Si on m’avait dit il y a six mois qu’il y aurait au Québec un décret ministériel pour interdire le karaoké dans les bars et que le premier ministre préciserait que « les danses contact, c’est interdit », j’aurais cru à une fausse nouvelle loufoque.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Mais qui aurait cru il y a six mois que 5774 Québécois allaient être emportés par une pandémie ? Qui aurait cru que nos vies allaient être bouleversées à ce point par la COVID-19 ? Qui aurait cru que nous allions désormais devoir apprendre à vivre masqués, à distance mais ensemble, avec la menace d’un virus mortel ?

On veut bien compatir avec les chanteurs d’un soir qui doivent faire le deuil de leur karaoké. Mais faudrait quand même pas forcer la note…

On ne vit plus dans le même monde qu’il y a six mois. Cela nous oblige à revoir nos priorités et à faire des choix. Choisir les risques que l’on prend en temps de pandémie. Ceux qui en valent la peine. Et ceux qui… non.

Entre le karaoké et l’école, il me semble qu’il n’y a pas vraiment lieu d’hésiter longtemps. Il me semble en fait que, de manière générale, on a déjà trop hésité en envoyant des signaux contradictoires à ce sujet. Si vous avez 20 ans, vous pouvez sans problème aller vous asseoir sur le banc d’un bar pour boire et admirer des danseuses nues… Mais vous pouvez plus difficilement aller vous asseoir sur un banc d’université pour apprendre. Cherchez l’erreur.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Après la danse, le gouvernement Legault a décidé d’interdire le karaoké dans les bars en raison des risques de propagation de la COVID-19.

Oui, mais c’est pas juste, disent certains. Et ma liberté, alors ? Et l’équité ? Et mon karaoké ?

Pourquoi des élèves viennent d’avoir le feu vert pour le sports-arts-étude, alors que le chanteur d’un soir doit accrocher son micro ?

La réponse va de soi : on doit faire des choix collectifs en ayant à cœur le bien commun.

Après une première vague qui s’est révélée cruelle et éprouvante, si on se dit que l’éducation, c’est important, si on se dit que l’école doit rester ouverte le plus longtemps possible, ce n’est peut-être pas exactement le moment de contribuer à une éclosion et de risquer la fermeture d’une école pour faire respecter son droit inaliénable de chanter faux « Y’a de l’amour dans l’air » dans un karaoké.

Accrocher son micro pour s’assurer que le moins d’élèves possible décrochent, ce n’est pas le sacrifice du siècle.

L’équité en temps de pandémie ne consiste pas à permettre à tous de jouir des mêmes droits et libertés que dans le monde d’avant. Il s’agit de limiter les dommages pour le plus grand nombre et de s’assurer en particulier que ceux qui étaient déjà le plus vulnérables avant la pandémie ne le soient pas davantage après. Il s’agit aussi de veiller à ce que toute une génération d’élèves ne voie pas sa réussite et son bien-être compromis à la suite de cette pandémie.

Si on veut parler d’équité, je suis beaucoup plus inquiète pour les élèves en difficulté que pour les chanteurs de karaoké. Je pense à ces élèves de l’école secondaire Eulalie-Durocher, à Montréal, qui n’ont pas eu droit à une rentrée scolaire digne de ce nom, leurs cours à distance ayant été annulés les uns après les autres.

Dans son plan pour la rentrée scolaire, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, avait pourtant promis une « garantie qualité-équité », permettant d’assurer au besoin un enseignement à distance de qualité pour tous les élèves du Québec, ce qui n’a pas été le cas durant la première vague. Mais deux semaines à peine après la rentrée scolaire, même si les professeurs font leur possible avec les ressources dont ils disposent, il semble que tous n’aient pas droit à la même garantie. Comme si elle comportait une de ces clauses écrites en caractères minuscules qui préciserait : « Certains élèves en difficulté ne sont pas admissibles. Des conditions s’appliquent. »

Que compte faire le ministre Roberge pour honorer sa promesse ?

« A priori, cette situation n’est pas acceptable », me répond Francis Bouchard, attaché de presse du ministre. « Le Ministère va contacter le centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) pour savoir ce qui se passe exactement et s’assurer de remédier le plus rapidement possible à cette situation. Les élèves de l’école Eulalie-Durocher ont droit à un enseignement à distance de qualité. »

Avec les balises annoncées vendredi, qui incluent la possibilité pour les élèves d’appartenir à deux groupes classes supplémentaires en plus du groupe classe principal, en zones jaunes et vertes, il sera par ailleurs plus facile pour les écoles d’organiser leurs horaires pour que les cours se fassent en classe plutôt qu’à distance, à temps partiel, précise-t-on.

Plus facile si l’école reste ouverte. Et l’école restera ouverte uniquement si nous tous, hors de l’école, à la veille d’une probable deuxième vague, prenons nos responsabilités et tirons des leçons de la première.