Le directeur d’une école primaire de Montréal veut freiner l’avalanche de comportements dangereux chez des parents qui prennent leur voiture pour déposer leur enfant. Des élèves ont filmé 4 accidents et près de 200 infractions devant deux écoles du quartier.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Chaque matin, des centaines de parents pressés convergent en même temps au volant de leur véhicule dans une petite rue résidentielle devant l’école Victor-Lavigne, à Saint-Léonard.

Une fois leur enfant déposé, des parents, dont beaucoup pilotent des VUS avec d’importants angles morts, multiplient les virages en « U », ignorent les panneaux d’arrêt obligatoire et laissent leurs enfants traverser la rue ailleurs qu’à l’intersection – des comportements si dangereux qu’un groupe d’élèves de l’école les a filmés et diffusés sur YouTube.

À cette école et à une école voisine, les enfants ont filmé 4 collisions entre véhicules et près de 200 infractions en deux matins d’observation au début de l’année scolaire.

« Nous avons tout essayé, explique Yves Prévost, directeur de l’école de 900 élèves. Nous avons envoyé des lettres aux parents. Nous avons fait poser des saillies de trottoir. Ça ne donne rien. »

Pendant cinq ans, M. Prévost a même personnellement fait traverser ses élèves le long de la rue Verlaine chaque matin. Les comportements problématiques des parents automobilistes n’ont pas fléchi.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Yves Prévost, directeur de l’école Victor-Lavigne

« En 10 ou 15 minutes, c’est plusieurs centaines de véhicules qui passent sur notre petite rue, qui n’a pas été conçue pour ça. Les élèves ont calculé que neuf infractions au Code de la sécurité routière se produisent chaque minute en moyenne le matin. Est-ce qu’on attend un accident majeur avant de se réveiller ? »

Hausse de la population

Plusieurs écoles primaires de Saint-Léonard ont vu le nombre de leurs élèves doubler au cours des dernières années.

« Notre école est passée de 480 élèves à 900, mais le nombre d’autobus scolaires qui arrivent ici le matin est le même, note M. Prévost. C’est le nombre d’élèves qui arrivent en voiture qui a explosé. »

Les parents qui choisissent de venir déposer leur enfant en voiture habitent majoritairement à moins de 1,2 km de l’école, distance au-delà de laquelle le service de transport en autobus est fourni.

« Les parents pourraient venir à pied avec leur enfant le matin, ça fait une bonne marche avant d’aller en classe. Mais ils choisissent quand même la voiture. »

Augmenter la présence policière n’est pas la solution, dit-il.

Nous avons fait des blitz avec la police. Ils peuvent distribuer 25, 30 contraventions en un matin. Ils reviennent le lendemain, et c’est la même chose.

Yves Prévost, directeur de l’école Victor-Lavigne

En début d’année, une mère a reçu trois contraventions en trois jours, chaque fois pour ne pas avoir attaché son enfant dans son siège. « Le message ne passe pas, dit Yves Prévost. Est-ce que je laisserais mon enfant traverser ici ? Malheureusement, la réponse est non. »

Des pistes de solution

Exténué par l’absence de changements, M. Prévost s’est associé avec l’organisation Concertation Saint-Léonard pour créer avec des élèves de l’école un mémoire qui sera déposé sous peu à l’arrondissement de Saint-Léonard.

Parmi les solutions envisagées, il propose de transformer la rue Verlaine en sens unique, ce qui mettrait fin aux demi-tours, le principal problème observé.

Mais François Langevin-Gagnon, agent de sécurité urbaine à l’organisme Concertation Saint-Léonard, note qu’il suffit que deux ou trois citoyens mécontents appellent l’arrondissement au sujet par exemple de l’établissement d’un sens unique pour que le statu quo perdure.

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Yves Prévost, directeur de l’école Victor-Lavigne, et François Langevin-Gagnon, agent de sécurité urbaine à l’organisme Concertation Saint-Léonard

« Des gens appellent et se plaignent lorsque la circulation automobile va être changée devant chez eux, mais beaucoup moins de gens appellent pour demander une meilleure protection pour les enfants », dit-il.

Dominic Poitras, directeur des travaux publics de l’arrondissement de Saint-Léonard, signale que l’arrondissement a déjà fait plusieurs actions pour améliorer la situation autour de l’école, dont l’implantation de saillies de trottoir et l’aménagement d’un débarcadère pour les parents en 2017. Cette année, une firme de génie effectuera aussi un comptage des véhicules devant l’école à l’heure de l’arrivée du matin.

M. Poitras ne veut pas s’avancer sur la question d’un sens unique.

« Il y a diverses stratégies qui sont à l’étude. En 2019, nous avons mandaté une firme pour étudier le problème. Il y a des actions qui sont prévues pour cet été, et qui vont être annoncées sous peu. »

Est-il possible que des citoyens mécontents fassent avorter un projet de sécurisation ? « C’est sûr que nous devons jongler avec la présence des citoyens aux abords de l’école, la sécurité des enfants… Mais, une chose est sûre, à l’arrondissement comme à la Ville de Montréal, la sécurité des usagers de la route, autant celle des piétons, est une priorité. »

Yves Prévost dit que le temps presse, et que quelques citoyens mécontents ne devraient pas faire perdurer le « chaos » que l’on observe actuellement devant son école le matin.

« Ce que je vis ici, beaucoup d’écoles le vivent à Montréal et ailleurs. Si des gens se demandent si c’est un moyen trop drastique, je répondrais qu’il y a peu de moyens trop drastiques quand on parle de la sécurité de centaines d’enfants. »