Le philosophe et professeur en droit de l’Université McGill Daniel Weinstock juge «inquiétant» et «malsain» que Québec ait annulé sa participation à un forum sur l’avenir du cours d’éthique et culture religieuse (ECR) peu après la publication d’une chronique de Richard Martineau dans le Journal de Montréal, mercredi. Le gouvernement Legault affirme que la chronique n’est pas à l’origine de sa décision.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Dans cette chronique, Richard Martineau fait référence à une conférence sur la laïcité tenue au printemps 2012 à Montréal. Le professeur y est interrogé sur des propos qu’il a tenus trois ans plus tôt dans une université américaine, notamment sur l’excision. Daniel Weinstock répond longuement en citant différents points de vue sur la question.

À la lumière de cet échange, Richard Martineau allègue que Daniel Weinstock propose « que des médecins québécois effectuent des "excisions symboliques" sur les jeunes filles ».

Quelques heures après la parution de cette chronique, le ministère de l’Éducation a annulé la participation de Daniel Weinstock aux forums qui doivent conduire à la révision du cours d’éthique et culture religieuse. Le professeur devait y parler d’éthique.

L’attaché de presse du ministre de l’Éducation affirme que la décision d’annuler la participation de Daniel Weinstock « n’a pas été prise sur la base d’une chronique ».

« Certains propos tenus par M. Weinstock par le passé portent à confusion. Afin d’éviter que sa présence ne devienne une distraction aux importants travaux en cours sur la révision en profondeur du cours d’éthique et culture religieuse, la décision a été prise d’annuler l’invitation de M. Weinstock à titre d’expert. Nous sommes convaincus que celui-ci peut comprendre la situation », nous écrit Francis Bouchard.

Le philosophe se surprend quant à lui de la « rapidité avec laquelle le gouvernement a pris acte et avalisé la chronique de M. Martineau ». « Personne du gouvernement ne m’a contacté, personne de l’organisation des forums ne m’a appelé pour savoir ce qu’il en était », dit Daniel Weinstock.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le chroniqueur Richard Martineau

« Je n'ai jamais défendu l'excision »

Daniel Weinstock rappelle qu’il n’est pas rare qu’en philosophie, on incarne les positions exprimées sur un sujet pour ne pas les dénaturer. C’est dans ce cadre, dit-il, qu’il a abordé la question du « compromis de Seattle ». En 1996, des médecins américains qui recevaient des demandes d’excision de patients somaliens en étaient venu à un « compromis » pour éviter que de jeunes filles ne retournent en Somalie subir des mutilations génitales.

Au printemps 2012, le professeur expliquait ainsi sa position. « Je n’ai jamais défendu l’excision, je n’ai jamais défendu une pratique particulière, ce que j’ai dit c’est qu’il y avait eu un débat qui me semble très grave, très fondamental, par rapport auquel je n’aurais pas voulu être à la place de ces médecins qui se sont demandés : "que faisons-nous devant cette situation, nous savons très bien que si nous retournons ces gens à la maison ils vont continuer à le faire" », disait alors Daniel Weinstock.

Le professeur affirme de plus qu’il partage l’avis de Richard Martineau sur cette question et qu’il ne doit pas y avoir de tel compromis possible. Il invite à retourner à ses articles publiés au fil des ans dans des revues scientifiques. « J’essaie d’être le plus clair dans mes écrits, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’ambiguïté », dit Daniel Weinstock. L’excision est « une pratique inadmissible », dit-il en entrevue à La Presse.

Professeur de philosophie et d’éthique à l’Université Laval, Jocelyn Maclure croit qu’on ne peut s’en tenir à un extrait de conférence pour juger de la position de quelqu’un sur une question aussi complexe.

« C’est un enjeu complexe d’éthique appliquée, de bioéthique. On ne peut pas avoir de la simplicité si on s’intéresse à des questions difficiles, qui mettent différentes valeurs en tension », dit Jocelyn Maclure. Il estime que le gouvernement a le devoir de dire qu’il a eu un « jugement hâtif » et qu’il doit se rétracter.

« La réputation [de Daniel Weinstock] est attaquée, ce n’est pas quelque chose qu’on doit prendre à la légère. Il ne mérite pas le traitement qui lui est réservé », dit Jocelyn Maclure.

Daniel Weinstock aurait souhaité que le ministère de l’Éducation le contacte pour avoir ses explications avant de prendre sa décision. Il espère néanmoins qu’on en tire une leçon.

« Prendre la chronique de quelqu’un dont on sait que c’est un polémiste, et ce peu importe ce qu’on pense de ses opinons… il faudrait prendre acte de la nouvelle et faire des vérifications avant de prendre une décision face à laquelle il est difficile de reculer », dit Daniel Weinstock.

Richard Martineau n’a pas répondu à notre demande d’entrevue jeudi.