(Montréal) Regards insistants, commentaires crasses, avances déplacées et agressions : la plus récente vague de dénonciations a éclaboussé une fois de plus le milieu de l’enseignement supérieur québécois, au moment même où il doit dresser le bilan de ses efforts pour mieux protéger ses étudiants.

Roxanne Ocampo
La Presse canadienne

Le constat n’a rien de nouveau : les violences sexuelles constituent un véritable fléau dans les cégeps et universités du Québec. Une loi a été adoptée en 2017 pour enjoindre à chaque établissement de se doter d’une politique devant notamment prévoir des formations obligatoires ainsi que des balises claires pour le traitement des plaintes. Le 1er septembre marquera le terme de la première année de mise en œuvre de ces politiques.

Et tandis que l’heure est aux bilans, une méfiance semble persister chez bon nombre d’étudiants, qui se sont massivement tournés cet été vers les réseaux sociaux pour témoigner et même mettre en garde contre leur bourreau.

Sur le compte Instagram victims_voices_academia, entre autres, on peut lire sur des professeurs, parfois toujours en poste, accusés de fixer les seins de leurs étudiantes, de faire des remarques sur leur corps, de chercher à s’immiscer dans leur vie personnelle, de les inviter à leur domicile et d’extorquer des faveurs sexuelles. Il n’est pas rare que les personnes derrière ces témoignages précisent avoir déjà porté plainte, en vain, ou n’avoir même pas tenté de s’adresser aux administrations tant celles-ci ont la réputation de faire la sourde oreille.

Au Collège de Maisonneuve, où plusieurs professeurs ont été nommés, on affirme avoir donné suite aux allégations ayant fait surface en ligne, même si des plaintes formelles n’ont pas été déposées.

« Bien que la Politique [pour prévenir et contrer les violences à caractère sexuel] ne prévoit pas de procédure en cas de dénonciation anonyme sur les médias sociaux, toutes les personnes qui étaient employées du Collège et qui ont fait l’objet d’un commentaire ont été rencontrées. Le Collège ne fera pas d’autres commentaires à ce sujet », a écrit par courriel la conseillère en communication Emilie Laramée.

Du côté de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui figure aussi parmi les nombreux établissements pointés du doigt, on dit suivre de près ces signalements et on encourage leurs auteurs à utiliser la voie officielle en communiquant avec le Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement (BIPH).

« Néanmoins, l’UQAM tient compte des témoignages anonymes qui visent des membres de sa communauté, qu’ils soient publiés sur Instagram ou transmis directement au BIPH, et elle fait des vérifications relatives à ces témoignages », a déclaré Jenny Desrochers, du service des communications de l’université.

Le mouvement étudiant dubitatif

Pour la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), qui représente près de 78 000 cégépiens, cette énième vague de dénonciations démontre que les ressources font toujours défaut pour rendre les campus plus sûrs et inspirer une réelle confiance.

Si c’était suffisant, si ça aidait réellement la population étudiante à dénoncer, à entamer des démarches, si la population étudiante se sentait en sécurité, il n’y aurait pas le besoin de ce genre de dénonciations. Le fait qu’un étudiant, une étudiante, se sente obligé de dénoncer publiquement pour être entendu et accompagné démontre une problématique qui est très grande en enseignement supérieur.

Noémie Veilleux, présidente de la Fédération étudiante collégiale du Québec

En entrevue téléphonique avec La Presse canadienne, la présidente de la FECQ a reproché aux administrations de se contenter de remplir leurs obligations légales, sans plus. Dans certains cégeps, les bureaux d’intervention qui ont pour mandat de traiter les plaintes sont fermés dans les moments pourtant les plus propices pour accueillir des étudiants, comme sur l’heure du midi, et les associations étudiantes sont laissées à elles-mêmes sur le plan de la sensibilisation, illustre-t-elle.

« Si on cherche juste à faire le minimum, on n’arrivera clairement pas à pallier le problème, qui est une culture du viol sur nos campus. »

L’Union étudiante du Québec (UEQ), qui compte 91 000 membres universitaires, estime pour sa part qu’il est trop tôt pour déterminer si les efforts de la dernière année restent insuffisants. Sa présidente, Jade Marcil, croit que l’hésitation actuelle à porter plainte par les voies officielles peut être attribuée aux dommages causés par des années de dénonciations passées à la trappe.

Elle dit attendre avec impatience les rapports que les établissements devront remettre au ministère de l’Enseignement supérieur à l’automne pour faire le point sur l’application de leurs politiques respectives visant à prévenir et combattre les violences à caractère sexuel. « Avec la reddition de comptes, ça va être possible de savoir s’il manquait les ressources pour que l’établissement en fasse plus et si ce qui a été accordé était à la bonne place pour répondre aux bons besoins. »

« Suite à la première année d’implantation, il va y avoir des améliorations à faire, mais ce ne sera toujours pas parfait. Il y a un changement de culture qui est important en arrière de ça, peu importe le nombre de mécanismes qui vont être mis en place, avance-t-elle. Ça doit être un changement social, beaucoup plus que procédural. »