Dans trois semaines, on les déposera à l’école. De loin, on les observera retrouver leurs amis, excités comme des puces. Ils porteront des souliers neufs et d’énormes sacs à dos qui leur scieront les épaules. Comme à chaque rentrée, on aura un pincement en les regardant s’engouffrer dans l’école.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Mais cette fois, le pincement risque d’être plus douloureux que d’ordinaire.

Cette fois, on aura plus de mal à balayer le sentiment d’angoisse qui nous tordra le cœur. On ne se demandera pas seulement si nos enfants auront pigé le bon numéro, la bonne classe, le bon prof…

Cette fois, on pensera virus, pandémie, contamination.

Et on se demandera si on a fait la bonne chose.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a annoncé lundi qu’un plan québécois de rentrée scolaire « actualisé » serait présenté la semaine prochaine. Il est plus que temps.

On n’a jamais eu autant besoin d’être rassurés. On veut se faire dire que oui, envoyer nos enfants à l’école, c’est bien la bonne, la seule chose à faire.

On aimerait tellement que ce soit une évidence. Personne n’a envie de revivre le cauchemar du printemps et la désastreuse combinaison télétravail/école à la maison, un supplice qui a failli rendre fous bien des parents (et je m’inclus là-dedans).

Malheureusement, ce n’est pas simple. Pas autant qu’on le souhaite, en tout cas, ne serait-ce que pour préserver ce qu’il nous reste de santé mentale.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LAPRESSE

« Comment s’y prendra-t-on, au juste, pour faire respecter une distance d’un mètre et demi entre de jeunes enfants ? Comment s’assurera-t-on que les bulles ne crèvent pas à la première récréation, à la première pause dîner ? », écrit notre chroniqueuse.

Les choses ont évolué, et pas toujours pour le mieux, depuis que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a dévoilé son plan de la rentrée scolaire, le 16 juin. Autant dire il y a une éternité, dans notre étrange univers covidien.

Depuis la mi-juin, les cas de COVID-19 sont repartis à la hausse en Europe et aux États-Unis, où des centaines de districts ont renoncé à rouvrir leurs écoles en septembre. Au Québec, après avoir longtemps tergiversé, la Santé publique a imposé le port du masque dans les lieux publics fermés. Lundi encore, le Dr Horacio Arruda a supplié les Québécois de ne pas baisser la garde.

On sent venir la deuxième vague, inexorable.

Les autorités sanitaires nous rebattent les oreilles depuis des mois sur l’importance de la distanciation physique. Pas étonnant qu’on angoisse un peu en imaginant nos enfants s’entasser dans des classes trop petites et mal aérées.

« On sait où on s’en va », a assuré le ministre Roberge, vendredi, au micro du 98,5 FM. On veut bien le croire. Mais à trois semaines du jour J, on a besoin de connaître, nous aussi, la direction qu’entend prendre le Ministère.

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À propos du masque, pour commencer. Les enfants de 12 ans et plus sont déjà obligés de le porter dans les endroits publics fermés. Alors… pourquoi pas à l’école ? Pourquoi ce qui est bon en Ontario ne serait-il pas bon au Québec ?

Vendredi, le ministre Roberge a dit ne pas s’attendre à ce qu’on impose le masque aux élèves. Trois jours plus tard, on a senti le vent tourner. « Le masque au secondaire sera réévalué », a déclaré lundi le DArruda en point de presse.

Conseillère politique du ministre Roberge, Claudia Landry confie que la question du port du masque sera un élément central du plan qui sera annoncé la semaine prochaine. Il faut « avoir une certaine cohérence », admet-elle.

Je ne sais pas pour vous, mais si j’étais ado, je me constituerais tout de suite un stock de masques.

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La Fédération des syndicats de l’enseignement propose de reporter le retour en classe après la fête du Travail, afin que tout se passe en douceur, rapporte ma collègue Louise Leduc.

J’ignore à quel point les acteurs du réseau sont prêts pour cette rentrée tout sauf ordinaire.

Tout ce que je sais, c’est que les parents, eux, n’en savent pas beaucoup. Pas assez. Oh, ils savent que des éclosions seront inévitables. Mais à partir de combien de cas fermera-t-on une classe, une école entière ? Attendra-t-on des résultats positifs ou fermera-t-on à l’apparition de symptômes inquiétants ? Combien de temps ?

Enseignera-t-on à distance aux enfants confinés ? Je veux dire, pour vrai, cette fois ?

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D’autres questions surgissent.

À propos des « bulles » de six élèves au primaire, tiens. Comment s’y prendra-t-on, au juste, pour faire respecter une distance d’un mètre et demi entre de jeunes enfants ? Comment s’assurera-t-on que les bulles ne crèvent pas à la première récréation, à la première pause dîner ?

À propos de la science, parfois contradictoire. Les études tendent à démontrer que les enfants ne sont pas des vecteurs de transmission… sauf quand ils le sont. Ils ne tombent pas malades… mais peuvent l’être, parfois. Gravement. Dans certains cas, leurs organes se mettent à défaillir les uns après les autres. C’est rare, mais quand même. Disons qu’on a déjà lu plus rassurant.

D’autres questions, enfin, à propos de l’importance ab-so-lu-ment cruciale que le Québec affirme accorder à l’éducation. Si l’école est si importante, pourquoi a-t-on pris le risque de rouvrir les bars ? Pourquoi, à trois semaines du retour en classe, vient-on de permettre les rassemblements de 250 personnes ?

Ça n’a rien à voir avec l’école, dites-vous ? Peut-être. Mais quand on voit ce qui se passe aux États-Unis… toutes ces écoles forcées de rester fermées pour cause de déconfinement sauvage… sommes-nous vraiment plus malins qu’eux ? Sommes-nous assez prudents ?

Sommes-nous prêts, nous aussi, à sacrifier l’avenir de nos enfants pour boire et s’amuser un bon coup ?