(Québec) Le président et fondateur de la Fondation Jasmin Roy affirme que le centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) lui a mis « des bâtons dans les roues » lorsqu’il a souhaité faire don de purificateurs d’air à des écoles de Montréal en décembre. Jasmin Roy est d’avis que le CSSDM « bâillonne » les directions d’école.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« C’est terrible, comment j’ai été reçu par [le CSSDM] », lance en entrevue M. Roy. En novembre, la Fondation a lancé un appel aux dons pour équiper de purificateurs d’air les écoles qui en feraient la demande. Des parents dont les élèves fréquentent des écoles vétustes avaient communiqué avec lui à l’automne.

« Les parents voulaient se cotiser pour faire une levée de fonds et acheter des purificateurs d’air. J’ai fait une demande à la Fondation », relate-t-il. « C’était très bien parti : les directions d’école, les comités de parents, tout le monde embarquait, et là, on a eu des bâtons dans les roues », a expliqué M. Roy.

Le CSSDM « ne considère pas l’utilisation de purificateurs d’air », s’appuyant sur l’avis du comité d’experts scientifiques et techniques mandaté par le ministère de la Santé et des Services sociaux, qui ne recommande pas l’installation de dispositifs de filtration mobile (purificateurs d’air), mais ne l’interdit pas. Selon ce comité d’experts, leur capacité à « contrer [efficacement] la transmission de maladies [comme la COVID-19] par aérosols » n’a pas été démontrée à ce jour.

La Presse révélait vendredi que, invoquant une directive du CSSDM, la direction de l’école Élan à Montréal avait sommé une enseignante de retirer deux appareils achetés par des parents d’élèves inquiets de la qualité de l’air en classe.

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En décembre, la Fondation Jasmin Roy était prête à déployer des appareils, notamment à l’école primaire Saint-Émile à Montréal, où elle a reçu une demande. Une rencontre entre des représentants du CSSDM, M. Roy et des membres de l’entreprise Sanuvox – le partenaire de la Fondation pour l’installation des appareils – a été organisée. « On a eu beaucoup de réticence [de la part du CSSDM] », a constaté le président de Sanuvox, Jocelyn Dame.

Selon lui, les représentants du centre de services étaient mal informés et soulevaient des préoccupations comme le bruit ou l’alimentation électrique.

C’était un peu n’importe quoi, tu sais quand tu n’en veux pas. C’était complètement déboussolant d’essayer de comprendre leur raisonnement.

Jocelyn Dame, président de Sanuvox

Sanuvox, établie à Montréal, se décrit comme « un chef de file mondial de la purification de l’air par les ultraviolets ». M. Dame dit avoir récemment expédié 1000 appareils destinés à des écoles de l’Ontario. Sanuvox a aussi des purificateurs dans les vestiaires du Centre Bell et sur des plateaux de tournage. Elle expédie ses appareils partout dans le monde.

La Fondation Jasmin Roy se proposait d’acheter les purificateurs d’air à l’entreprise Sanuvox (495 $ par appareil), qui se chargerait ensuite de l’installation de deux appareils par classe. Après son appel aux dons, M. Roy indique avoir récolté 60 000 $. Pour l’achat de 10 appareils, Sanuvox en remettait un gratuitement. Il s’agit d’un purificateur d’air combinant la filtration HEPA et la technologie UV.

Un « projet expérimental »

Selon M. Roy, les discussions avec le centre de services ont été laborieuses. Le CSSDM a finalement accepté « conditionnellement et sous forme de projet expérimental unique » qui se tiendrait à l’école Saint-Émile. « Ils ont pris notre don pour l’instrumentaliser », déplore M. Roy. Le CSSDM confirme que le projet se déroule actuellement.

« [Ce projet] ne vise pas à se substituer à l’expertise des autorités compétentes, mais à évaluer l’impact de ces appareils dans un contexte scolaire, tel que le niveau de bruit généré et l’emplacement dans une classe », a fait valoir le porte-parole du CSSDM, Alain Perron, dans un courriel transmis à La Presse.

Depuis, la Fondation dit qu’il n’y a eu aucun suivi du centre de services au sujet du projet expérimental qu’il réalise avec les purificateurs offerts. Jocelyn Dame non plus. « On leur avait suggéré de consulter leur protocole d’étude, c’est nous autres qui avons fait la machine. Mais personne ne nous appelle, c’est fou », a-t-il relaté.

Malgré nos demandes, le CSSDM n’a pas commenté la situation impliquant la Fondation Jasmin Roy. Après avoir tenté de joindre l’école Saint-Émile au sujet de l’avancement du projet expérimental, nous avons reçu un courriel du CSSDM indiquant qu’il nous avait déjà répondu sur la question dans un précédent message.

La Fondation explique avoir pu investir les dons récoltés dans la réalisation de trois autres projets, deux dans des écoles du Saguenay et le troisième en Estrie. Jasmin Roy refuse de divulguer le nom de ces écoles pour ne « pas faire trop de bruit », dit-il.

PHOTO HUGO-SEBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Jasmin Roy, président et fondateur de la Fondation Jasmin Roy

Là, ce qui arrive, c’est qu’il ne faut pas en parler. On envoie ça aux directions d’école sans en parler aux centres de services.

Jasmin Roy, président et fondateur de la Fondation Jasmin Roy

Malgré l’avis d’experts du 8 janvier, M. Roy indique recevoir « deux ou trois » demandes par semaine pour l’installation de purificateurs d’air dans des écoles vétustes du Québec.

Il déplore la situation. « Il faut confronter le ministre [de l’Éducation Jean-François] Roberge là-dessus. Il n’y a pas d’interdiction d’en mettre, des purificateurs d’air. C’est quoi, le problème, alors, s’il est bien installé ? C’est quoi, le problème ? », plaide-t-il.

Des échos à Québec

Les révélations de La Presse au sujet de l’école Élan ont eu des échos à Québec, vendredi. Le gouvernement Legault doit mettre fin « au bordel actuel » qu’il a lui-même créé avec ses « tergiversations » sur l’installation des purificateurs d’air dans les écoles, croit le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

« Ce à quoi on assiste dans le cadre de la pandémie, c’est une nouvelle forme d’inégalité, des inégalités sanitaires. Dans le privé, on installe des purificateurs d’air […] dans le réseau anglophone aussi, et pendant ce temps-là, dans le réseau francophone, non seulement on n’en installe pas, mais on les débranche », a-t-il ajouté.

Le centre de services scolaire Lester-B.-Pearson a fait l’acquisition de purificateurs d’air HEPA pour l’ensemble de ses 17 écoles et centres à ventilation naturelle. Le Collège de Montréal a aussi annoncé avoir installé des systèmes de ventilation et de filtration d’air dans ses salles non ventilées mécaniquement.

La porte-parole en matière d’éducation du Parti québécois, Véronique Hivon, a aussi soulevé cette inégalité, qualifiant la situation d’« abracadabrante ». La députée libérale Marwah Rizqy déplore de son côté que le ministre de l’Éducation revienne « toujours avec des devoirs en retard et incomplets ».

Au cabinet du ministre Roberge, on assure : « Nous ne le répéterons jamais assez, pour la ventilation de nos établissements scolaires comme pour toutes les autres mesures sanitaires, nous avons confiance en nos experts de la Santé publique et nous suivons leurs recommandations. »

« Les 20 experts de la Santé publique sont clairs : l’installation de purificateurs d’air n’est pas recommandée, puisque leur efficacité n’est pas démontrée pour contrer la transmission de maladies par aérosols », ajoute-t-on.

Selon Québec solidaire, les directives du ministère de l’Éducation (MEQ) sont « ambiguës » et « incompréhensibles ». Le MEQ ne recommande pas l’installation de purificateurs d’air, mais indique qu’une école peut « évaluer la possibilité » d’en installer dans un local où il n’y a pas de ventilation mécanique ou naturelle.

« Si, exceptionnellement, une école souhaitait installer de tels dispositifs, elle devrait obligatoirement et préalablement avoir l’autorisation d’experts qualifiés en la matière provenant du comité tripartite (MEQ-CNESST-MSSS) et membres d’un ordre professionnel », est-il indiqué.

Santé Canada affirme que les dispositifs portables de filtration de l’air peuvent « être considérés comme une mesure de gestion complémentaire dans des situations où il n’est pas possible d’améliorer la ventilation mécanique ou naturelle ».

Premiers résultats pour le CO2

Le centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) a diffusé vendredi les premiers résultats de son échantillonnage de concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans ses écoles et bâtiments. Les résultats seront mis en ligne sur sa page Ventilation et qualité de l’air. On assure que « les suivis appropriés seront faits pour tout résultat supérieur à 1000 [parties par million (ppm)] et que des mesures correctives seront apportées lorsque nécessaire ». Si des concentrations de 2000 ppm sont détectées à l’école, les parents des élèves seront avisés. Selon les premiers résultats, 277 classes affichent un taux de moins de 1000 ppm et 89 classes se situent entre 1000 et 1500. Cinq classes ont un taux mesuré de 1500 à 2000 ppm, aucune à plus de 2000 ppm. Québec a demandé aux centres de services scolaires d’établir le portrait de la concentration de dioxyde de carbone dans tous les bâtiments scolaires de la province, d’ici le 15 mars 2021.

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