L’Université d’Ottawa est à nouveau en deuil après avoir appris cette semaine la mort par suicide d’un étudiant, le cinquième en moins d’un an. Au Québec, des associations étudiantes ont pris acte du problème et rappellent qu’il est urgent que la détresse psychologique des étudiants universitaires soit prise au sérieux.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

« C’est une crise. » En conférence de presse mardi, le recteur Jacques Frémont n’a pas mâché ses mots. Le suicide d’un étudiant la semaine dernière vient s’ajouter au drame que vit l’Université d’Ottawa depuis une dizaine de mois.

« Étant moi-même parent, et ayant travaillé avec des étudiants toute ma vie, je dois avouer que cette nouvelle me brise le cœur. Aujourd’hui, nous pleurons ensemble », a écrit le recteur dans une lettre adressée à la communauté universitaire pour annoncer une fois de plus le suicide d’un étudiant dont l’identité n’a pas été révélée.

Dans sa missive, Jacques Frémont souligne également les inquiétudes liées à la disparition d’un autre étudiant. Depuis le 6 février, Jonathan Blanchette, 32 ans, est recherché par la police de Gatineau, qui craint pour sa sécurité.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jacques Frémont, recteur de l’Université d’Ottawa

Si vous avez des informations concernant Jonathan, je vous encourage à les communiquer à la police de Gatineau sans plus attendre. Nous espérons tous le revoir bientôt, sain et sauf.

 Extrait de la lettre de Jacques Frémont, recteur de l’Université d’Ottawa

Ces événements ébranlent durement une communauté universitaire déjà meurtrie. « Les étudiants sont sous le choc. Il y a beaucoup de frustrations », a dit Natasha Roy, commissaire aux affaires francophones du Syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa. Mercredi, les étudiants ont manifesté devant le bureau du recteur pour demander davantage de soutien pour les étudiants qui sont en détresse.

« La santé mentale est une question qui préoccupe depuis longtemps, mais à cause des nombreux suicides, les étudiants se sont mobilisés davantage pour demander plus de ressources. Je ne me souviens pas d’avoir vu une telle mobilisation », a ajouté l’étudiante. Les délais pour avoir accès à de l’aide psychologique à l’université ont notamment été décriés.

Pour éliminer le temps d’attente avant qu’un étudiant reçoive de l’aide, l’Université d’Ottawa affirme avoir recruté six conseillers en santé mentale. Un conseiller additionnel a aussi été embauché pour venir en aide aux professeurs et au personnel.

« Comme dans toutes les universités au pays, nous avons tout fait pour tenter de répondre à la demande en matière de santé mentale dans notre communauté. Manifestement, il reste encore du travail à accomplir », a écrit le recteur dans sa lettre adressée à la communauté universitaire. Jacques Frémont, qui est aussi ex-président de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, n’a pas souhaité accorder d’entrevue à La Presse, mercredi.

Des chiffres alarmants

L’Union étudiante du Québec (UEQ) a publié en novembre une étude menée auprès de 24 000 étudiants universitaires qui montre l’ampleur de leur détresse. On y apprend que près d’un étudiant sur dix a sérieusement pensé au suicide, tandis que 1 % d’entre eux ont tenté de passer à l’acte dans les 12 mois ayant précédé l’enquête.

Le sentiment de solitude et d’isolement était particulièrement présent chez les étudiants souffrant de détresse psychologique. « On peut avoir l’impression que parce qu’on est à l’université, on doit être bien entouré, mais se sentir isolé dans la masse, ça peut être encore pire », a dit Philippe LeBel, président de l’UEQ.

L’association étudiante affirme qu’à la suite de la publication de son rapport, elle a reçu des « indications » que le ministère de l’Éducation mettait en place un plan d’action qui s’attarderait à la santé psychologique étudiante, la première recommandation du rapport. « Il y a quelque chose de super important à faire de ce côté », dit Philippe LeBel.

Les universités sont bien au fait de la détresse psychologique des étudiants, selon Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal

On vit ça partout au Canada. C’est un véritable problème de société, et comme on est comme une ville, ça devient aussi un enjeu. Ça fait des années qu’on y travaille.

Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal

L’université ne sait pas combien de ses étudiants se sont suicidés au cours des dernières années, les familles des victimes n’ayant aucune obligation de rapporter à l’établissement les causes de la mort. Toutefois, le recteur affirme que la détresse psychologique figure en tête de liste des préoccupations.

« On ne le fait pas en substitution aux services de santé qui existent, mais on s’est donné des mécanismes pour appuyer et orienter les étudiants. L’année dernière, 1200 étudiants ont obtenu de l’aide psychologique sur le campus. Ça, c’est ce qu’on sait. Cerner le problème, ce n’est pas évident », dit Guy Breton. 

« Soyez indulgents envers vous-mêmes »

À l’Université du Québec à Montréal, on n’a pas davantage de données sur les suicides chez ses étudiants. On sait toutefois qu’en 2018-2019, 1148 étudiants sur un total de 39 000 ont fait une demande de services en soutien psychologique. « L’Université a un projet visant à bonifier l’offre de services en soutien psychologique, et ce, en matière de sensibilisation, de prévention et d’intervention auprès des étudiants », souligne la porte-parole de l’établissement d’enseignement, Jenny Desrochers.

Peu importent les exigences du domaine d’études qu’ils ont choisi, les universitaires doivent comprendre qu’il y a une vie à l’extérieur des murs de l’université, insiste-t-on à l’Université de Montréal. « On essaie de dédramatiser. Pas de banaliser, mais de donner les outils pour [que les étudiants] aient une vie agréable et équilibrée », dit Guy Breton.

Un appel que lance aussi le recteur de l’Université d’Ottawa. « Nous sommes dans une période stressante en raison des examens qui s’en viennent. Prenez tout de même le temps de vous reposer, de relaxer, de rencontrer vos amis. Faites quelque chose qui vous rend heureux. Soyez indulgents envers vous-mêmes. Et les uns envers les autres », a écrit Jacques Frémont.

Besoin d’aide pour vous ou un proche ? Association québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)
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