Une enseignante de Chelsea, en Outaouais, a été retirée de sa classe d’une école primaire parce qu’elle portait le voile. Il s’agirait de la première fois qu’une telle situation survient depuis l’adoption de la loi 21 par Québec.

Mis à jour le 9 déc. 2021
Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

L’enseignante faisait de la suppléance dans une classe de troisième année de l’école primaire anglophone de Chelsea depuis environ un mois. Les parents ont appris son départ vendredi dernier.

Le président par intérim de la Commission scolaire Western Québec, Wayne Daly, confirme que c’est en raison de la Loi sur la laïcité de l’État que l’enseignante a dû être retirée de la classe.

Cette loi interdit aux enseignants le port de signes religieux durant leur prestation de travail. Elle s’applique tant aux centres de services scolaires qu’aux commissions scolaires anglophones, qui la contestent devant les tribunaux.

« Notre job, c’est de respecter la loi », explique le président par intérim de la commission scolaire Western Québec, Wayne Daly.

L’enseignante demeure à l’école Chelsea Elementary School, mais a été affectée à d’autres tâches qui n’interfèrent pas avec l’application de la loi 21. Elle y travaillera notamment sur « l’inclusion », précise la commission scolaire.

Le syndicat qui représente l’enseignante est lui aussi opposé à la loi 21, mais se dit maintenant « dans une drôle de position ».

« Comment ça se fait qu’elle a été engagée ? », demande Heidi Yetman, présidente de l’Association provinciale des enseignants du Québec (APEQ-QPAT). Elle qualifie la situation de « vraiment triste ».

À cette question, le président par intérim de la commission scolaire répond que « ce n’est pas un prof qui est avec la commission scolaire depuis 25 ans ».

« Comment vous expliquez ça à une nouvelle prof ? Vous, comme Québécoise, vous êtes prête à poser cette question [sur les signes religieux] à une personne au téléphone ? Je trouve que c’est un peu impoli », observe M. Daly.

En avril dernier, un jugement de la Cour supérieure du Québec a conclu que la loi sur la laïcité de l’État enfreignait le droit de la minorité anglophone de gérer et de contrôler ses institutions, et a exempté les commissions scolaires anglophones de son application.

Le gouvernement du Québec a fait appel de cette décision du juge Marc-André Blanchard quelques mois plus tard. Le 9 novembre dernier, la Commission scolaire English Montreal, qui demandait d’être exemptée de l’application de la loi 21 jusqu’à ce qu’une décision soit rendue, a été déboutée en Cour d’appel.

À Québec, le député caquiste Christopher Skeete a rappelé que la loi 21 a été adoptée il y a plus de deux ans.

« Ma compréhension de ce cas particulier, c’est que l’enseignante a été embauchée après l’entrée en vigueur de la loi, donc il n’y avait pas de possibilité pour une clause grand-père », a déclaré M. Skeete. « Nous sommes fiers de dire que nous vivons dans une société laïque ici au Québec », a-t-il ajouté.

Des parents mécontents

Le départ de l’enseignante a choqué plusieurs parents d’élèves. Mat Schatkowsky note que sa fille, qui est en troisième année dans la classe de l’enseignante retirée, en est à sa troisième prof cette année.

« C’est vraiment triste, mais considérant ce qu’on sait de la loi 21, et par ricochet de la loi 96 [sur les langues officielles] je ne suis pas surpris. J’ai l’impression que c’est le résultat qu’on attendait et c’est difficile pour nous à mettre en contexte pour une enfant de huit ans », dit M. Schatkowsky.

Amanda DeGrace a trois enfants qui fréquentent cette école primaire d’environ 300 élèves.

« Nous faisons la promotion de la diversité et de l’inclusion, et de voir une enseignante être retirée de sa classe en raison d’une loi sur laquelle la commission scolaire n’a aucun contrôle, c’est extrêmement choquant comme parent et comme citoyenne », explique Mme DeGrace.

L’enseignante concernée n’a pas répondu aux demandes d’entrevue de La Presse, jeudi. Elle a toutefois affirmé au Ottawa Citizen qu’elle ne considère pas le hijab comme un objet religieux, mais bien comme une partie de son identité.

« C’est important pour moi de continuer à le porter, parce que je sais que certaines idéologies ne veulent pas que je le porte. C’est ma résistance, et ma résilience », a déclaré Fatemeh Anvari au quotidien d’Ottawa.

« Atroce », « honte absolue », « lâcheté »

L’enjeu a vite fait de rebondir de l’autre côté de la rivière des Outaouais, sur la colline du Parlement.

Des députés libéraux n’ont pas mâché leurs mots pour exprimer leur désapprobation.

« Clairement, la population du Québec doit faire quelque chose, parce que c’est atroce. Nous voici face à un exemple concret de la nature discriminatoire de cette loi », a lancé l’élue Alexandra Mendès.

Son collègue montréalais, le ministre Marc Miller, a parlé de « lâcheté ».

« Ce type de discrimination ne représente pas la société québécoise dans laquelle je veux vivre », a-t-il ajouté.

La députée libérale Salma Zahid, qui a commencé à porter le hijab en cours de mandat, en 2018, alors qu’elle subissait des traitements de chimiothérapie — elle est d’ailleurs la seule à être voilée à la Chambre des communes — a plaidé le libre choix.

« Les femmes et les filles devraient être libres de choisir ce qu’elles portent […] Moi, je choisis de porter le hijab. C’était mon choix. Personne ne m’a dit quoi faire », a écrit la députée ontarienne dans une enfilade de gazouillis sur Twitter.

Le premier ministre Justin Trudeau, qui est opposé à la Loi 21, n’a jamais fermé la porte à une intervention du fédéral devant les tribunaux pour la contester.

À l’inverse, le chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, a toujours dit qu’il n’avait aucune intention de s’ingérer dans les affaires du Québec.

Il l’a réitéré jeudi en marge d’une annonce au parlement : « Il s’agit d’un champ de compétence provincial », a-t-il fait valoir, en ajoutant que c’était « un débat important pour les Québécois ».

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Le chef conservateur Erin O’Toole

Le dirigeant compte au moins un député au sein de ses rangs qui l’exhorte, lui et les élus fédéraux, à s’en mêler.

« Je ne peux plus, en toute conscience, garder le silence à ce sujet. C’est une honte absolue. Il faut s’opposer [à la Loi] devant les tribunaux, à la Chambre des communes et dans les rues », a écrit jeudi sur Twitter Kyle Seeback.

Autre réaction : celle de l’Institut Angus Reid, dont la présidente, Shachi Kurl, avait posé une question controversée au chef bloquiste Yves-François Blanchet lors du débat en anglais au cours de la dernière campagne électorale.

« Au sujet de la Loi 21 et les symboles religieux en public, le Québec et le reste du Canada ont tendance à être en désaccord sur ce qui est acceptable ou pas », a écrit la firme sur son compte Twitter en fournissant un lien qui mène aux résultats d’une étude réalisée en 2019.

Avec Fanny Lévesque, La Presse