Des syndicats du milieu de l’éducation, des comités de parents et des directions d’établissement d’enseignement sonnent l’alarme : les écoles ne disposent pas des ressources suffisantes, selon eux, pour affronter un éventuel reconfinement complet des élèves. Pendant ce temps, de nombreux centres de services scolaires peinent encore à équiper leurs élèves du matériel informatique nécessaire à l’enseignement à distance.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

Toujours pas assez de matériel pour les élèves

Sept mois après le début de la pandémie de COVID-19 au Québec, 10 centres de services scolaires représentant 213 000 élèves à la grandeur de la province n’ont toujours pas le matériel informatique nécessaire en cas de reconfinement complet de leurs élèves, et ce, alors que le nombre d’écoles en zone rouge ne cesse de croître.

De ces 10 centres de services scolaires (CSS), 7 se trouvent en zone rouge.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Dix centres de services scolaires représentant 213 000 élèves à la grandeur de la province n’ont toujours pas le matériel informatique nécessaire pour un reconfinement complet de leurs élèves.

Cette situation inquiète Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation à l’Université de Montréal. Selon lui, « il est essentiel que les élèves aient accès à des équipements appropriés et un accès à l’internet » pour espérer recevoir leur enseignement à distance.

Rappelons que ce ne sont pas seulement les familles plus démunies qui peuvent avoir besoin d’un appareil informatique. M. Karsenti donne l’exemple d’une famille de deux parents et de trois enfants où les deux parents font du télétravail. Ils possèdent deux ordinateurs portables et une tablette. La famille aura donc besoin de deux appareils de plus pour que les enfants puissent suivre leurs cours.

Pour connaître les besoins informatiques de leurs élèves, tous les CSS interrogés ont fait des sondages auprès des familles sur leur territoire. De façon générale, entre 20 et 30 % des élèves ont besoin de recevoir un appareil pour poursuivre leur éducation à distance.

La Presse a interrogé la soixantaine de centres de services scolaires francophones pour connaître leur niveau de préparation à un éventuel reconfinement et savoir s’ils possédaient le matériel informatique nécessaire pour que l’école à la maison fonctionne chez tous leurs élèves. Seulement 25 ont répondu, et la précision de leurs chiffres variait.

Centres de services scolaires en manque d’appareils

Le CSS de Saint-Hyacinthe estime que 3500 de ses 17 000 élèves auront besoin d’équipement. Les 1127 tablettes commandées durant l’été sont presque toutes arrivées, mais il n’a reçu que 1137 des 2019 ordinateurs portables attendus. Les appareils manquants ne devraient pas être livrés avant 2021. Le CSS a donc un déficit de plus de 1200 appareils.

« On ne veut pas trop y penser [au reconfinement complet] », confie Gaétan Dion, directeur des ressources informatiques du CSS, qui craint que ses élèves ne soient « obligés de se retrouver avec un appareil pour deux ou trois enfants à la maison ».

La situation est semblable au CSS des Navigateurs, dans la région de Lévis. Ses écoles y disposent de 5992 appareils mobiles pour 8641 élèves qui en auraient besoin : le déficit y est donc, selon ses estimations, de 2649. Les élèves de 5e secondaire qui ont commencé jeudi dernier l’enseignement à la maison un jour sur deux n’ont reçu leur ordinateur portable que la veille.

Sur la Rive-Sud de Montréal, au CSS des Grandes-Seigneuries, ce sont 27 % des besoins informatiques qui ne seraient pas comblés si le reconfinement des élèves en zone rouge était déclaré. Des manquements sont aussi signalés dans les CSS des Sommets (Estrie), des Draveurs (Outaouais), Marie-Victorin (Montérégie), des Premières-Seigneuries (Québec), de la Rivière-du-Nord (Laurentides) et de Portneuf.

Au CSS du Pays-des-Bleuets, au nord du Lac-Saint-Jean, où il manque environ 1375 appareils, il faudra démanteler des ordinateurs qui sont dans des bureaux et des laboratoires informatiques afin de les distribuer à ses élèves, en cas de confinement avant l’arrivée d’une nouvelle commande de portables.

La plupart de ces CSS affirment d’ailleurs qu’ils seront prêts lorsqu’ils auront reçu leurs dernières commandes d’appareils entre la fin d’octobre et janvier prochain. Ils font toutefois savoir que plusieurs livraisons accusent un retard, à cause d’une pénurie mondiale de processeurs de marque Intel. Cette pièce entre dans la construction de nombreux modèles d’ordinateurs portables et d’ordinateurs infonuagiques (de type Chromebook).

La situation au CSSDM

Le plus grand CSS de la province, le CSS de Montréal (CSSDM), rapporte que seulement 13 246 de ses 115 000 élèves ont besoin d’un appareil, soit 11,5 %. Un pourcentage qui est bien en deçà de la moyenne observée dans les autres CSS.

Puisque le CSSDM sert une grande population défavorisée, Thierry Karsenti, de l’UdeM, doute que ce nombre représente la réalité sur le terrain et s’inquiète d’un certain retard dans la préparation du CSSDM.

Le CSSDM ne nous a pas transmis le nombre d’appareils achetés au cours de l’été pour répondre aux besoins de ses élèves. Il dit avoir 35 000 ordinateurs dans son parc informatique, mais n’a pu confirmer à La Presse que tous ces ordinateurs étaient portables et pouvaient être facilement distribués aux élèves.

M. Karsenti rappelle qu’il est important que les appareils distribués aux élèves soient mobiles, plutôt que ce soient des ordinateurs de bureau. « Des ordinateurs comme ça, c’est compliqué, ils ne sont pas tous en bon état […]. Certains n’ont pas le wifi et doivent être branchés [à l’internet] avec un fil », ajoute-t-il.

Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) a alloué un budget de 150 millions de dollars pour que les centres de services scolaires achètent du matériel. Les CSS peuvent aussi faire appel à la réserve d’équipements informatiques du gouvernement, qui compte 30 000 appareils. Durant l’été, 34 CSS ont commandé 6142 tablettes sur les 15 000 mises à leur disposition dans le cadre d’une autre entente.

Parents, professeurs et directions d’école inquiets

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Les écoles du Québec ne sont pas prêtes à faire face à un reconfinement complet de leurs élèves, selon des syndicats du milieu de l’éducation, des comités de parents et des directions d’établissement d’enseignement.

Les écoles du Québec ne sont pas prêtes à faire face à un reconfinement complet de leurs élèves, selon des syndicats du milieu de l’éducation, des comités de parents et des directions d’établissement d’enseignement.

« En date d’aujourd’hui, c’est évident que les écoles ne sont pas prêtes » pour un passage généralisé à l’enseignement en ligne, affirme Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Les écoles et les enseignants n’ont pu s’y préparer, étant donné qu’ils « en ont déjà par-dessus la tête à gérer le quotidien » de la rentrée scolaire, ajoute-t-il.

« On a besoin d’accompagnement, d’assistance technique, et il n’y en a pas à la hauteur de nos besoins actuellement », dit Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ). Elle déplore aussi le manque de temps consacré à la préparation à toute éventualité dans le cadre de cette rentrée atypique. « Il faut que le ministre dise : “on va se donner le temps de bien faire les choses” », conclut-elle.

Même son de cloche chez le syndicat représentant les conseillers pédagogiques, responsables de former les enseignants à l’enseignement virtuel. « On n’est pas prêts du point de vue de la formation et du point de vue du matériel », constate Sophie Massé, vice-présidente de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation.

« Les parents ont encore fraîchement en mémoire le printemps dernier où ça ne s’est pas bien passé partout », dit Kévin Roy, président de la Fédération des comités de parents du Québec. « Notre première préoccupation est qu’il y ait des balises claires pour que le soutien aux parents et aux enfants soit le même partout », précise-t-il.

M. Roy craint qu’il y ait encore une iniquité entre les élèves et que certains aient rapidement accès à l’enseignement virtuel alors que d’autres doivent attendre plus longtemps. « On sait que plusieurs écoles ne sont pas prêtes, même pour un enseignement hybride », ajoute-t-il.

Si on devait fermer de façon générale au Québec, au moins 50 % des régions ne seraient pas prêtes à faire face à cette éventualité pour l’ensemble de leurs élèves.

Nicolas Prévost, président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement

Réseau des écoles privées

La situation est différente dans le réseau des écoles privées, qui sont « prêtes et pourront rapidement faire la transition » à l’enseignement à distance, selon la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN).

Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) rappelle avoir mis en place plusieurs mesures pour assurer la formation des enseignants, notamment la plateforme L’école ouverte et les formations « J’enseigne à distance » de la TELUQ.

Dans les 25 centres de services scolaires (CSS) que La Presse a consultés, on assure que les enseignants ont reçu une formation adéquate, notamment grâce aux services du RECIT, organisation de conseillers pédagogiques spécialisés en technologies.

Sylvain Mallette, de la FAE, dénonce le fait que les enseignants n’ont eu jusqu’à maintenant que « des formations de base et génériques » qui ne répondent pas aux besoins particuliers de tous les élèves.

Ce qui peut compliquer l’offre des formations, c’est qu’il n’y a pas de consensus quant à la plateforme à privilégier pour l’enseignement en ligne parmi les CSS interrogés. La vaste majorité d’entre eux utilisent Microsoft Teams ou Google Classroom, mais le choix de la plateforme revient parfois à l’enseignant, parfois à l’école, parfois au CSS.

Le MEES a également annoncé, le 26 septembre dernier, une enveloppe de 85 millions de dollars qui « prévoit entre autres 25 millions de dollars pour bonifier le soutien à l’enseignement à distance, que ce soit pour la formation continue du personnel scolaire, la libération du personnel scolaire pour participer à du développement professionnel ou l’embauche de personnes-ressources ».

Une partie de cet investissement pourra servir à soutenir les parents pour un passage à l’enseignement en ligne. Le MEES offre également gratuitement depuis juin la formation en ligne « J’accompagne mon enfant qui apprend à distance ».

– Avec Hugo Pilon-Larose, La Presse

Une journée à distance pour se préparer au pire

Le gouvernement Legault a beau dire que fermer les écoles ne figure pas dans ses plans, la menace de fermeture en raison d’une éclosion de COVID-19 plane sur tous les établissements scolaires de la province. Pour s’y préparer, l’école secondaire Chomedey-De Maisonneuve, à Montréal, a tenu une journée à distance vendredi dernier, un peu comme on ferait un exercice d’évacuation en espérant qu’un incendie n’éclatera jamais.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Mathéo Roy-Bélair suit son cours de sciences de la maison. Toute l’école Chomedey-De Maisonneuve a fait le test de l’école à distance vendredi dernier.

C’est à l’initiative d’enseignants qui, face au protocole d’urgence développé en cas de reconfinement, voulaient savoir comment ça se passerait en vrai que profs et élèves de cette école d’Hochelaga-Maisonneuve sont restés à la maison une journée complète pour faire le test du réel.

Bien installé dans sa chambre devant son ordinateur qui lui sert habituellement à « gamer », écouteurs vissés sur les oreilles, Mathéo Roy-Bélair avait rendez-vous avez sa prof de sciences tôt le matin.

« Je vais être en retard », maugréait-il devant son ordinateur peu après 8 h 15. Quel était donc le problème avec son identifiant qui l’empêchait de se connecter ? Après maintes tentatives, un trait d’union a réglé le problème. La prof est apparue à l’écran, le cours pouvait commencer.

À quelques kilomètres de là, dans son salon où flânait un chat particulièrement poilu, Francis Girard se préparait lui aussi pour son cours. Il a ouvert la caméra de sa tablette. « La cloche virtuelle vient de sonner », a-t-il annoncé à ses élèves. Un garçon aux yeux d’un bleu perçant est apparu à l’écran. Des voix ont résonné. Première leçon : enseigner à tous à fermer caméras et micros. Puis un avertissement. « Je m’attends à ce que le comportement en ligne soit le même qu’en classe », a dit M. Girard.

Il y a eu quelques écueils, bien entendu, mais « c’est à ça que ça sert, la journée de test », s’est consolé l’enseignant. Il a dû s’y reprendre à trois fois avant de réussir à partager son écran avec les élèves, mais pour finir, il a révisé avec ses élèves les conjonctions, fait quelques exercices.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Enseignant de français, Francis Girard donne un cours à ses élèves de 2e secondaire.

Il faut revoir notre façon d’enseigner. On essaie de faire en sorte que les élèves participent davantage même s’ils sont isolés chacun chez eux.

 Francis Girard, enseignant de français à l’école Chomedey-De Maisonneuve

Des leçons du printemps

Pour les élèves de 4e et de 5e secondaire de l’école Chomedey-De Maisonneuve, l’école en ligne est déjà bien réelle puisqu’ils font l’école à mi-temps depuis que Québec a renforcé les mesures sanitaires en zone rouge. Une façon de faire qui ne déplaît pas à Mathéo Roy-Bélair. « Les cours durent 45 minutes. Si c’est plate, on n’a pas le temps de s’ennuyer », philosophe le jeune homme de 15 ans.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Mathéo Roy-Bélair et sa mère, Marie-Josée Roy

Sa mère estime que l’école à mi-temps est une solution « brillante ». « Au printemps dernier, je n’étais pas contente. Mais j’ai pris conscience que certains profs qui m’apparaissaient moins organisés étaient peut-être aussi des parents à la maison. Je suis devenue plus indulgente », dit Marie-Josée Roy, qui dit ne pas douter que tous ont fait leurs devoirs depuis.

La directrice de l’école secondaire confirme que les choses ont changé. « Au mois d’avril, on n’avait jamais connu ça, on n’était pas organisés. On avait de la difficulté à joindre certains élèves, on ne savait pas s’ils avaient une connexion internet. S’il y avait un confinement, j’ai maintenant la certitude que mes 545 élèves sont fonctionnels », explique Karine Paquette. Tous auront accès à un ordinateur et à l’internet.

Un tel exercice préparatoire est rassurant pour les élèves, les parents, les enseignants, mais aussi pour la directrice, poursuit-elle. Car avec la hausse du nombre de cas de COVID-19 que connaît la province, la perspective du reconfinement n’est jamais bien loin. « On sent que les gens appréhendent un confinement, ou s’attendent à ça. Il y a des parents qui m’en ont fait part », dit l’enseignant Francis Girard.

Personne ne souhaite en arriver là à nouveau, mais s’il le faut, les choses devraient se dérouler rondement. Au terme de la journée de vendredi, la directrice de l’école Chomedey-De Maisonneuve dressait un bilan « très, très positif ». « Il y a eu très peu d’accrocs ce matin. Les enseignants ont été surpris de voir à quel point les élèves prenaient ça au sérieux », dit Karine Paquette.

Une initiative peu répandue

L’école Chomedey-De Maisonneuve est pour l’instant la seule école secondaire du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) à avoir fait un tel test d’enseignement à distance, mais l’initiative pourrait faire des petits, indique-t-on au CSSDM. D’autres écoles l’ont fait dans le réseau public, mais ce n’est pas une pratique « généralisée », selon la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement. Certaines écoles privées ont aussi tenu une telle journée de « test », dont le Collège de Montréal, en septembre. « On a fait une vraie pratique pour être certains qu’on est tous sur un pied d’égalité », dit sa directrice générale, Patricia Steben.