Deux semaines après cette rentrée scolaire hors norme dans les écoles primaires et secondaires, les élèves s’adaptent bien : ils portent le masque et respectent le protocole sanitaire même s’il faut souvent les rappeler à l’ordre. Mais pour les enseignants, c’est une autre histoire. Plusieurs se demandent s’ils vont tenir le coup. Pas évident de faire la classe masqué, de composer avec les absents ou de passer la « moppe » entre deux cours. Portraits.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Maëlle Annic

« C’est un marathon, une course sans fin. Déjà, une rentrée, c’est compliqué, il y a beaucoup d’information. Mais avec tout le protocole sanitaire, c’est 10 fois pire. » Maëlle Annic enseigne aux enfants de 10 et 11 ans à l’école primaire Saint-Nom-de-Jésus, dans Hochelaga-Maisonneuve. Si ce n’était de son équipe « absolument géniale », elle avoue qu’elle aurait pleuré déjà plusieurs fois le soir. « On essaie d’en rire plutôt que de chialer, de se dire qu’on est tous dans le même bateau et que, oui, c’est compliqué, mais qu’on n’a pas le choix. » Le principal défi ? « Réorganiser notre manière d’enseigner avec les mesures sanitaires. » Mais il y a autre chose : les enfants ont pris beaucoup de retard au printemps, notamment en français, note-t-elle. Et faute d’un nombre suffisant de concierges, elle et tous les enseignants du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) doivent dorénavant désinfecter les tables et les chaises de leur classe deux fois par jour, « chose que, normalement, on n’est pas censés faire parce que c’est du temps en moins pour l’enseignement », dit-elle. « Ça va aussi être très difficile de suivre les apprentissages à cause des tests qu’on doit aller passer dès qu’il y a deux symptômes ressemblant à la COVID-19. »

Mathieu Boutin

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Mathieu Boutin, enseignant en sciences au secondaire au Collège Jean de la Mennais, à La Prairie.

Professeur de sciences au Collège Jean de la Mennais, Mathieu Boutin ne veut surtout pas revivre l’expérience du printemps, même si la rentrée est difficile d’un point de vue logistique. « Au départ, la multitude de règles, autant pour l’enseignant que pour l’élève, juste se mettre ça dans la tête, ç’a été quelque chose, précise-t-il. Là, on commence à être sur une erre d’aller, mais c’est très différent de nos pratiques habituelles. Déjà, à la base, on sait qu’on n’ira pas à la même vitesse que dans un contexte normal. Actuellement, il y a des enseignants qui doivent gérer leur classe et en même temps, interagir avec les élèves à la maison. » À Jean de la Mennais, un établissement privé de la Rive-Sud, si un jeune a des symptômes de COVID-19, il suit ses cours à distance. Des caméras ont été installées dans les classes pour que les profs puissent se filmer en enseignant. Inquiet ? « Oui, quand même. Pour l’instant, on passe au travers, mais s’il fallait que 12, 13, 14 élèves par classe soient retirés pour des symptômes, ça deviendrait démesuré pour l’enseignant. Est-ce que ma charge de travail va devenir trop intense ? », se demande-t-il.

Julien Després

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Julien Deprés, enseignant à l’école primaire Notre-Dame-de-la-Garde, à Verdun

La rentrée ? « C’est beaucoup de lavage de mains, à un point où on se demande si c’est bon pour les anticorps, lance Julien Després, prof de quatrième année à l’école primaire Notre-Dame-de-la-Garde, à Verdun. Mais ça se passe pas mal mieux que ce que j’appréhendais. Les enfants trouvent quand même des façons originales de jouer dans la cour malgré le fait qu’il y a des zones à respecter. » Contrairement à d’autres, M. Després ne trouve pas sa tâche plus difficile ni plus lourde qu’avant, mais il s’ennuie du contact avec ses élèves. « Je suis quelqu’un qui a toujours aimé me tirailler avec les jeunes, jouer au soccer, faire des combats de karaté, explique-t-il. Je trouve ça plus difficile d’être toujours à distance. Mais on s’adapte, on fait autre chose. » Et si la routine sanitaire a été un dur apprentissage durant la première semaine d’école, ça va déjà mieux, fait-il remarquer. « On prend le beat assez rapidement. Ce que j’entends qui est difficile pour les enseignants, c’est de toujours avoir le nez dans le masque, ça fait un peu plus mal à la gorge. On parle plus fort, on ne se comprend pas bien. »

Ève Martin-Laval

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Ève Martin-Laval, enseignante de 6e année à l’école Saint-Jean-Baptiste, à Val-David

De nature anxieuse, Ève Martin-Laval a fait quelques nuits d’insomnie avant le grand retour. « Le défi, c’était les récréations et les dîners », confie cette enseignante de sixième année à l’école primaire Saint-Jean-Baptiste, à Val-David, dans les Laurentides. « Les élèves répondent vraiment très bien à tout ce qu’on a mis en place. Je suis vraiment, vraiment étonnée. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi rapide. » Les repas, autrefois pris à la cafétéria, sont maintenant en classe. Le protocole sanitaire prévoit le lavage des bureaux avant et après le repas. « Je frotte et les élèves frottent, dit Mme Martin-Laval. On fait attention. On a un protocole assez clair que j’ai établi avec les élèves. On est surtout en bulle classe, on respecte ça énormément dans l’école, c’est ce qui me sécurise le plus. J’ai placé ma classe de façon à ce que je puisse enseigner à deux mètres d’eux. Quand je fais de la surveillance, je mets mes lunettes, mon masque et ma visière. J’y vais au maximum. » Y a-t-il des retards sur le plan scolaire ? « On fait comme si les élèves n’avaient vraiment pas vu la matière l’an dernier », répond-elle.

Émilie Desgagnés

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Émilie Desgagnés enseigne l’art dramatique à l’Externat Saint-Jean-Eudes, à Québec.

Enseigner l’art dramatique en période de pandémie est un casse-tête. Prof à l’Externat Saint-Jean-Eudes, une école secondaire privée de Québec, Émilie Desgagnés doit parfois se dédoubler, en plus de faire le ménage. « Je peux avoir plusieurs élèves de groupes différents parce que j’enseigne au profil comédie musicale », indique-t-elle. Un groupe formé par deux classes différentes ne peut être dans le même local. Mme Desgagnés doit donc parfois passer d’une salle à l’autre pour enseigner. L’autre problème, c’est le nettoyage. Si elle utilise l’auditorium ou une salle de danse, elle doit désinfecter avant l’arrivée de l’autre groupe, passer la vadrouille, laver les bancs et les accessoires qui ont été utilisés. « Je ne sais pas combien de temps on va pouvoir faire ça. Mais ça change complètement, c’est sûr. Pour les élèves aussi. » Cela dit, elle observe une belle collaboration. « Des fois, on pourrait se dire, des ados… Mais, pour vrai, ils portent le masque dans les corridors, on n’a pas beaucoup besoin de faire la police. On sent que tout le monde est mobilisé, c’est comme une cause commune. » Reste qu’enseigner en temps de pandémie, c’est exigeant. « Est-ce qu’on va être capables d’être comme ça toute l’année ? Je ne le sais pas. »

Annie Charbonneau

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Annie Charbonneau, enseignante à l’école primaire Notre-Dame-de-la-Paix, à Saint-Ambroise-de-Kildare

Enseignante à l’école primaire Notre-Dame-de-la-Paix, à Saint-Ambroise-de-Kildare, dans Lanaudière, Annie Charbonneau est encore en adaptation. « Peut-être que les écoles qui ont vécu une rentrée au printemps étaient prêtes, mais pas nous. Les premiers jours d’école, on a changé les routines parce que ce n’était pas optimal. Je considère que les enfants sont de petits héros. Ils s’adaptent et collaborent. Ils sont heureux d’être revenus à l’école. Mais ce n’est pas une année normale. » Après deux semaines d’école, Annie Charbonneau n’avait toujours pas vraiment commencé à enseigner. « On a sécurisé les enfants, parlé de leurs émotions, de comment ils se sentent. Et on a enseigné les nouvelles routines », explique-t-elle d’une voix éraillée à force de parler derrière un masque. « Ma classe est très petite. C’est rare que je sois à deux mètres des enfants. Je dois mettre mon masque constamment. » Pour elle, le plus grand défi sera de faire du rattrapage scolaire. « Dans mon école, on a moins de services que l’année passée pour le soutien aux enfants en difficulté », dit-elle.

Gabrielle Gélinas

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Gabrielle Gélinas, enseignante à la polyvalente des Monts, à Sainte-Agathe

Histoire de « s’approprier un peu les consignes », Gabrielle Gélinas est venue travailler à l’avance, en août. « Je n’étais pas si nerveuse à l’arrivée de la nouvelle année », confie cette enseignante de français en première secondaire à la polyvalente des Monts, à Sainte-Agathe. « Nos élèves collaborent bien. J’avais vraiment très hâte de les revoir. » La COVID-19 ne lui fait pas peur. La lourdeur de la tâche non plus. « Je pense que ça va se placer avec le temps, dit-elle. Cette semaine, c’est déjà beaucoup mieux. » Cependant, elle constate que les classes de secondaire ne sont pas faites pour accueillir les élèves en tout temps avec leur matériel. « Il a fallu décaler un peu les heures de pause. Il faut les laisser sortir, mais pas tous en même temps. Avant, on avait presque tout le monde un local. Maintenant, on se déplace. On n’a plus nos aires de dîner. On est limité à notre bureau dans la salle des enseignants », souligne-t-elle. Pour elle, le plus grand défi reste les mesures sanitaires. « J’ai réalisé au jour 1 que ce n’est pas instinctif de ne pas s’approcher des élèves. »

Michel Aubin

PHOTO FOURNIE PAR MICHEL AUBIN

Michel Aubin, enseignant d’éthique et culture religieuse à la polyvalente Montignac, à Lac-Mégantic

Faire du remplacement au primaire le printemps dernier l’a fait sortir de « ses pantoufles », comme il dit. Michel Aubin, prof d’éthique et culture religieuse, était donc très heureux de retrouver ses élèves de la polyvalente Montignac, à Lac-Mégantic. Mais la rentrée a été plus stressante que prévu parce qu’il a fallu revoir les horaires à la dernière minute pour se conformer aux directives ministérielles. « Ça a demandé beaucoup d’adaptation des enseignants et de solidarité entre collègues, dit-il. Nos élèves ont eu beaucoup de résilience parce que les premières journées d’école ont été problématiques. Ça a pris neuf jours d’école pour tout refaire l’organisation scolaire. » La COVID-19 ? Michel Aubin ne craint pas de l’attraper. L’école lui fournit deux masques de procédure par jour. Il y a du Purell partout. Et les concierges nettoient très bien. Mais il redoute l’épuisement du personnel. « Je dirais qu’après neuf, dix jours d’école, on sent déjà une forme d’épuisement de certains enseignants. C’est une nouvelle réalité qui demande beaucoup d’adaptation. Est-ce qu’on va pouvoir maintenir une année complète à ce rythme-là ? J’ai des doutes. »