(Montréal) « Connaissez-vous des optométristes qui prendraient des demandeurs d’asile ? » Cette simple question d’une directrice d’école s’est transformée en mission pour Émilie Gagné. Mercredi, une vingtaine d’enfants de 5 et 6 ans de Montréal-Nord ont reçu des lunettes qui leur permettront de poursuivre leur parcours scolaire en voyant clair, comme les autres.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

Les enseignantes de maternelle de l’école primaire Sainte-Colette voyaient depuis quelque temps des signes qui ne trompent pas : les yeux de plusieurs petits se plissaient, ils tenaient leurs feuilles très près de leur visage. Il leur fallait un examen de la vue. Or, plusieurs sont les enfants de demandeurs d’asile qui n’ont pas encore reçu la carte d’assurance maladie qui leur donnera droit à des examens de la vue gratuits.

« Ces familles-là veulent aussi ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants, mais elles n’en ont pas les moyens », dit Nadine Lalancette, directrice adjointe de l’école.

Elle a interpellé Émilie Gagné, dont les deux enfants fréquentent l’école, pour savoir si elle ne connaîtrait pas, par hasard, des gens qui pourraient les aider. L’opticienne devenue gestionnaire dans une entreprise en a fait une affaire personnelle.

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Émilie Gagné et son fils Lennox

« On était en janvier. J’ai promis que tous les élèves qui en avaient besoin auraient des lunettes d’ici juin », relate Mme Gagné.

Elle a travaillé les soirs, les fins de semaine et pris des vacances pour arriver à ses fins, mais elle se décrit néanmoins comme une simple « chef d’orchestre » : un optométriste du quartier a offert le local où auraient lieu les examens de la vue, deux autres se sont portés volontaires pour examiner bénévolement une quarantaine d’élèves, des commanditaires ont été trouvés pour fournir les montures et les verres.

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Les enseignantes de maternelle de l’école primaire Sainte-Colette voyaient des signes qui ne trompent pas quant aux besoins d’un examen de la vue de certains élèves.

Des interprètes ont aussi été mises à contribution. Il fallait parler aux parents en espagnol, en arabe, en portugais ou en anglais. « Je voulais sensibiliser et expliquer. Il y a beaucoup d’éducation à faire aux parents. Certains m’ont demandé quand leur enfant pourrait arrêter de porter des lunettes. Un enfant a foncé dans le présentoir en arrivant à la lunetterie. On le croyait turbulent : il voyait jusqu’à 30 cm devant lui », raconte Émilie Gagné.

Le télé-enseignement en cause ?

C’est plus de 20 % des élèves de maternelle de cette école qui avaient besoin de lunettes. La moitié des 16 élèves de la classe d’accueil de Sotiane Silencieux en ont reçu, et ils ont poussé des « wow » quand ils ont enfin vu clair, dit-elle.

« Généralement, on a un élève par classe dont la vision nous inquiète. Cette année, c’était spécial : on émet l’hypothèse qu’en raison de la pandémie, l’effet des écrans a causé ces problèmes », explique Nadine Lalancette. Chaque paire de lunettes donnée aux enfants a une protection à la lumière bleue.

Mercredi matin, l’ajustement des lunettes a eu lieu à l’école. Émilie Gagné dit en avoir pleuré, cite un garçon qui a vu un R devenir un P quand sa vision a gagné en netteté. « Il n’est pas en problème d’apprentissage ! Il les connaît, ses lettres, c’est juste qu’il ne les voyait pas », dit-elle avec émotion.

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Dans la cour d’école, la remise officielle a pris des airs solennels. Les petits ont trépigné devant les paquets posés devant eux.

Dans la cour d’école, la remise officielle a pris des airs solennels. Les petits ont trépigné devant les paquets posés devant eux (« attendez », leur demandait-on). Penché au-dessus de son sac, Adnan tentait désespérément de voir ce qu’il contenait. Après de longues secondes, l’heure du déballage est arrivée, plusieurs ont jeté un œil interrogateur sur la bouteille de nettoyant à lunettes, puis les petits visages ont été égayés de montures aux couleurs vives.

Alors, voyaient-ils mieux ? « Je vois une branche d’arbre, loin là-bas », a observé Bethsaleel. Viviane, 6 ans, a trouvé que les couleurs étaient « plus foncées » quand elle a eu ses lunettes mauves sur le bout du nez. À ce moment, c’est le personnel de l’école et les bénévoles qui ont mené à bien le projet qui ont peut-être eu le regard un peu embrouillé.