées. Si on arrive à baragouiner, on obtient la note de passage », estime Christine Baida, présidente de la Société pour le perfectionnement de l’enseignement de l’anglais, langue seconde au Québec (SPEAQ) et conseillère pédagogique aujourd’hui à la retraite.

L’anglais, ce n’est même pas le parent pauvre de l’éducation, c’est le sans-abri.

Christine Baida, présidente de la Société pour le perfectionnement de l’enseignement de l’anglais, langue seconde au Québec

Au secondaire, le nombre de minutes par semaine est tout de même assez élevé, mais au primaire, cela va de 30 à 90 minutes, selon ce que les écoles choisissent.

« Le saupoudrage [d’heures d’anglais], la recherche dit que ça ne fonctionne pas », dit aussi Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, qui représente 65 000 enseignants (toutes matières confondues).

Les quelques recherches et archives de presse rendent compte du fait que la décision d’imposer l’anglais dès la 1re année en 2006 a été prise en raison de fortes pressions des parents.

En 2015, les chercheurs Moktar Lamari et Eva Anstett écrivaient : « On ne peut pas dire que l’enseignement de l’anglais, langue seconde au premier cycle [du primaire] tel que mis en place dans les écoles primaires du Québec, répond à des preuves scientifiques clairement exposées dans la littérature. Par contre, il est manifeste qu’au sein de la population et des parents, il y a une demande pour un tel apprentissage précoce, ce à quoi cette mesure semble vouloir répondre. »1

« L’enfant éponge » a ses limites

En entrevue, Philippa Bell, professeure de didactique des langues secondes à l’UQAM, souligne que c’est à tort qu’on estime qu’il faut se dépêcher d’enseigner l’anglais aux tout-petits, au moment où leur cerveau « est une éponge », selon l’expression consacrée.

En contexte scolaire, « c’est davantage vers la fin du primaire et au début du secondaire » que l’élève est, cognitivement, particulièrement prêt à apprendre une autre langue, même si une exposition hâtive a néanmoins le mérite d’arriver à un moment où l’enfant, émotivement, y est plus réceptif et n’a pas d’a priori négatif.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

Guillaume Bouthillier et Geneviève Gyger avec leurs fils, Alexandre et Antoine

C’est ce que Guillaume Bouthillier a lui-même constaté. Ses deux garçons, aujourd’hui âgés de 13 et 14 ans, vont à un camp d’anglais, à Nominingue, depuis qu’ils ont 6 et 7 ans. M. Bouthillier a remarqué deux déblocages distincts. « Leur premier camp leur a d’emblée fait perdre cette appréhension par laquelle sur une patinoire, l’hiver, les anglophones vont de leur côté et les francophones, de l’autre. »

Mais ce n’est qu’à la fin du primaire, poursuit-il, qu’il a constaté que ses fils parvenaient à converser.

Ses garçons sont chanceux, note-t-il, que les finances familiales leur permettent de fréquenter un tel camp qui les amène plus loin que ce que peut faire l’école.

« J’ai moi-même cru bon, après le cégep, d’aller passer toute une année d’immersion en anglais pour m’améliorer en anglais », raconte M. Bouthillier.

Un programme « ambitieux », sur papier

Sur papier, le programme d’anglais est « ambitieux », écrivait en 2014 le Conseil supérieur de l’enseignement (organisme indépendant du gouvernement). « Les niveaux visés ici pour le primaire correspondent à ce qui est attendu généralement en Europe pour la fin du secondaire. »2

Le contenu est là, « les attentes de la population sont élevées », mais « le temps consacré n’est pas suffisant et n’est pas réparti de façon optimale », ajoute le Conseil supérieur de l’éducation.

À cela s’ajoutent les pénuries, tout particulièrement criantes en adaptation scolaire et en anglais, langue seconde, indique Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement.

À l’Université Laval, seules 50 des 80 places disponibles pour des étudiants qui souhaitent enseigner l’anglais sont remplies. À l’UQAM, on réussit à combler ces années-ci les 50 places disponibles. L’Université Concordia reçoit, elle, 200 candidatures, mais accueille un maximum de 60 élèves.

Combien d’écoles offriront les programmes d’anglais intensif préconisés par les chercheurs et demandés par les parents ? Doit-on ou peut-on continuer d’enseigner l’anglais dès la 1re année ou devrait-on concentrer cet enseignement à l’âge où, cognitivement, la recherche dit que c’est idéal ?

D’éventuelles décisions du gouvernement seront teintées de la rareté de professeurs et, inévitablement, du contexte politique.

« Au Québec, l’enseignement de l’anglais, langue seconde, touche cependant une corde d’autant plus sensible qu’elle fait résonner une certaine ambivalence, notait le Conseil supérieur de l’éducation en 2014. En tant que parent […], chacun veut un enseignement efficace de l’anglais pour ses enfants. En même temps, comme citoyen d’un État où la majorité linguistique est fragile, plusieurs craignent que l’apprentissage de l’anglais se fasse au détriment du français et envoie aux allophones un message ambigu quant à la priorité du français comme langue commune. »

1. L’enseignement de l’anglais langue seconde : Que retenir de l’expérience québécoise ?, février 2015, Centre de recherche et d’expertise en évaluation, École nationale d’administration publique

2. L’amélioration de l’enseignement de l’anglais, langue seconde, au primaire : un équilibre à trouver, Conseil supérieur de l’éducation, 2014

En savoir plus

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    Nombre de tolérances d’engagement en anglais, langue seconde, en 2020-2021 accordées à des personnes non légalement qualifiées (par manque d’enseignants qualifiés)
    Source : Ministère de l’Éducation du Québec
  • « L’État a sa part de responsabilité à l’égard du bilinguisme des enfants. […] Dans le cadre du réseau scolaire universel obligatoire, l’État doit permettre à chacun d’acquérir une connaissance fonctionnelle de l’anglais [...] en recourant aux méthodes les plus éprouvées. »
    Source : Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, 2001, p. 54-55