L’histoire ressemble à une fable. C’est l’histoire d’une école publique sans fenêtres dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Montréal. Ça fait des décennies que l’on y réclame de voir la lumière du jour. S’il vous plaît, percez ce béton, donnez-nous un peu de soleil… Une école sans fenêtres, ce n’est pas normal.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Tout le monde est d’accord, en principe. Les profs, les élèves, les parents, le ministère de l’Éducation, le député, les experts en architecture, la commission scolaire… Tout le monde est d’accord, sauf que rien ne bouge. Des années plus tard, l’école à l’architecture soviétique, surnommée le « bunker », porte malheureusement toujours bien son surnom. 

Pour toute fenêtre, elle n’a que des meurtrières. En désespoir de cause, un parent, président du conseil d’établissement, fait circuler une pétition qu’il déposera dans quelques jours à l’Assemblée nationale.

Il ne demande pas la lune. « Je veux juste des fenêtres », disait-il cette semaine à ma collègue Marie-Eve Morasse.

Le ministre de l’Éducation dit : il suffisait à la Commission scolaire de Montréal (CSDM) d’en faire la demande. La CSDM répond : c’est déjà fait dans notre plan directeur. Le ministre réplique : oui, mais vous ne n’avez pas déposé votre projet pour approbation.

Le ton monte, la discussion s’enlise, le ministre étant aussi pro-fenêtres qu’il est anti-commissions scolaires.

Après la médiatisation de l’affaire, la CSDM dit aux parents qu’elle est bien au fait de « la problématique du manque de fenestration ». Elle annonce qu’elle procédera d’ailleurs « sous peu » à un appel d’offres d’architectes et d’ingénieurs.

« Sous peu », c’est quand ? Et si le problème était bien connu, pourquoi rien n’a été fait avant ?

Pendant ce temps, à moins de 500 mètres de là, une autre école, privée celle-là. Une école avec de grandes fenêtres, baignée de lumière naturelle et entourée d’espaces verts. Le contraste est frappant, à l’image des iniquités de notre système d’éducation. 

En principe, au Québec, tous les enfants, riches ou pauvres, ont droit à une éducation de qualité. En principe, tous sont égaux. Dans les faits, certains sont « plus égaux » que d’autres.

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Le Québec est, de toutes les provinces canadiennes, celle où la ségrégation scolaire est la plus forte. C’est là qu’on offre l’éducation la plus inéquitable, soulignait l’automne dernier un rapport troublant du Mouvement L’école ensemble, qui se fonde sur des données de l’OCDE.

On pourrait hausser les épaules en se disant que c’est la vie. Que voulez-vous ? Les riches sont riches, les pauvres sont pauvres, et, sur les bancs d’école, les premiers auront toujours plus de chances de réussite que les seconds. Ils auront toujours de plus grandes fenêtres, aussi…

Partout dans le monde, les enfants de milieux défavorisés ont tendance à réussir moins bien, c’est vrai. Mais ce n’est pas une fatalité, rappelle-t-on dans ce même rapport. Tout dépend de nos choix de société. 

Dans un système d’éducation équitable, comme celui de la Finlande, l’écart de performance entre les enfants riches et les enfants pauvres est fortement atténué. À l’inverse, dans un système inéquitable comme celui du Québec, les inégalités à la ligne de départ sont pratiquement les mêmes qu’au fil d’arrivée.

On pourrait faire aussi bien que la Finlande. Mais le fait est que le système d’éducation québécois, même s’il doit en principe favoriser l’égalité des chances, a un niveau d’iniquité qui ressemble davantage à celui des Américains. 

Si l’on se fie aux indicateurs de l’OCDE pour évaluer l’équité en éducation, le Québec est bon dernier au Canada, rappelle encore le rapport du Mouvement L’école ensemble. « Le système d’éducation québécois se contente de reproduire les inégalités sociales. Au Québec, l’éducation n’est pas un ascenseur social. »

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Je reviens à cette école qui rêve de fenêtres. On pourrait n’y voir qu’un simple problème de bureaucratie que l’abolition des commissions scolaires prévue par la loi 40 viendrait alléger. 

Le fait est que, projet de loi 40 adopté à la va-vite ou pas, l’école Louis-Joseph-Papineau n’a pas plus de chances d’avoir ses fenêtres rapidement. Les sommes versées par le Ministère pour le maintien en bon état des bâtiments restent les mêmes. Un centre de services scolaires remplacera la commission scolaire en tant que responsable de la planification des travaux.

Au-delà du problème de bureaucratie, j’y vois davantage un problème de philosophie d’un système d’éducation qui a renoncé sans le dire à sa mission d’ascenseur social.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Jacques Langlois

La semaine prochaine, Jacques Langlois, ce père qui rêve de fenêtres pour l’école de ses enfants, appuyé par le député de Viau, Frantz Benjamin, déposera sa pétition « Du soleil pour Louis-Jo » à l’Assemblée nationale. 

On ne peut que souhaiter que cela permette à l’école Louis-Joseph-Papineau d’avoir enfin les fenêtres réclamées depuis si longtemps et d’offrir aux jeunes du quartier Saint-Michel la chance d’apprendre dans un environnement propice à la réussite. 

Du même coup, ce serait bien de pousser plus loin la réflexion sur les iniquités du système scolaire et l’école que nous voulons.

Une école avec fenêtres, oui, bien sûr, ça va de soi. Mais avec vue sur quoi ?

Consultez le rapport L’injuste système d’éducation québécois