Les hommes sont peu nombreux à enseigner dans les écoles primaires du Québec, et leur absence est souvent liée à la réussite scolaire et à la motivation des garçons. Prof au primaire et chercheur en éducation, Simon Lamarre pense qu’il est temps de se poser la question autrement : même à l’école, quels stéréotypes entretenons-nous sur les genres ?

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

Au Québec, le décrochage scolaire chez les garçons est beaucoup plus élevé que chez les filles. Il s’agit d’un problème tellement « criant » que la faible présence des hommes en enseignement est « la seule explication possible qu’on a trouvée », observe Simon Lamarre, docteur en sciences de l’éducation.

S’il y avait plus d’hommes dans les écoles, les garçons se porteraient-ils mieux ? « Ce n’est pas scientifique de parler comme ça », dit sans ambages celui qui a quitté l’enseignement primaire il y a quelques mois à peine, après 15 ans passés dans les écoles, principalement avec des élèves de 5année.

Les recherches sur la réussite scolaire des garçons et la présence d’hommes à l’école sont mitigées, poursuit-il. « Si on prend une quinzaine d’études sérieuses, seules une ou deux sont capables de démontrer que les hommes ont eu un impact positif sur la réussite scolaire des garçons », explique M. Lamarre, qui note que l’écart de réussite entre les garçons de milieux favorisés et ceux de milieux défavorisés est beaucoup plus grand que l’écart de réussite entre les garçons et les filles.

Des pratiques « imprégnées de stéréotypes »

Dans le cadre de son doctorat en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, Simon Lamarre a voulu aller au-delà du sempiternel « il faut plus d’hommes en enseignement » et s’est demandé ce que leur présence change dans les écoles. Il a mené des entretiens avec des enseignants, des parents et des directions et a présenté ses résultats au plus récent congrès de l’Acfas.

Les enseignants interrogés ont décrit une intégration professionnelle plus facile que leurs collègues féminines. « Tout le monde est content de voir les enseignants, on déroule presque le tapis rouge », observe Simon Lamarre.

Les stéréotypes ont néanmoins la vie dure. Dans les écoles, c’est plus souvent aux enseignants masculins qu’on demande de régler des problèmes informatiques, de gérer le son pendant les fêtes, de lever des boîtes. La présence des hommes influe sur la composition des groupes : ils hériteront souvent des enfants les plus turbulents ou issus de familles monoparentales.

Quant aux parents, ils veulent que des hommes enseignent à leurs enfants, mais émettent parfois le souhait qu’ils soient présents à la fin du primaire seulement. « En maternelle ou en première année, c’est louche », dit Simon Lamarre.

Il s’en trouve encore aujourd’hui pour dire que l’enseignement, c’est une affaire de femmes. Le rôle des enseignants n’est pourtant pas de « materner », observe le jeune retraité de l’enseignement primaire, qui a été l’objet de remarques pour le moins douteuses quand il a annoncé son choix de carrière.

On m’a demandé : es-tu homosexuel ? C’est tout de suite un stigmate : je suis efféminé parce que je veux m’occuper des enfants. Je pense qu’on a beaucoup de chemin à faire.

Simon Lamarre, docteur en sciences de l’éducation et ancien enseignant au primaire

Pendant ses années comme enseignant au primaire, M. Lamarre a été à même de constater des pratiques qui ne sont pas mal intentionnées, mais « imprégnées de stéréotypes ».

Il raconte, par exemple, qu’une collègue lui a déjà demandé de lui envoyer « trois filles pendant la récréation » pour l’aider à faire du ménage dans sa classe. À l’inverse, on entendra parfois des enseignants qui veulent motiver les garçons dire : « aujourd’hui, les gars, on fait un examen de mathématiques qui parle de football ».

« Lien d’appartenance »

Simon Lamarre le répète : il n’est pas contre le fait qu’il y ait plus d’hommes dans les écoles. Des modèles variés d’enseignants – il cite en exemple des profs d’origine asiatique ou en fauteuil roulant – profiteraient à tous, dit-il.

« On a une diversité énorme, notamment dans les écoles de Montréal. Il y a des chances que ce soit motivant pour un enfant s’il retrouve un prof avec lequel il a un lien d’appartenance », dit-il.

Comme chargé de cours aux universités de Montréal et de Sherbrooke, Simon Lamarre forme de futurs enseignants et estime que ceux-ci doivent être mieux outillés sur les questions de genre.

« J’essaie juste d’amener les gens ailleurs et de dire : même s’il y a moitié d’hommes et moitié de femmes dans les écoles, mais que l’on continue de reproduire les stéréotypes, ça va changer quoi ? », conclut-il.

Attirés par le salaire ?

L’augmentation salariale tout juste consentie aux enseignants par Québec pourrait-elle attirer de nouveaux candidats masculins ? Simon Lamarre est « absolument convaincu » que non, cite des pays européens où les enseignants gagnent nettement plus qu’ici et où le métier n’attire pas davantage les hommes. « C’est plus profond que ça. On ne fait pas ce métier-là pour faire de l’argent. On le fait parce qu’on veut apporter quelque chose », dit M. Lamarre.

Des modèles pour les garçons... et les filles

Dans les écoles primaires du Québec, les hommes représentent environ un enseignant sur dix. Au secondaire, ils sont un peu plus du tiers, une proportion qui a toutefois diminué au fil des années.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Piterson Desgraves et Nicholas Doyon, enseignants au primaire

Piterson Desgraves, 30 ans, et Nicholas Doyon, 26 ans, sont devenus amis pendant leurs études universitaires en enseignement. Ils comptaient parmi la dizaine d’hommes parmi les quelque 200 étudiantes de leur cohorte et travaillent dans des écoles primaires montréalaises, surtout au 3e cycle. Entrevue.

Comment en êtes-vous venu à l’enseignement ?

Piterson Desgraves : J’ai travaillé dans un camp de jour et je trouvais que j’avais une bonne relation avec les jeunes. Mon superviseur m’a dit qu’il me verrait bien en enseignement. J’étais un peu hésitant, parce que je ne pensais pas être en éducation, mais je me suis dit que je pourrais être un modèle, un mentor pour les élèves.

Nicholas Doyon : C’est une passion que j’avais pour les enfants. J’ai travaillé en camp de vacances et j’avais vraiment aimé ça. On peut faire un vrai changement dans la vie des enfants, et c’est ce qui m’a attiré. Je m’identifie à eux, on a souvent des points communs.

Êtes-vous minoritaires dans votre milieu de travail ?

P. D. : L’école primaire où je travaille est très grande, donc ça augmente les chances d’avoir des hommes ! Nous sommes six ou sept.

N. D. : Je suis le seul titulaire de classe masculin dans mon école. On retrouve davantage les hommes chez les spécialistes, comme en musique ou en éducation physique.

Y a-t-il des avantages à être un homme enseignant ?

P. D. : Je trouve ça bien de travailler avec des femmes, on est bien accueillis. Les élèves, garçons ou filles, sont contents de nous voir parce qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes qui sont titulaires au primaire. À la maison, parfois, des jeunes sont très proches de leur père et de voir un homme leur enseigner, c’est un peu comme la continuité de la maison.

N. D. : On a peut-être une façon différente de voir les choses, d’attaquer des problèmes, des perceptions différentes. Ça peut peut-être jouer sur la motivation des garçons, ils sont contents de nous voir, c’est rare qu’ils aient des hommes comme enseignant.

Est-ce que les parents d’élèves ont le même enthousiasme ?

P. D. : Oui. Par exemple, j’ai des parents qui m’ont dit que leur fille ne parle pas souvent de l’école et que cette année, elle raconte beaucoup ses journées. Ils pensent que la personnalité d’un homme a peut-être changé quelque chose pour elle.

N. D. : Les parents me disent souvent en début d’année que ça fait changement, nos collègues aussi. On est vraiment bien accueillis dans le milieu scolaire.

Avez-vous eu des modèles pour vous lancer dans l’enseignement ?

P. D. : Au primaire, à part mon prof d’éducation physique, non. J’ai commencé à avoir des hommes enseignants au secondaire.

N. D. : J’en ai eu un qui m’a bien marqué, monsieur Pierre ! C’était un prof de mathématiques du secondaire qui était venu enseigner au primaire. Je trouvais ça le fun d’avoir un homme comme enseignant, c’était différent.

Que diriez-vous à des hommes qui songent à devenir enseignants ?

P. D. : De foncer ! C’est un très beau métier. Ne sait-on jamais, le fait de voir plus d’hommes pourra inciter certains jeunes à choisir ce métier. Parfois, les hommes vont hésiter parce qu’au primaire, les enfants sont jeunes, mais il y a plusieurs niveaux, on peut choisir celui avec lequel on est à l’aise.

N. D. : C’est la meilleure job au monde ! Il ne faut pas hésiter, c’est vraiment gratifiant.