Les enseignants des écoles du Québec s’autocensurent-ils ? Craignent-ils d’être ostracisés comme la professeure de l’Université d’Ottawa ou, pire encore, redoutent-ils d’être physiquement ou virtuellement agressés si leurs propos déplaisent aux élèves ou à leurs parents ? Les réponses obtenues surprennent.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Au cours des derniers jours, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la controverse à l’Université d’Ottawa n’a pas eu beaucoup d’échos dans les écoles multiethniques de Montréal. « En fait, raconte une enseignante*, c’est seulement avec ma fille, une jeune adulte blanche, que j’en ai parlé. »

Tout au plus la tempête a-t-elle servi de déclencheur à l’école Henri-Bourassa, à Montréal-Nord, où un enseignant ayant évoqué la controverse sans ménagement a amené des élèves et d’anciens élèves à dénoncer ensemble un prof qu’ils jugent méprisant et colérique depuis longtemps. Cet enseignant est sous le coup d’une enquête.

Sinon, le choc des valeurs se vit à la petite semaine, entre des élèves qui s’étonnent de temps en temps d’entendre leur enseignante aborder des sujets qu’ils jugent eux-mêmes tabous. Y compris dans des écoles très peu multiculturelles.

« Récemment, une élève m’a demandé si j’étais croyante, raconte une enseignante d’une école secondaire de Québec. J’ai répondu que non. Ça a jeté un froid dans la classe. »

Il y a aussi cette fois, ajoute-t-elle, où elle a confié à ses élèves qu’elle n’avait pas voté pour Justin Trudeau. Encore là, ça a été la surprise.

Les quelques débats qui surgissent se font dans le respect, assurent les enseignants interviewés.

C’est aussi le sentiment de Catherine Harel Bourdon, qui a été présidente pendant sept ans de la Commission scolaire de Montréal.

Pour ce qui est de la question du racisme, par exemple, les jeunes de Montréal ne la banalisent pas parce qu’ils sont conscients qu’ils peuvent en subir à l’extérieur de l’école, dans les transports en commun, par exemple. Mais à l’école, ils baignent dans une telle diversité qu’ils se sentent comme dans une bulle protégée, à l’abri de la discrimination.

Catherine Harel Bourdon, ancienne présidente de la Commission scolaire de Montréal

Une autre enseignante, qui travaille dans une école multiethnique, précise qu’en fait, il ne lui est arrivé qu’une fois de devoir faire une intervention en classe pour une question de discrimination. Dont elle était elle-même victime.

« Un élève s’est mis à rire de mon accent québécois et à l’imiter. D’autres jeunes ont suivi, jusqu’à ce que j’intervienne et que je leur fasse remarquer que ce qu’ils faisaient était irrespectueux. »

Une autre raconte être rapidement intervenue quand elle a entendu une jeune fille dire à une autre : « C’est mon nègre. » « Elle m’a répondu qu’elle avait en fait dit “nèg” et que ça, ça voulait seulement dire son amoureux. »

En France, dans la foulée de la décapitation de l’enseignant du lycée, des enseignants ont confié aux médias qu’ils s’autocensuraient régulièrement. Certains ont dit qu’ils n’évoquaient ni la Bible ni le Coran. Que s’il était question de décolonisation, ils prenaient l’exemple de l’Inde, et jamais de l’Algérie, un sujet trop sensible pour beaucoup de leurs élèves. Et des enseignants ont raconté s’assurer que le conflit au Moyen-Orient arrive à l’horaire en toute fin d’année, en espérant manquer de temps pour finir le programme.

Au Québec, les enseignantes interviewées pensent qu’avec du tact, tout peut passer, ou presque.

Plus encore, selon Catherine Harel Bourdon, les jeunes adorent les débats que soulève le cours d’éthique et de culture religieuse, notamment. « Ils aiment que leur prof fasse la mise en jeu et les amène à exposer leur opinion, en tout respect de l’opinion des autres. »

Quand les blessures sont très personnelles

Une enseignante d’histoire dit pour sa part qu’elle n’hésite pas à dire en classe que le voile n’est pas une prescription du Coran et qu’elle ne ferait pas le choix de le porter.

Mais quand les débats se rapprochent de trop près de ce qu’eux ou leur famille ont vécu, ça peut devenir plus émotif.

Par ailleurs, les écoles savaient bien avant la controverse à l’Université d’Ottawa qu’une certaine délicatesse était de mise. Ainsi, si l’œuvre phare d’Agatha Christie a été incluse au programme des lectures obligatoires d’une école de 2e secondaire, les anciens exemplaires ont été rangés et de nouveaux exemplaires ont été achetés avec le nouveau titre, Ils étaient dix.

Et la sexualité ?

Une enseignante du primaire raconte avoir eu déjà à composer avec une mère qui ne voulait pas que sa fille assiste à cette portion des cours, indignée que son enfant entende parler de « sexe ». « J’avais beau lui dire que ce n’est pas un cours sur les 1001 façons de faire le sexe, elle avait relevé le mot “sexe” dans un document et elle ne s’était pas attardée au contenu du cours. »

Ce qui se voit un peu plus souvent, selon les enseignantes, c’est de voir des jeunes se boucher les oreilles pendant les cours pour ne pas entendre ce qui est dit.

Lors d’une visite dans une classe de l’école Jeanne-Mance, l’an dernier, La Presse avait vu un élève feindre un mal de tête pour sortir de la classe et ainsi éviter d’entendre parler de condom.

L’aspect délicat de l’éducation sexuelle à l’école ne vient pas que des valeurs familiales. « Je fais toujours attention, on a de plus en plus de jeunes queer, j’ai déjà eu un jeune en changement de sexe », explique une prof de français qui enseigne aussi cette matière et qui précise prendre soin d’utiliser le mot « partenaire » pour ne froisser personne.

Retraitée de l’enseignement depuis le printemps dernier, Josée Schmidt dit qu’en 30 ans de carrière, l’éducation à la sexualité, particulièrement le thème des agressions sexuelles, est ce qui lui a semblé le plus délicat à aborder avec ses élèves de 5e année. Les « réactions émotives » d’élèves qui ont eux-mêmes été victimes laissent un enseignant bien seul, a-t-elle dit.

Des jeunes du secondaire encore peu politisés

Joseph-Yvon Thériault, professeur de sociologie à l’UQAM, ne s’étonne pas que les grands débats sociaux aient beaucoup moins de retentissement dans les écoles secondaires que « dans les lycées français très politisés » où les jeunes sont souvent issus de familles très pratiquantes, ce qui est moins le cas ici, à son avis.

Dans nos universités, on est aussi loin à son avis des campus américains où l’on va, par exemple, jusqu’à militer pour que des femmes blanches ne parlent plus de la réalité des femmes noires, sous prétexte qu’elles n’auraient pas « le senti nécessaire », évoque M. Thériault.

Cela ne signifie pas que tout se passe toujours dans le calme dans les universités d’ici. Il rappelle qu’à l’Université Concordia, les débats autour du conflit israélo-palestinien causent parfois de grands remous.

* Presque tous les enseignants interviewés ont demandé l’anonymat, un peu en raison du climat social, mais surtout de crainte que leur employeur ne les accuse de manquer à leur devoir de loyauté en parlant aux médias.