(Québec) Une prime annuelle de rétention pouvant atteindre jusqu’à 2000 $ pour les chauffeurs en transport scolaire se transforme en cadeau empoisonné. Des chauffeurs travaillant auprès d’élèves handicapés et à besoins particuliers sont exclus du programme élaboré par Québec. En colère, certains songent à quitter leurs fonctions.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Le gouvernement Legault a confirmé en octobre la mise en place d’une prime de rétention pour le secteur du transport scolaire. L’annonce a été bien accueillie par le milieu, aux prises depuis longtemps avec un enjeu de rétention du personnel.

Or, une catégorie de chauffeurs a été exclue du programme, à la grande surprise d’entreprises comme Excell Transport, PME de la Montérégie qui emploie plus d’une centaine de chauffeurs en transport scolaire adapté. Ses employés, qui conduisent des véhicules de type berline, n’ont pas droit à la prime, contrairement à ceux derrière le volant d’un minibus ou d’un traditionnel autobus jaune.

« À même notre personnel, on a deux catégories de conducteurs. À la fin de la journée, ils font le même métier, mais certains n’ont pas la prime », déplore Manon Hamel, directrice générale et associée d’Excell Transport.

« On essaie de convaincre les employés de garder leur calme. De nous faire confiance. Qu’on va tout faire pour rétablir cette injustice et obtenir des réponses », ajoute-t-elle.

Québec dit non

La majorité des chauffeurs d’Excell Transport sont des personnes retraitées ou préretraitées. Quand elle a appris la mise en place d’une prime, au début de l’automne, Mme Hamel s’est dit que c’était « génial ». Enfin, a-t-elle pensé, on pourrait mieux assurer la rétention du personnel, ce qui est important pour le bien des enfants.

Quand ça se passe bien avec le conducteur, les enfants arrivent à l’école avec un état d’esprit plus favorable aux interventions [en classe]. L’école peut bien aller cette journée-là. Le soir, il reprend le transport, et c’est le même visage qu’au matin. Tout ça peut sembler banal, mais ça change la donne.

Manon Hamel, directrice générale d’Excell Transport

Le 4 octobre, Mme Hamel a écrit au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, pour lui rappeler que « le programme vise à soutenir la rétention de personnel dans l’industrie du transport scolaire, [mais que] cette mesure, dans sa forme actuelle, aura pour effet de drainer le personnel conduisant des berlines vers des entreprises spécialisées dans le transport par autobus pleine grandeur ».

« Cette mesure aura également comme effet de pousser plusieurs de ces conducteurs vers une retraite anticipée, ne sentant pas la reconnaissance du travail difficile qu’ils font, tous les jours », a-t-elle écrit.

Un mois plus tard, la sous-ministre adjointe à l’Éducation préscolaire, Anne-Marie Lepage, a répondu : « Nous sommes sensibles aux préoccupations que vous nous avez partagées et sommes convaincus de l’importance du travail accompli par les conducteurs de berline [mais] la mise en place de ce programme a pour but de faire un premier pas afin de favoriser la rétention des conducteurs d’autobus scolaire. »

« Nous sommes conscients qu’il peut également y avoir une pénurie de main-d’œuvre dans la catégorie d’emploi des conducteurs de berline. Toutefois, les interventions doivent être ciblées en tenant compte des ressources financières disponibles. L’impact de ce programme sur la rétention des conducteurs sera évalué à la suite de sa première année de mise en œuvre », a-t-elle ajouté dans sa lettre obtenue par La Presse.

« C’est foncièrement une injustice »

Daniel Blanchet est conducteur chez Excell Transport depuis sept ans. Retraité du secteur de la pétrochimie, il occupe ce boulot pendant l’année scolaire « par vocation ».

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Retraité du secteur de la pétrochimie, Daniel Blanchet est conducteur chez Excell Transport depuis sept ans, emploi qu’il occupe pendant l’année scolaire « par vocation ». Des chauffeurs de véhicules qui transportent des enfants handicapés sont en furie contre Québec, qui ne leur verse pas la même prime qu’aux chauffeurs scolaires.

[Les enfants] ont besoin de stabilité, qu’on les comprenne et qu’on s’intéresse à eux. Un moment donné, c’est plus qu’une profession. C’est une vocation.=

Daniel Blanchet, conducteur chez Excell Transport

Mais l’homme de 63 ans peine à s’expliquer pourquoi on lui refuse une reconnaissance pourtant toute simple, c’est-à-dire qu’il fait un travail aussi important que celui des chauffeurs de minibus ou d’autobus jaune, et qu’il devrait conséquemment recevoir la même prime qui leur est offerte.

« C’est foncièrement une injustice. On fait le même métier, même si on a moins de passagers », explique-t-il, ajoutant qu’en contexte de pandémie de COVID-19, malgré les procédures sanitaires en place, conduire une berline comporte des risques, alors que les enfants sont si proches « qu’ils pourraient [lui] toucher une oreille ».

Partir en milieu d’année scolaire

M. Blanchet constate aussi auprès de ses collègues que certains songent à changer d’emploi. Pourtant, est-il convaincu, la stabilité du chauffeur tout au long d’une année change la donne auprès des enfants.

« On développe un lien. Ils arrivent le matin, des fois c’est plus difficile. Ils sont marabouts. Ça n’a pas bien été, les céréales n’étaient pas bonnes. Ils nous racontent ça, on devient des confidents. Quand ça ne va pas bien, on essaie de leur remonter le moral », raconte-t-il.

Déjà, en temps normal, « c’est difficile d’attirer des chauffeurs et c’est surtout difficile de les retenir dans le métier », affirme pour sa part Manon Hamel, qui ne perd pas espoir que le gouvernement corrige « cette injustice » avant qu’elle ne lui cause bien des ennuis.