(Québec) Il y a des listes de livres à lire absolument dans sa vie. Y en aura-t-il bientôt une de romans québécois qu’il faudra étudier durant son parcours scolaire ?

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Les jeunes caquistes s’inquiètent de la popularité de Netflix et de l’« hégémonie culturelle américaine ». Pour inciter les élèves à troquer Stranger Things pour un livre comme Maria Chapdelaine, ils demandent au gouvernement Legault de charger des experts de créer une liste de livres québécois incontournables à lire dans les écoles primaires et secondaires. Une idée étudiée par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge.

PHOTO FOURNIE PAR LA COALITION AVENIR QUÉBEC

Keven Brasseur, président de la Commission de la relève de la CAQ

Le président de la Commission de la relève de la Coalition avenir Québec (CAQ), Keven Brasseur, rêve d’un corpus commun de grandes œuvres littéraires « dans lequel les jeunes de Québec, du Saguenay ou de Drummondville pourront se rassembler ». Il déplore que les jeunes, dont ceux qui militent pour son parti, ne terminent pas le secondaire en ayant lu les mêmes classiques.

Dans une lettre ouverte qu’ils font parvenir à La Presse en amont de la Journée internationale de la francophonie, le 20 mars, les jeunes caquistes écrivent qu’« en enseignant un cursus d’œuvres marquantes de la littérature québécoise à tous les élèves du Québec, nous pourrons rassembler les citoyens de toutes origines autour d’une culture commune ».

L’une des premières missions de l’école est d’être un lieu de transmission de la culture, afin que les générations montantes héritent d’un bagage culturel qui les précède et qu’elles enrichiront à leur tour.

Extrait d’une lettre de la Commission de la relève de la CAQ

« En sélectionnant de grandes œuvres littéraires que tous les élèves du Québec seront appelés à lire, on assurera mieux que jamais la vivacité de notre culture », affirme la Commission de la relève de la CAQ.

Aux experts de choisir

Mais proposer la création d’un « cursus littéraire commun », ou tout simplement d’une liste, pourrait soulever les passions. François Legault lui-même le sait bien, alors que sa propre liste de suggestions de livres, qu’il avait présentée l’automne dernier à l’invitation de l’Association des libraires du Québec, avait suscité la controverse. Cette liste, supprimée des réseaux sociaux par l’organisme avant d’y être remise, suggérait entre autres la lecture d’un essai de Mathieu Bock-Côté, ce qui avait aussi attiré les critiques.

Soucieux de ne pas s’embourber dans ce genre de débat et pour éviter d’autres questions évidentes – la liste doit-elle inclure des livres qui utilisent le mot qui commence par N, ou qui abordent des notions comme le racisme systémique ? –, Keven Brasseur estime qu’il faut demander à des experts de sélectionner les œuvres qui y figureront. Pas aux politiciens.

Suzanne Aubry, présidente de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois, accueille favorablement cette prudence des jeunes caquistes. « C’est important que ça soit apolitique. Il faut une objectivité dans le choix des œuvres », souhaite-t-elle.

Pour Karine Vachon, directrice générale de l’Association nationale des éditeurs de livres, un cursus littéraire québécois ne doit « pas être restrictif ». Si elle plaide pour que les auteurs d’ici soient davantage lus dans nos écoles, elle souhaite aussi que les enseignants conservent leur autonomie pour choisir les livres qu’ils souhaitent présenter.

Je vois toujours ça d’un bon œil qu’on ait des références communes. Mon seul bémol, c’est que cette liste doit être en évolution.

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec

Katherine Fafard souhaite que des romans populaires se trouvent parmi les titres sélectionnés, rappelant qu’on « a tous eu des cauchemars liés à certains livres obligatoires et la crainte, ensuite, de lire un livre en se disant que lire est plate », ce qui n’est évidemment pas le cas.

Une idée qui fait son chemin

Au cabinet du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, l’idée des jeunes caquistes suscite de l’intérêt. Un projet similaire est déjà en cours de réalisation, a-t-on indiqué, en collaboration avec le ministère de la Culture. Le gouvernement prévoit procéder à une annonce ultérieurement.

Antoine Dumaine, vice-président de l’Association québécoise des professeures et professeurs de français, rappelle également qu’une sélection de livres pour les jeunes, du nom de Constellations, est déjà offerte sur le site du ministère de l’Éducation. Cette liste d’ouvrages accessibles aux jeunes du préscolaire au secondaire, accueille toutefois aussi des livres de la francophonie internationale.

« La sélection des œuvres se fait en fonction d’une politique éditoriale rigoureuse, tenant compte du potentiel pédagogique de chacun des livres. L’autonomie professionnelle des enseignants leur permet toutefois de [choisir des livres] qui ne se retrouvent pas sur le site », précise la direction des communications du Ministère.

« L’idée d’un choix d’œuvres [spécifiquement] québécois peut être intéressante en ce sens que pour les nouveaux enseignants, ça peut toujours être bien d’avoir un outil auquel se référer », affirme M. Dumaine.

Pour Keven Brasseur, de la relève caquiste, « c’est important d’enseigner autant des auteurs du passé que des œuvres plus récentes, qu’on pense à Maria Chapdelaine ou même à l’œuvre que l’on voyait à la télé, Les pays d’en haut ».

Si on ne sait pas quels livres seraient inclus dans la sélection, le jeune militant aimerait bien qu’on n’oublie pas Fred Pellerin, David Goudreault ou Kim Thúy.

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Le livre a la cote

Les Québécois ont plus que jamais renoué avec le plaisir de lire depuis le début de la pandémie. L’automne dernier, le regroupement d’associations et d’entreprises du milieu du livre, qui rassemble les grands acteurs du secteur, a lancé la campagne « Je lis québécois ». Appuyée par Québec, cette offensive promotionnelle avait pour mission de stimuler l’achat de livres d’ici dans un contexte où l’achat local est plus que jamais une priorité. En janvier, La Presse rapportait que les ventes de livres québécois avaient augmenté de 6,8 % l’an dernier dans les librairies indépendantes. Le livre le plus vendu au Québec en 2020 a été Em de Kim Thúy, suivi de Kukum de Michel Jean. L’apprentissage de la lecture demeure toutefois un défi pour les années à venir au Québec. Selon la Fondation pour l’alphabétisation, en 2013, « moins d’une personne sur deux (46,8 %) au Québec [était] susceptible de démontrer la maîtrise de compétences en littératie la rendant capable de lire en vue d’apprendre, de comprendre, d’agir ou d’intervenir en toute autonomie ».

Hugo Pilon-Larose, La Presse